‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 28 sur 41 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

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ts Courô 4) 'amour.

E toutes ies institutions chevaleresques du moyen- âge et qui peuvent à peine se comprendre aujourd'hui , sans contredit, la plus curieuse est bien celle ^

des cours d amour. Conçoit-on, en efFet^ qu'il pût y avoir jamais sérieusement une époque dans notre histoire où les dames françaises s'assemblaient en grave tribunal, pour débattre et pour juger certaines questions que de nos jours on regarderait au moins comme très-frivoles.

Les mœurs et les usages changent, sans doute, des jîréjugés s'effacent ou s'établissent dans le caractère d'une nation; mais la morale n'a-t-elle pas des principes éternels et immuables? Et, alors que la foi catholique était si puissante, alors que la courtoisie la plus délicate faisait tous les hommes esclaves de la beauté , pourquoi les femmes les plus nobles, les plus belles, les mieux apprises, venaient-elles entendre et prononcer des sentences qui semblent naturellement avoir dû blesser la pudeur de tous les temps?... Mystères étranges d'un passé pourtant si près de nous et que déjà notre faible intelligence se refuse à concevoir....

DE LA LANGtfE ROMANE. 567

Les châtelaines d'une province se réunissent à certaines époques ; — la plus noble d'entr'ejles préside l'assemblée qui se forme en docte aréopage ; — on discute gravement tous les articles d'un code d'amour ; — on appelle à la barre de la cour les malheureux amans coupables de la plus haute félonie, celle du cœur 5 — le crime est dénoncé , poursuivi j — les accusés se défendent 5 — le tribunal délibère , juge et souvent condamne à des peines sévères.

La haute influence des dames françaises ne se fait pas seulement sentir au moyen-âge 5 tous les anciens auteurs témoignent assez de la toute-puissance des gauloises dans les délibérations privées et dans les circonstances publiques les plus difficiles.

Quand la civilisation pénétra dans le pays, loin de rien perdre de leur empire les femmes l'affermirent encore plus solidement. Un grand nombre s'occupaient d'affaires publiques et se livraient aux

études des sciences et des langues — Nous voyons les Pères de l'Eglise , les Docteurs , les Princes , venir les consulter sur les questions les plus difficiles , et souvent suivre leurs avis. C'était alors le temps où les femmes régnaient par leur sagesse et ne reclierch aient d'autre influence que celle de modestes Egéries; plus tard, quoique des soins plus frivoles vinssent les distraire, leur pouvoir ne fut pas moins absolu.

Le développement que prit Tordre des chevaliers aux onzième et douzième siècles, Texcessive exaltation des esprits, firent de la galanterie, non plus une distinction de bon goût 5 un témoignage gracieux de défé* rence et de respect, mais une loi rigoureuse au-dessus de toutes les autres. Le moindre désir, quelque difficile qu'il fut à satisfaire, devenait un ordre. En un mot, l'obéissance passive aux caprices des dames fut proclamée en principe.

Cet excès engendra les cours d'amour.

Tant de soins, de soumission, d'inaltérable

dévouement , durent sans doute éveiller chez les femmes une autre ambition que celle de plaire. Cette couronne de roses que l'amour avait posé sur leur tête, pot leur paraître un instant le bandeau royal ; dans leur charmante illusion, parce qu'elles avaient la beauté, elles se crurent la force^ mais, la beauté passe, les roses se fanent, le temps marche effaçant dans sa course les mœurs, les antiques usages; et l'amour ne reste plus sur la terre que comme une passion qui fera le tourment de celles dont il fît jadis la puissance.

Les cours d'amour étaient donc des aréopages de femmes qui décidaient souverainement de tous les faits de lèse-galanterie. Les coupables comparaissaient; et si le crime était prévu par le Gode \

■• Manière dont fut trouvé le Code Amoureux :

Un chevalier breton s'était enfoncé seul dans one forêt, espérant y rencontrer Artus, Il trouva bientôt une demoiselle qui lui dit : « Je sais ce que vous cherchez,

alors point de pitié pour l'infâme, pour le traître, pour le déloyal qui s'était permis, par exemple, de cumuler deux attacîiemens ou qui, chose plus grave, avait cru le mariage une excuse légitime contre Tamour. On le chassait honteusement de l'assemblée, ou maudissant son nom et celui de quiconque pourrait l'aimer.

Tous les jugemens étaient enregistrés avec soin 3 on en formait de nombreux

» vous ne le trouverez qu'avec mon secours. Vous avez » requis d'amour une dame bretonne, et elle exige de » vous que vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose » sur une perche dans la cour d'Artus. Pour obtenir ce » faucon, il faut prouver, pat le succès d'un combat, » que cette dame est plus belle qu'aucune des dames aimées » par les chevaliers qui sont dans cette cour. »

Après beaucoup d'aventures romanesques, il trouva le faucon sur une perche d'or, à l'entrée du palais et il s'en saisit... Une petite chaîne d'or tenait suspendu à la perche un papier écrit, c'était le Code amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître de la part du Roi d'amour, s'il voulait paisiblement emporter le faucon.

Ce Code ayant été présenté à la cour, composée

recueils que les difFérentes cours d'amour s'envoyaient réciproquement. — Ainsi, [la reine Eléonore, femme de Louis YII de France, eut un jour à se prononcer sur une question assez délicate. Yoici le fait : Un chevalier était amoureux d'une dame qui déjà avait un engagement 5 cependant cette dame, pour se débarrasser sans doute des importunités de ce nouvel adorateur, lui promit ses bontés, si jamais elle venait à perdre l'amour de son amant. Peu de temps

d'un grand nombre de dames et de chevaliers^ cette cour entière en adopta les règles , et ordonna qu'elles seraient fidèlement observées à perpétuité, sous des peines graves. Toutes les personnes qui avaient été appelées et qui avaient assisté à l'assemblée, rapportèrent ce Code avec elles et le firent connaître aux amans dans les diverses parties du monde.

Le Code d'amour contient 3i articles. Je traduis les plus remarquables.

« Le mariage n'est pas une excuse légitime contre » l'amour.

» Qui ne sait celer, ne peut aimer.

» Personne ne peut avoir à la fois deux attachemens»

après cette singulière promesse, la dame et l'amant s'étant mariés , le chevalier requit d'amour la nouyelle épouse qui refusa , prétendant qu'elle n'était pas privée de l'amour de son mari. — Sur ce, la reine jugea : « Nous n'osons contredire l'arrêt de » la comtesse de Champagne qui par un » jugement solennel a prononcé que le » véritable amour ne pouvait exister entre » époux.— Nous approuvons donc que cette

» L'amour doit toujours augmenter ou diminuer.

^ Il n'y a que saveur aux plaisirs qu'un amant dérobe » à l'autre sans son consentement.

» En amour j l'amant qui survit à l'autre doit garder » viduité pendant deux ans.

» L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison » de l'avarice.

» La facilité de la jouissance en diminue le prix et la » difficulté l'augmente.

» Une fois que l'amour diminue il finit bientôt, rare- » ment il reprend des forces.

» Le véritable amant est toujours timide, etc.

(Exposé par le chapelain André). Raynouard, Chois

de poésies.

» femme susnommée accorde l'amour » qu'elle a promis. »

Voici un jugement cité par un grand nombre d'auteurs des plus honorables et des plus sages : Piaynouard le rapporte dans son ouvrage et Je m'empresse de l'enregistrer.

Un chevalier aimait une dame, et comme iin'avaitpas souvent occasion de lui parler, il convint avec elle que , par l'entremise d'un secrétaire, ils se communiqueraient leurs vœux.*— Ce moyen leur procurait l'avantage de pouvoir toujours aimer avec mystère. — Mais le secrétaire , manquant au devoir de la confiance , ne parla plus que pour lui-même, et fut écouté favorablement. Le chevalier dénonça cette affaire àja comtesse de Champagne, lui demandant humblement que ce délit fût jugé par elle et par les autres dames. — L'accusé agréa le tribunal.

La comtesse , après avoir pris l'avis des soixante dames qui composaient son conseil , prononça cet arrêt:

« Que cet amant fourbe qui a rencontré » une femme digne de lui jouisse, s'il le » veut, de plaisirs si mal acquis, puisque » cette femme n'a pas eu honte de consentir » à un tel crime ; mais que tous les deux » soient à perpétuité exclus de l'amour de « toute autre personne j que ni l'un ni » l'autre ne soient désormais ajDpelés à des » cours de clievalerie, parce que l'amant » a Yioié la foi de la cliCTalerie et que la » dame a yiolé les principes de la pudeur 5) féminine, lorsqu'elle s'est abaissée jus- » qu'à l'amour d'un secrétaire. »

Ainsi donc, d'après la comtesse de Champagne, la pudeur d'une femme n'est pas violée lorsque cette femme va dire partout son amour pour une noble chevalier j mais si elle est assez déhontée pour se laisser aimer d'un secrétaire , rien ne saurait la faire excuser aux yeux du monde.

Pour ceux qui ne seraient pas satisfaits des exemples que nous venons de citer, et qui trouveraient encore quelque curio-

site dans de semblables matières, nous leur conseillons d'avoir recours au savant ouvrage de Benoît Car dus Symphorîen , publié en i555, sous le titre de A resta amoruni^. L'auteur a pris soin de recueillir trentedeux arrêts de cour d'amour j cbacun savamment discuté en latin, en français, en grec, en vers et en prose.

Le lo^j — un amoureux demande rescision d'jun contrat, disant i celui être usuraire , parce qu'il était obligé de faire à sa dame plusieurs dons, honneurs et services, le tout pour un seul baiser.

Le 24^ p ^^ un demandeur en matière de retraict lignagier conclut contre le défendeur à lui relâcher un baiser qu'il avait toutes les semaines d'une dame, lequel

^ Consulter aussi le livre de l'Art d'aimer et de la réprohation de V amour, adressé à son ami Gauthier par maitie André, chapelain de la cour de France, qui vivait vers 1170 suivant Fabricius, dans sa bibliothèque latine du moyen-âge.

baiser il avait acquis d'un amoureux, duquel il était le plus prochain héritier.

Le 3i^p — une femme appelle de son mari qui ne veut pas lui donner une robe et un chaperon à la mode.

Le 35® j — à la requête du procureur général d'amour, une vieille femme est constituée prisonnière pour avoir osé proférer quelques paroles injiirieuses contre la souveraine cour.

Le 4^^? — une jeune fille demanderesse conclut contre son amoureux, à lui bailler une bourse , qu'il lui avait promise en récompense d'un baiser qu'elle lui avait donné.

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