VON
Waiil
BOKL
Présent : — e (muet)
— (finale atone)
Passé : — è
— (finale accentuée)
Futur : — era
— re
— ra
Conditionnel : — ère
— rie
— re
VoN Wahl voulait former les temps passés au moyen de l'auxiliaire aver, et ceux du passif au moyen do l'auxiliaire esser :j'ai été aimé se traduirait littéralement par : ave essito amato. Gra- BOWSKi faisait de môme : mo hâve perdita ma plumo; mais il poussait l'imitation du français jiisquà employer l'auxiliaire eser pour les verbes neutres : II' ese venita. Il renonçait aussi à la régularité dans la déclinaison des pronoms personnels (ego, me ; tu, te; il, le; noi, nos; voi, vos; illi, illos) et dans la formation des pronoms possessifs (ma, ta. sa; noia, voia, loia). En somme, il sacrifiait complètement la régularité et même la logique à l'imitation scrvile des langues romanes.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous les collaborateurs du Linguisi se flattaient de construire une langue bien supérieure à l'Espéranto, qu'ils s'accordaient à considérer comme « un produit de la fantaisie » ; tout en le reconnaissant meilleur que le Volapûk, ils lui reprochaient, comme à celui-ci, l'arbitraire dans le choix des racines et des affixes. On a peine à comprendre comment ils pouvaient porter un jugement si sévère sur une langue fondée précisément sur le principe d'internationalité dont ils s'inspiraient, et qui était leur seul point fixe et commun. On se l'explique toutefois, si l'on remarque que les petits manuels du l)"" Zameniiof ne contenaient aucune indication sur les principes théoriques de sa langue, et que son lexique très sommaire ne permettait peut-être pas de les deviner : dès lors, ce mélange de racines empruntées à diverses langues pouvait
1. Grabowski reprochait à la grammaire Espéranto de ne pas s'inspirer de la philologie romane.
paraître arbitraire, et d'autre part la grammaire et la formation des mots faisaient plutôt ressortir la régularité que l'internationalité.
Quoi qu'il en soit, Grabowski entreprenait de réformer VEsperanto {Reforma projecto) ; il était amené peu à peu à répudier tous ses « Espérantismes », et à élaborer une langue nouvelle beaucoup plus latine, 1' « analitic Modem Latin ». 11 n'admettait pas l'accentuation uniforme, car il réprouvait, au nom de l'étymologie, les mots ocùlo, angélo; et, d'autre part, il ne pouvait pas adopter ôclo, ànglo, à cause des dérivés {oculaire, angélique). A quoi Max Wahren répondait judicieusement que les langues modernes ne conservent pas toujours la place de l'accent latin (ex. : constriiere, F. construire; movére, E. môve, I. môvere; corrigere, F. corriger, D. corrigieren). Grabowski supprimait l'accusatif, et formait le pluriel des noms en remplaçant -o par -i'. 11 conservait l'-a final des adjectifs. Beermann lui objectait aussitôt que c'était là une règle arbitraire, et que l'a final indique le féminin dans les langues romanes : on doit dire : doctora, inspectora, comme en espagnol. Là-dessus Bôkl ripostait que ces féminins ne sont pas internationaux, et que, pour se conformer à l'analogie (du latin), il faut dire : doctrice, inspectrice. Pour lui, les finales -o et -a ne représentent pas le masculin et le féminin ; l'o signifie en latin le mouvement, la direction {quo, rétro), tandis que l'a indique le repos ou l'état {supra, infra, intra, extra, juxta...), et il proposait en conséquence d'ériger ce fait accidentel en règle générale, et de dire, dans le cas de mouvement : intro, infro, supro, extro... ^\
Ce petit échantillon des discussions du Linguist est très instructif. 11 montre que les rédacteurs méritaient, tous, les reproches qu'ils adressaient à VEsperanto, et qu'ils se renvoyaient eux-mêmes mutuellement. L'un de ces reproches était l'arbitraire ; et par peur de l'arbitraire, ils tombaient dans le défaut contraire, l'absence de régularité. L'autre reproche était le caractère nonscientifique; et ils qualifiaient ainsi tout ce qui était contraire ou seulement étranger aux langues naturelles, surtout au latin. Ils ne se rendaient pas compte que l'on ne peut atteindre la régularité sans quelque arbitraire, et que l'exclusion de tout arbitraire
1. Comme M. de Beaufront dans son Adjuvante (v. p, 329, note 1).
2. Autant de barbarismes à faire dresser les cheveux sur la tête des latinistes.
LE LINGUIST 475
conduirait h adinetlrc toutes les anomalies et tous les idiotismes des langues vivantes : par exemple (suivant une renianiuc; de J. Lott), Beermann adoptait le suffixe -oor pour indiquer l'action (klamoor = cri); mais alors kantoor devrait signifier c/ia/i/, et non chanteur. Il est donc impossible de respecter à la fois l'histoire et la l()gi(pio, l'étyniologie latine et la dérivation uniforme, en un mot lintcrnationalité et la l'égularité. De même, la prétention à la « scientificité » se traduit, pratiquement, par la conservation scrupuleuse des formes latines, et aboutirait purement et simplement à l'adoption du latin comme L. I. Ainsi les deux idées directrices de ces auteurs étaient contradictoires avec leur but.
En somme, l'union était loin d'être faite, ou même de se faire, parmi les collaborateurs du Linguisl, malgré leur désintéressement et leur bonne volonté. Il est difficile de ne pas partager roi)inion du philologue GuRU Negoro, qui trouvait que le Linguisl ne faisait qu'augmenter le désordre et la confusion des idées, en discutant les principes les plus évidents. On ne s'entendait même pas sur la méthode à suivre : Bôkl voulait instituer des discussions théoriques et quelque peu scolastiques sur les concepts de langue inlernalionale et de mot international, dont il cherchait à donner de savantes et subtiles définitions; d'autres préféraient élucider des questions plus positives, spéciales et techniques de grammaire et de philologie ; d'autres enfin (Lott et RosENBERGER) voulaient prendre le taureau par les cornes, et commencer par élaborer le vocabulaire international. C'est d'ailleurs ce que Rosenberger réussit à faire avec l'Académie internationale dont il était le directeur *. On peut conjecturer que le Linguisl, malgré la science de ses collaborateurs et l'intérêt do ses articles, n'eût abouti à aucun résultat, faute d'une direction ferme et d'un plan de travail défini.
On peut tirer de cette histoire une conclusion pratique : c'est que l'on n'arrivera jamais à rien par des discussions sur la nature et la constitution de la langue universelle à adopter -. Dans ces questions si délicates de linguistique, le proverbe : Tôt capila, fol sensus, est vrai plus que partout ailleurs, et les collaborateurs du Linguist ne se faisaient pas faute de le rappeler...