Traduction de ces vers de Phèdre
CaniSf per flumen carnem dum ferret natans, l-l/mpharum in speculo vidit simulacrum suum.
2. Orammalik der Weltsprache : Refonn-Lalein. I. Theil : Formenlehre, von Karl Froiiuch. 22 p. in-S" (Wien, 1902, clioz l'auteur : Leol)gasso, 39).
Vadjectifesl invariable en genre, en nombre et en cas, et tonjours identique au nominatif sing. masc. ; ex. : la magnus pars; un pulcher carmen.
Les pronoms personnels conservent leur forme et leur déclinaison latines.
Tous les verbes se conjuguent sur amare (au passif comme à l'actif), sauf le verbe sum, qui conserve sa conjugaison irrégulière, ainsi que ses composés. Ex. : finiare a pour formes principales : finio, finiabam. finiabo. finiavi. finiaveram, finiavero; finiem, finiarem, finiaverim, finiavissem; finia; finians, finiaturus, finiatus, etc.
Les particules sont empruntées au latin. Les prépositions régissent le nominatif.
Lauteur fait remarquer que, les mots déclinables se présentant toujours sous la forme du nominatif, on peut déchiffrer un texte de Reform-Latein au moyen d'un dictionnaire latin quelconque.
Critique.
Il est inutile de discuter la valeur, fort inégale d'ailleurs, de ces deux projets*; il suffit de constater quel aspect barbare prend le latin ainsi « réformé ». 11 choque cruellement tous les latinistes. Ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que le Reform-Latein, si simplifié qu"il soit, est encore bien moins simple que les meilleures langues artificielles : il conserve toutes les terminaisons personnelles des verbes, soit 75, alors que 12 terminaisons suffisent à la conjugaison de VEsperanto; et Vislien conserve encore 3 déclinaisons, alors qu'une seule suffisait au Volapiik. Le Reform-Latein conserve la déclinaison irrégulière des pronoms personnels, tandis que Ylslien les déforme pour les rendre réguliers. Quel que soit le parti qu'on adopte (déclinaison synthétique ou déclinaison analytique), on dénature le latin sans réussir à le rendre aussi simple, aussi régulier et par suite aussi facile qu'une langue artificielle.
Mais ce qui révoltera le plus les latinistes, c'est qu'on ose proposer de substituer ce « latin de cuisine » au latin classique
1. Remarquons seulement que M. Frôhlich a cru devoir employer ,une préposition pour marquer l'accusatif (comme en espagnol).
dans renseignement, et pour cela de traduire les auteurs latins vu Islien. Et, en elTel, on ne pourrait associer l'étude d'une telle langue h celle du latin sans gAter complètement celle-ci. Celui qui aurait appris 1<* latin réform»^ ne pourrait pas lire les auteurs classiques, et celui cpii saurait le latin classique ne supporterait pas la lecture du latin réformé. ()uiconque a le culte des lettres et le respect «le l'antiquité appliquera au latin la maxime célèbre : « SU ut est, aut non sit ».et répui^Micra à l'idée de défigurer la langue de Cicéron et de Virgile pour l'accommoder à des fins utilitaires et aux besoins modernes *. Mais, en revanche, que les lettrés reconnaissent l'existence et l'urgence de ces besoins, qu'ils avouent cpie le latin classique ne saurait nullement y répondre, et qu'ils permettent de les satisfaire en adoptant une langue arfilicielle <pii empriuifera aux langues mortes un plus ou moins grand nondjrc do racines, mais qui, soumise à des règles autonomes, ne rappellera ni de près ni de loin les idiomes classi((ues ^ Le latin restera ce qu'il est, le véhicule et l'incarnation de la civilisation antique, l'instrument de culture intellectuelle, forcément réservé à une élite. Mais qu'à côté de lui il y ait place pour une langue pratitpie qui remplace les langues étrangères dans leurs usages utilitaires fnous ne disons pas : dans l'éducation littéraire); c'est ainsi, et seulement ainsi qu'on pourra sauver les humanités de la concurrence croissante des langues vivantes, et concilier les intérêts de la haute culture littéraire avec les besoins impérieux de la science, du commerce et do l'industrie.
1. Nous tenons ù faire remnniiier la dilTérence essentielle qui sépare les projets de latin réformé des projets de néo-latin étudiés dans la Section III.
2. Cf. .\lberl Hi«i, La f/uestion d'une langue inlernalionale, np. Revue de Fribourg, 33" année, p. 102-163 (mars-avril 1902).
CouTi-RAT et Leau. — Langue univ. 35
Que resto-t-il do tant dVfTorfs laits pour doter rinimanit(^ d'iino langue intornationale? Quels résultats se dégagent de l'exposé de toutes ces tentatives si diverses, si divergentes même en apparence? T)oil-on en conclure que l'idée de la langue universelle est cliiuiériciue, que tous ces projets sont stériles et vains, ou peut-on au contraire en conclure que cette idée est vraiment pratique et (|ue sa réalisation est possible et même prochaine? C'est ce qu'il nous reste à «examiner.
La première impression qui se dégage de cette revue historique, c'est, croyons-nous, que la langue universelle a vraiment une histoire : ce n'est pas sinipleiuerd une multitude de projets é'pars, sans aucune analogie ni parenté; ils se rattachent tous, de prés ou de loin. t\ une idée commune, et ils manifestent le progrés de celle idée. Klle a évolué en traversant trois phases principales. D'abord, à la suite de la Renaissance scientifique et philosophique, l'esprit hiunain a conçu <les projets ambitieux et des espoirs illimités ; il a cru qu'il allait bientôt pénétrer la nature, épuiser ses secrets et acquérir la connaissance totale et définitive du monde. La pensée n'olTrait pas plus de mystères que la nature, et on devait bientôt en avoir fait le tour. Tout était clair, tout était simple pour les philosophes du .wn'^ siècle; l'univers était construit comme une horloge, et le mécanisme de la pensée était tout aussi facile à pénétrer. De même qu'un petit nombre de lois fondamentales devaient rendre compte de tous les phénomènes, un petit nombre d'idées primitives devaient composer toutes nos pensées; il suffisait de les cataloguer, puis de les combiner mathématiquement, pour reconstituer les deux mondes parallèles et analogues de la nature et de l'esprit. Cette conception métaphysique se traduisait par l'idée d'une langue philo-
sophique qui fût le résumé des sciences, l'expression adéquate
de la pensée et de la réalité.
Un si haut idéal devait nécessairement conduire à des échecs. On s'est bientôt aperçu que la nature et l'esprit sont beaucoup moins simples et transparents, qu'ils sont même infiniment compliqués, qu'on n'en pourra jamais achever l'analyse, et que par suite nous n'atteindrons jamais la science complète et parfaite que supposait l'idée de la langue philosophique. Une telle langue ne pourrait être dès lors que l'expression précaire d'une science toujours provisoire, et serait sans cesse exposée à une refonte complète. Par suite, le problème de la langue universelle perdait son caractère philosophique ; il ne s'agissait plus de trouver l'expression adéquate de nos idées, mais simplement un instrument pratique de communication, analogue à nos langues, un simple truchement international.
L'idée de la langue universelle se rapprochait ainsi du type des langues naturelles, qui allait servir désormais de modèle aux langues artificielles. Toutefois, celles-ci ne s'en inspirèrent d'abord que de loin. L'esprit était encore imprégné des prétentions logico-mathématiques des langues philosophiques; on crut qu'il suffirait d'imiter les langues naturelles dans la forme, sans leur emprunter aucun élément matériel. On conçut la grammaire comme un système de flexions arbitraires, et le vocabulaire comme un ensemble de combinaisons phonétiques, sans se soucier de rappeler les éléments linguistiques des langues indoeuropéennes. Au contraire, par une recherche excessive de la neutralité, on défigurait sans scrupule les racines qu'on leur empruntait. On s'attachait surtout à une régularité quasi-géométrique, et l'on coulait de force les mots dans un moule uniforme. On croyait, comme au temps des langues philosophiques, que le choix des mots est absolument indifférent et qu'on peut, sans inconvénient pour la pratique, construire a priori les radicaux par un jeu de combinaisons. Ainsi naquirent ces systèmes hybrides dont le Volapûk a été le modèle et dont il reste le type.
Mais on ne tarda pas à s'apercevoir de l'insuffisance de ces solutions bâtardes et hétéroclites, qui n'avaient ni le mérite de la logique, comme les langues purement a priori, ni les qualités pratiques qu'on exigeait de plus en plus. On parvint à cette conception, que la langue universelle n'a pas à être inventée,
qu'elle existe di^jà en puissance dans les langues europ«Vnnes, par le seul fait qu'elles ont une origine commune et qu'elles lellèlent la mOme science et la même civilisation. Il suffit, pour la faire apparaître, de dégager les «'lénienls graninialicaux et lexi(ologi(|ues communs à ces langues, éléments dont le nombre et l'imporlanee vont en augmentant sans cesse par suite du développement des relations infei-nationnles. Non seulement, en clïet, nos vocabulaires nationaux tendent à s'uniformiser, par l'introduction perpétuelle des mots nouveaux (scientifiques et techniques) internafionaiix; mais nos grammaires elles-mêmes, si diverses entre elles, tendent à devenir, chacune pour soi, plus régulières et plus uniformes. Par exemple, tous les mots nouvellement fonnés sont conformes à un certain type, inconsciemment considéré comme normal : tous les verbes qu'on invente désormais en français sont des verbes réguliers de la l""® conjugaison (en -er; de môme, en allemand, en -ieren) ; tous les adverbes nouveaux sont en -ment. On peut dire que, sur nos <Hialre conjugaisons, une seule est encore vivante ; dans toutes les langues, tous les verbes nouveaux sont réguliers, les verbes irréguliers sont des reliques du passé, des fossiles. On nous parle toujours de la « vie des langues », et l'on ne s'aperçoit pas que (comme les êtres vivants) elles portent en elles une masse d'éléments morts. On ne fait donc que suivre l'exemple de nos langues en ramenant la grammaire à des types uniformes et réguliers (par exemple, en réduisant la conjugaison à un seul paradigme) ; el peut-être sur certains points on ne fait (]ue devancer les résultais de leur évolution naturelle (par exemple, en éliminant du verbe toutes les distinctions de personne et de nombre, héritage du latin, devenues inutiles par lemploi des pronoms). Telle est la tendance générale des projets les plus récents, et (on peut bien le dire) les plus parfaits et les plus pratiques en même temps. Sans doute, l'évolution a été moins régulière, moins linéaire que nous venons de la décrire : comme dans toute évolution, il y a des arrêts, des régressions ou des survivances : et c'est ainsi qu'on peut encore trouver de nos jours des représentants attardés du système du Volapùk et même <les langues philosophiques. Il n'en est pas moins vrai que la direction générale est bien celle que nous avons définie. On peut même affirmer que la troisième phase se (f\[ développée plus tôt (après les projets de Scmi'KER, de Ridelle et de Pihro); si le Volapûk ne fût
venu l'interrompre et la contrarier. Mais, malgré le succès passager du Volapûk, et la floraison de projets analogues qu'il a provoquée, l'idée d'une langue internationale a posteriori a repris une nouvelle force, par réaction même, dans la Pasilingiia et dans les projets suivants, au point que Vidiom neutral, créé par des Volapûkistes pour corriger ou remplacer le Volapûk, appartient décidément au système a posteriori. C'est donc bien ce système qui paraît préférable et qui doit triompher définitivement.
Non seulement l'idée de la langue universelle a suivi une évolution à peu près régulière en allant des systèmes a priori aux systèmes a posteriori, mais encore, dans cette évolution, la concordance et la convergence des divers projets a été en croissant constamment. Entre les systèmes a priori, aucun accord n'existait et n'était possible : chacun d'eux reposait sur des principes tout subjectifs, sur une conception des sciences et sur une classification des idées essentiellement propres à son auteur : ils sont aussi individuels que le système de philosophie dont ils prétendent être l'expression. Dans les systèmes mixtes, une certaine analogie apparaît (même entre ceux qui ne sont pas de simples imitations du Volapûk); mais elle est toute formelle, elle s'arrête au cadre grammatical, et n'atteint pas le contenu lexicologique. Et cela se comprend, puisque chaque auteur choisit arbitrairement les radicaux et les flexions, suivant certaines idées a priori qui sont évidemment individuelles. Une preuve curieuse et typique du caractère subjectif de ces systèmes est ievu' numération, qui diffère du tout au tout de l'un à l'autre. Le Volapûk compte : bal, tel, kil, fol, lui, mal, vel, jôl, zul; le Spelin : ik, ek, ak, in, en, an, ip, ep, ap ; le Balta : ba, be, bi, bo, bu, ja, je, ji, jo; et ainsi de suite. C'est là l'image ou le symbole de l'arbitraire qui règne dans tous ces projets, à l'égard du choix des racines : on a pu voir que la môme racine y prend les sens les plus différents et les plus fantaisistes, suivant le caprice de l'auteur; de sorte que personne ne pourrait reconstituer le vocabulaire d'une de ces langues, s'il était perdu ou oublié.
Au contraire, les systèmes a posteriori manifestent une conformité remarquable, et qui est d'autant plus grande que leurs auteurs se dégagent des idées dominantes dans les systèmes a priori et s'inspirent du principe de l'internationalité, seul fondement objectif d'un vocabulaire vraiment universel. Une comparaison même superficielle montre qu'il y a entre ces systèmes
CONCLUSION 55 i
uno l'osscnihlanre I)cnuroup plus prando qu'ontro les systèmos a priori ou cuire les systèmes mixtes. Pour reprendre l'exemple trt's sipuilicatif de la numération, tous adoptent les noms de nombre latins plus ou moins modifiés et régularisés. 11 en est de même pour tout le vocabulaire; les lexiques de ces diverses langues ont beaucoup de radicaux communs, et cela d'autant plus (pi'ils sont plus cojiformes au principe de l'internationalité. Celui (|ui en connaît un se retrouve aisément dans les autres. De même, les grammaires de ces projets ont toutes un air de famille: cela tient à ce qu'elles sont toutes inspirées de nos grammaires européennes. Aussi un Européen quelconque n'y est-il nullement dépaysé; il y retrouve, simplifiées et régularisées, les formes grammaticales, et par suite les formes de pensée qui lui sont familières. Les plus parfaites de ces langues ont même une apparence séduisante de langues naturelles; on les prendrait i)our des langues étrangères vivantes, sans l'absolue régularité qui les rend si faciles. El l'on peut en conclure que l'évolution des langues artificielles touche à son terme et à son but, s'il est vrai (|ue le triomphe de l'art soit d'imiter la nature.
Cette convergence si remarquable des projets les plus récents permet de tléterminer quelle paraît devoir être la solution pratique et définitive, et d'en dégager les traits essentiels. Pour cela, nous ne voulons faire intervenir aucune préférence personnelle ou nationale, ni faire appel à aucune considération théorique, toujours plus ou moins contestable. Nous nous bornerons à noter, en témoins impartiaux, les traits communs à tous ces projets ou à la majorité d'entre eux; ce travail fera ressortir, d'une part, les ressemblances fondamentales de tous ces projets, et, d'autre part, l'idéal plus ou moins latent vers lequel ils tendent tous, et dont ils s'approchent i)lus ou moins. C'est là un procédé absolument objectif, analogue aux photographies composites par lesquelles on dégage le type commun des membres d'une même famille. Nous allons essayer, de même, de déterminer la langue universelle idéale par l'examen de ses réalisations plus ou moins parfaites, par le simple rapprochement de leurs caractères communs.
En premier lieu (pour suivre l'onlre adopté dans toutes nos analyses), l'alphabet aura pour base l'alphabet latin. Il ne devra comprendre que des sons bien distincts et faciles à prononcer pour Ions les peuples européens. Chaque lettre aura toujoui*s et
partout le même son; le même son sera toujours représenté par la même lettre, et un son simple sera représenté par une lettre simple. L'accentuation sera fixée par des règles aussi simples et aussi générales que possible. Vouloir la rendre toujours conforme à l'étymologie (par exemple à l'accent latin) est une prétention abusive de philologues, qui va à rencontre du caractère pratique de la langue et de la commodité de l'immense majorité de ceux qui auront à s'en servir.
En général, les règles grammaticales auront une valeur universelle et absolue, et ne comporteront aucune exception, ni rien de facultatif. La grammaire sera analytique, pour se conformer à l'esprit des langues européennes modernes.
11 y aura un article défini, comme dans la plupart des projets et aussi des langues européennes; l'article indéfini et l'article partitif paraissent inutiles.
La distinction des genres sera naturelle, et ne sera marquée qu'en cas de nécessité.
Il y aura une marque unique du pluriel pour tous les mots qui prennent cette flexion. De même, la déclinaison, (s'il y en a une) devra être la même pour tous les mots déclinables, et se réduire à deux cas (nominatif et accusatif), tous les autres étant remplacés par des prépositions.
Les adjectifs seront invariables en genre. Seront-ils variables en nombre? Notre méthode laisse la question en suspens. Elle devra être tranchée par des considérations théoriques. En tout cas, il est nécessaire de faire varier les adjectifs employés comme substantifs, et il paraît utile de faire varier ceux qui servent d'attribut.
Les degrés de signification devront être formés analytiquement (au moyen d'adverbes) et de la môme manière pour tous les mots qui comportent cette variation.
Les noms de nombre simples seront empruntés au latin; les noms de nombre composés devront se former d'une manière absolument régulière, les dizaines précédant toujours les unités. Tous les mots de nombre devront dériver régulièrement des nombres cardinaux (voir la dérivation).
Les pronoms (possessifs, démonstratifs, relatifs, etc.) seront identiques aux adjectifs correspondants (possessifs, démonstratifs, relatifs, etc.). On ne distinguera pas, par exemple, mon et le mien (pas plus qu'en latin).
Les pronoms possessifs dériveront régulièrement des pronoms
pcrsoimols. Ceux-ci seront autant que possible irTiilés des pronoms liiliiis '.
Il y aura une corrélation de forme entre les adjectifs, pronoms r\ advcrix's de sens correspondant.
La ((Mijugaison sera absolument régulière et uniforme pour tous les verbes sans exception. Elle ne comportera aucune variation de nombre et de poi*sonne '''.
L'on peut se demander si la conjugaison sera synthétique (au moyen de flexions) ou analytique (au moyen d'auxiliaires). La solution la plus probable est celle-ci : les trois temps principaux seront synthétiques, les temps secondaires seront analylitpies •' Ln tout cas, le passif se formera analytiquement au moyen de l'auxiliaire èlre.
Les adverbes dérivés se formeront régulièrement en partant des adjectifs; ils ne leur seront pas identiques.
Les particules (prépositions, conjonctions) seront invariables, et autant que possible simples.
Enfin, il y a une disposition très importante qui n'existe |)as dans tous les projets, mais qui paraît très utile et très désirable: c'est la distinction formelle des parties du discours. Seulement oUe m* doit dans aucun cas gêner la constitution du vocabulaire et empêcher l'ado-ption de mots internationaux. Elle doit donc s effectuer par des désinences plutôt que par des règles de longueur et do structure.
En sonune» il ne reste guère dans toute la grammaire (pie
1. Quelques nutours ont proposé de restaurer le tutoiement latin, et «-t'Ia nous parait fort logiijue (on sait que le tutoiement était de règle pendant la Révolution rran<,'nise). Hien n'est plus absurde, (|uand on y réfléchit, que de i>arler à une seule personne au pluriel, comme si l'on s'adressait ù plusieurs; et il y a bien d'autres moyens de marquer la politesse et la déférence (de même, c'est une habitude exclusivement franicaise de dire Monsieur ou Madame à cha(jue instant, notamment après oui et non : les n\ilres peuples ne sont pas moins polis que nous pour cela). En tout cas, il faudra absolument ([u'on puisse distinguer si celui qui parle s'adresse à une personne ou à plusieurs, car le vous français prête à trop d'équivoijues (conune le you E. et le >'/e 1)., qui peut signiller : vous, elle, ils, elles). De même pour les pronoms possessifs correspondants.
2. C'est un des points sur lescjuels prestjue toutes les langues artillcielles s'accordent, malgré l'e.xemple contraire des langues naturelles.
3. A ceux qui projwsent de former les temps principaux (ou au moins le futur et le conditionnel) au moyen d'auxiliaires, en invo*|uant l'e-xemple de l'anglais, on peut répondre que l'anglais fait véritablement abus des auxiliaires, puis(]u'il en emploie même un {lo do) pour l'interrogation, la négation et raflirmntion renforcée.
deux points discutables : c'est la déclinaison (réduite à l'accusatif) et l'accord de l'adjectif épithètc avec son substantif.
La syntaxe dépend en grande partie de l'adoption ou du rejet de l'accusatif : dans le premier cas, elle sera relativement libre; dans le second, elle sera nécessairement rigide. En d'autres termes, il s'agit de savoir si le régime direct du verbe sera indiqué par sa forme ou par sa position. De cette question capitale dépendent toutes les règles de la syntaxe, et par suite le caractère et les qualités de la future langue internationale. La place de l'adjectif et celle de l'adverbe ne sont, en comparaison, que des détails secondaires. En tout cas, on aime généralement mieux indiquer l'interrogation par une particule spéciale que par l'inversion du sujet, ce qui semble témoigner en faveur de la première alternative (syntaxe libre).
L'emploi des temps et des modes sera dicté par le sens intrinsèque réel de la proposition, et non par la conjonction ou le verbe dont elle dépend. 11 est douteux que l'on doive admettre un subjonctif : l'impératif et le conditionnel paraissent suffisants. En revanche, il semble désirable que tous les modes (sauf l'impératif) possèdent les trois temps principaux. Cela est particulièrement utile et commode dans les participes actifs et passifs.
Pour le vocabulaire, il devra être fondé sur le principe de Vinternationalité. Mais il importe de préciser le sens et l'application de ce principe. Il ne peut raisonnablement viser que l'internationalité européenne*. Or celle-ci doit, en toute rigueur et en toute équité, se mesurer par rapport à toutes les langues européennes, en proportion de leur importance. Cette « importance » de chaque langue est difficile à évaluer, car elle n'est pas proportionnelle au nombre des personnes dont elle est la langue maternelle '^, elle dépend aussi de sa plus ou moins grande diffu-
1. Rappelons qu'aux termes de la Déclaration la L. A. I. doit « être d'une acquisition aisée... spécialement pour les personnes de civilisation européenne ».
2. D'après diverses statistiques (dont nous ne garantissons pas l'exactitude),
l'anglais serait la langue maternelle de I2o millions d'hommes;.
le russe — — 95
l'allemand — — 70
le français — — 50
l'espagnol — — 40
l'italien — 3,5
le portugais — — 20
le polonais — 19
sion; et, «l'autre part, rllc n'csf pas non plus proporlionnolle au noinbro total des personnes qui la connaissent, car un Français qui sait l'anglais ou l'allemand ne peut pas être compté comme un Auf^lais ou un Allenmiui. Nous n'avons pas qualité |)our résoudre cette question délicate et complexe; nous constaterons simplement que, de l'avis de tout le monde, il y a six langues européennes principales (1)., E., F., I., R., S.), et que. sur ces six langues, il y en a trois qui ont une importance prépondérante (D, E, F.).
Pour l'applicalion du principe, il est naturel d'adopter, d'abord les mots roinniuns à toutes les langues européennes, ensuite, et, progressivement, les mots communs au plus grand nondire d'entre elles. Mais ici. une (picslion se pose. Doit-on adopter tous les mots totalement ou même partiellement internationaux, ou seulement des radicaux internationaux? La première solution sacrifie complètement la régularité de la formalion des mots et pour ainsi dire Vaulonomie de la L. I.; la seconde, au contraire, comporte un système de formation régulier et autonome, mais donne naissance, par là même, à des mois dérivés et composés tout différents de ceux des langues naturelles. Néanmoins, cette dernière nous semble préférable (à la condition que ce système de formation ne soit pas poussé trop loin), parce qu'elle rend le lexique bien plus facile à apprendre, et réduit au minimum le nombre des radicaux à retenir. En elTet, c'est la facilité que l'on doit viser avant tout, et l'internationalité des éléments n'est qu'un des moyens de la réaliser. Or. une fois donnés des éléments internationaux (en nombre suffisant), la facilité de la langue ne dépend plus que de la régularité de la grammaire et de la dérivation. 11 vaut bien mieux faire api)el à la logique qu'à la mémoire, s'il est vrai, comme le dit Descartes, que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée * ».
Reste à savoir quelle forme on donnera aux radicaux ainsi choisis. On peut hésiter, au premier abord, entre l'orthographe historique (étymologique) et l'orthographe phonétique. Mais on ne saurait, croyons-nous, hésiter bien longtemps. En elTet, le
I. On peut njoutor tjue bien souvent une rncine internniionnie donne lieu, en dilTérentes longues, i\ des dérivés qui ne sont pas internationaux. Exemples : E. covonalion, F. cowoniiemeitl: I. bellezza, F. beauté. Dans ces cas la régularité s'impose, en l'absence de toute internationalité.
graphisme est beaucoup plus international que le phonétisme : en d'autres termes, les mots internationaux s'écrivent de môme, mais ne se prononcent pas de même dans les différentes langues. Il est donc indiqué (en vertu du principe de rinternationalité) d'adopter l'orthographe historique et étymologique, qui est internationale (au moins dans les dérivés) *, et d'y conformer la prononciation (au lieu de conformer l'orthographe à la prononciation, moins internationale). Cela n'empochera pas de supprimer les lettres inutiles et de se rapprocher de l'orthographe phonétique de l'italien et de l'espagnol 2. Il sera toujours plus facile à un peuple de prononcer le mot tel qu'il est écrit que de le reconnaître sous une orthographe qui en défigurerait l'étymologie.
Bien entendu, les radicaux devront rester rigoureusement invariables dans toutes leurs flexions et dérivations. Les affixes de dérivation seront choisis autant que possible parmi les affixes des langues nationales, en vertu du principe de l'internationalité. Mais ils devront être régularisés tant pour la forme que pour le sens '; et peut-être vaudra-t-il mieux renoncer à certains affixes équivoques (comme -tion) et les remplacer par un ou plusieurs affixes moins internationaux, mais de sens plus précis.
Il y a d'ailleurs un intérêt pratique à ne pas calquer trop servilement les formes nationales, tant pour les affixes que pour les radicaux. En effet, le peuple auquel ces formes seraient empruntées aurait une tendance irrésistible à les prononcer à la manière nationale, qui serait en général contraire aux règles. Par exemple, les Français prononceraient beaucoup mieux caval ou cabal que cheval (avec é), qui leur paraîtrait baroque; et si l'on adoptait une telle forme, ils prononceraient tous cheval (avec l'e muet national). Ce que nous disons ici des Français vaut également pour les autres peuples. 11 n'est pas mauvais que les adeptes soient légèrement dépaysés, et en quelque sorte avertis qu'ils ont affaire à une langue étrangère. Plutôt que d'adopter une forme trop nationale, il vaudra donc mieux adopter une
1. Exemple : le radical de cheml apparaît dans cavalier, cavalerie; le radical d'œil dans oculaire, oculiste, etc.
2. Par exemple, la forme normale du radical théâtre (D. Theaier, E. théâtre) sera teatr, comme en italien et en espagnol.
3. Exemple : le suffixe international (latin) -abl, -ebl, -ibl. On devra adopter une forme unique, et un sens unique : qui peut être; et par suite le rejeter des mots où il signifie : qui doit être.
forme neutre, et autant que possible étymologique (par exemple la forme latine dans les mots d'origine latine).
On en peut dire autant des flexions grammaticales. Non seulement il n'est pas nécessaire qu'elles soient empruntées à une langue naturelle, mais cela serait plutôt nuisible. Si, par exemple, on voulait (comme les rédacteurs du Linguist, épris de philologie romane) emprunter au latin le signe du pluriel (-i ou -s), on serait amené à former des pluriels comme ovi, templi, ou ovos, templos, qui choqueraient cruellement les latinistes. On voit par là l'avantage d'adopter parfois (nous ne disons pas régulièrement) des désinences arbitraires, et par là même esthétiquement indifférentes et linguistiquement neutres.
Enfin les mots composés devront se former régulièrement, de telle sorte qu'on puisse les fabriquer au besoin sans erreur possible. On adoptera la règle généralement observée en grec et en allemand, à savoir que le déterminant précède le déterminé. Mais on évitera de former des mots composés de plus de deux radicaux, et de les former sur le modèle des mots composés nationaux, qui sont souvent des idiotismes *. Rien ne contribue autant à la richesse d'une langue que la faculté de former des mots dérivés ou composés, comme le j)rouve l'exemple du grec et de l'allemand : « Une langue est d'autant plus parfaite, qu'elle fournit plus de possibilités pour composer et dériver de ses radicaux des mots de telle signification qu'on veut, de telle sorte qu'on puisse comprendre la signification du nouveau mot d'après sa structure ^ ».
Pour que le principe de l'internationalité ait son maximum