‹ Histoire de la langue universelleChapitre 232 sur 296 · Voir la critique du Volapilk · texte numérisé non relu

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2. Lambebt, Neues Organon, III, g 129 (Leipzig, Wendler, 17G4). Ajoutons que ce n'est pas là seulement une condition de perfection théorique (logique), mais aussi une condition de facilité pratique. En effet, il n'y a personne qui connaisse tous les mots de sa langue maternelle, a fortiori d*une langue étrangère; on ne peut donc pas exiger de quelqu'un qu'il sache par cœur le vocabulaire de la L. I., ni ({u'il ait toujours un dictionnaire sur lui pour correspondre ou converser. Il faut donc qu'on puisse, dans une certaine mesure, fabriquer au moyen des radicaux les plus usuels les mois dont on peut avoir besoin (c'est ce qu'il nous arrive souvent de faire dans nos langues nationales, soit par nécessité, soit par jeu. Exemple : \c jemenficliisme). Or, pour que ces mots inventés soient sûrement compris, il faut qu'ils soient formés suivant des régies absolument générales et fixes, qui permettent de les interpréter aussi aisément qu'on les aura forgés (Voir ce que nous avons dit à propos des mots comme papable, ministrable, cyclable, dans la Criti(iue de \ Espéranto, p. 351).

d'effet, la formation du vocabulaire doit dominer tout le reste, à savoir la grammaire et même l'alphabet. On se souvient que le caractère commun des systèmes a priori et des systèmes mixtes est de subordonner le vocabulaire à la grammaire, tandis que les systèmes a posteriori subordonnent la grammaire au vocabulaire. En effet, il faut que les règles grammaticales imposent le moins de restrictions possible à l'adoption des radicaux internationaux*. De même, l'alphabet devra être déterminé de telle sorte qu'il permette d'adopter les radicaux internationaux en les déformant le moins possible, tant dans leur graphisme que dans leur phonétisme.

Le vocabulaire ne doit comprendre que les « grands mots », c'est-à-dire les substantifs, les adjectifs, les verbes et les adverbes dérivés. On doit faire rentrer dans la grammaire tous les mots dits grammaticaux, c'est-à-dire toutes les particules (pronoms, adverbes simples, prépositions, conjonctions), et les affixes de dérivation : car tous ces éléments forment un ensemble systématique et dépendent les uns des autres. Il est évident, par exemple, que les flexions grammaticales et les affixes de dérivation doivent être choisis de façon à ne pas se gêner ni se confondre. Ce sont les particules qui, selon l'expression de Leibniz, constituent la forme du discours, tandis que les grands mots en constituent la matière. Aussi reviennent-elles sans cesse dans toutes les phrases, dont elles forment le cadre et la charpente. Dans le choix de ces particules, on pourra subordonner l'internationalité à la régularité; en effet, il est naturel et commode d'établir entre elles une corrélation logique, qui soulagera à la fois l'intelligence et la mémoire, et dont les langues naturelles offrent des modèles, ou tout au moins des ébauches *. Peu importe en ce cas qu'on s'éloigne des formes nationales (qui souvent ne sont nullement internationales), puisqu'il s'agit d'un petit nombre de mots qui reviennent très souvent dans le discours, et que l'on apprendra très facilement en raison de leur corrélation de forme et de leur fréquence même.

1. La grammaire imposera toujours quelques restrictions au lexique, si, pour éviter les isoméries, on pose comme règle qu'un radical ne doit pas commencer comme un préfixe ni finir comme un suffixe.

2. Par exemple, en latin, à la question quo répond eo; à qualis, lalis ; à qtiantiis, tantus; à qiiot, toi; à quam, tam, etc. Que l'on songe, d'autre part,* aux séries de mots formées en ajoutant aux relatifs les suffixes -que, -cunque, -vis, -libet, -nam, etc.

CONCLUSION 5b9

Nous ne croyons pas pouvoir aller plus loin par la méthode objective et historique que nous avons suivie jusqu'ici. Pour préciser davantage, nous serions obligés de faire intervenir des considérations d'ordre théorique, toujours sujettes à discussion, et que nous n'avons pas qualité pour exposer. En tout cas, nous nous sommes efforcés, dans cette Conclusion comme dans le reste de l'ouvrage, de nous affranchir de toute préférence personnelle et môme nationale, et de nous placer à un point de vue absolument impartial et neutre. Aussi, au lieu de terminer le portrait de la future L. I. et de tirer pour ainsi dii*e son 4ioroscope, préférons-nous la défendre contre une ou deux objections d'ordre général qu'on lui oppose fréquemment.

La première de ces objections consiste à dire que jamais la langue internationale, quelle qu'elle soit, ne sera prononcée de môme par tous les peuples, et que par suite elle ne pourra jamais servir aux communications orales.

A cela nous répoudrons d'abord que l'objection, si elle était fondée, diminuerait assurément l'utdité de la L. I., mais ne la supprimerait pas. 11 lui resterait toujours le domaine des communications écrites, qui est déjà immense, et bien suffisant à justifier l'adoption d'une langue auxiliaire unique.

Mais l'objection n'est pas fondée, et ceux qui la font prouvent simplement qu'ils sont mal informés. On pourrait les réfuter par des considérations théoriques; mais rien ne vaut l'argument brutal et irrésistible de l'expérience. Or c'est un fait, mille fois constaté, que les langues artilicielles (les plus parfaites au moins) permettent à des personnes de langues maternelles différentes de s'entendre d'emblée. Le Volapdk a servi ftux discussions du Congrès international des Volapïikistes en 1889, entre personnes qui n'avaient pas d'autre langue commune : on a prononcé des discours et des toasts en Volapûk, et la diversité de prononciation a été assez faible pour ne faire aucun obstacle à la compréhension mutuelle. Depuis lors, VEsperanlo a donné lieu à d'innombrables expériences du môme genre, toutes aussi concluantes, et aussi stupéfiantes pour ceux qui en ont été témoins (comme nous-mêmes) •. Encore une fois, le fait, si

1. Voir la brochure de M. de Beaukro.nt, L'Espéranto seule vraie solution

invraisemblable ou incroyable qu'il puisse paraître, est que des personnes de nations très diverses, qui n'avaient appris VEsperanto et sa prononciation que dans leurs manuels nationaux, et ne l'avaient parlé qu'avec leurs compatriotes (ou même pas du tout), ont pu engager immédiatement la conversation en Espéranto, dès leur première rencontre, à l'improviste, sans aucune entente préalable et sans préparation, et continuer surle-champ à causer pendant des heures sur les sujets les plus variés; et elles ont constaté, à leur grande surprise, que leur prononciation n'offrait que des différences insignifiantes, qui ne les empochaient nullement de se comprendre l'une l'autre, sans excepter un seul mot. De quelle langue vivante pourrait-on en dire autant"?

Voilà le fait, il est incontestable; il ne reste qu'à l'expliquer. L'objection à laquelle nous répondons invoque presque toujours, précisément, l'exemple des langues naturelles : or cette analogie se trouve en défaut, surtout quand il s'agit de la prononciation. Tantôt on cite l'exemple du latin, que tous les peuples prononcent différemment; ce n'est pas étonnant, puisque chacun lui applique sa prononciation nationale : Cicero se prononce « en français » Sisero, « en allemand » Tsitsero, « en italien » Tchitchero, alors qu'il se prononçait en latin Kikero. Si tous les peuples convenaient d'adopter une prononciation uniforme du latin, ils le prononceraient de même. Tantôt on allègue les difficultés, les bizarreries de la prononciation d'une langue vivante, de l'anglais notamment; on constate que les Anglais prononcent mal les langues étrangères, que les étrangers prononcent encore plus mal l'anglais, que les uns et les autres ont beaucoup de peine à se comprendre mutuellement, et l'on en conclut qu'il en serait de même dans une L. I. quelconque. Conclusion fausse, et qui se retourne contre les adversaircs de la L. I. Pourquoi, en effet, est-il si difficile de prononcer correctement une langue étrangère? Pour deux raisons : la première est que la langue contient des sons spéciaux, inconnus aux autres peuples et difficiles à prononcer pour

de la langue internationale auxiliaire (p. 23-28), et VEiiropéen, 29 mars 1902, où M. Paul Fruictier déclare qu'il a pu, « six semainei après avoir commencé seul l'étude de la langue dans un petit ynamiel de poche, causer couramment trois jours de suite rien qu'en Espéranto avec un Suédois complètement ignorant du français ».

eux' ; la seconde, de beaucoup la plus importante, est que la correspondance des sons aux lettres n'est pas constante et uniforme*. Nous n'avons pas à faire ici le procès des langues vivantes; il suffit do rapi)oler qu'aucune d'elles n'a une orthographe rigoureusement phonétique, c'est-à-dire une prononciation conforme à l'écriture, et que, dans beaucoup d'entre elles, certaines lettres ont une dizaine de sons différents. Eh bien! ces deux causes perpétuelles d'erreur sont évitées dans les meilleures langues artificielles; quoi d'étoimant, dès lors, à ce qu'on les i)rononce plus facilement ot surtout plus correctement qu'aucune langue vivante? Il ne faut qu'un peu d'attention et d'habitude pour retenir le son de 25 à 30 lettres (dont la plupart sont déjà familières), et leur donner hujours et partout ce mémo son. 11 en est de môme pour l'accent, surtout s'il tombe toujours sur la même syllabe du mot (comme en Volapûk, sur la dernière, et en Espéranto, sur l'avanl-dernière). On comprend que des préceptes aussi simples et aussi réguliers réussissent à imposer une prononciation uniforme à tous les adeptes.

A ces raisons d'ordre philologique on peut en joindre une d'ordre psychologique. On sait qu'il est beaucoup plus difficile de comprendre (oralement) une langue étrangère que de s'y faire comprendre, et cela est d'autant plus surprenant, qu'il est au contraire beaucoup plus facile de lire une langue étrangère que de l'écrire. A quoi cela tient-il? Cela vient surtout de ce que la plupart des hommes prononcent très mal leur langue maternelle'. D'abord, ils la parlent toujours trop vite, et cela suffit pour dérouter l'étranger peu familier avec la langue. De plus, et par suite de cette précipitation, ils « avalent » la moitié ou les trois quarts des syllabes. Ce défaut se remarque, non seulement chez les x\nglais, où il est légendaire, mais aussi chez les Allemands et même chez les Français, qui pourtant escamotent moins de syllabes, à cause de la faiblesse de l'accent

1. Tels sont, notainmoiil, les doux //* anglais ot lo ch alloniand dur.

2. Un proverbe allemand dit : « L'Anglais écrit saucisse et lit froma/je ». Vollslûndiger wissenschaflliciter Vortraq ilher lV>//s/)rffc/je,...von J.Himmler, profesan volapiika, p. 23 (Sanigau, ISi)2). C'est lii une e.xagorntion plaisante; mais ce que nous pouvons affirmer, par expérience personnelle, c'est que lorsqu'un Anglais prononce hrojclf, on entend bachl<ol.

3. La preuve que c'est bien la principale cause, c'est que la même personne, dans le mémo pays étranger, comprendra parfaitement certaines personnes (colles qui prononcent bien) et ne comprendra pas du tout les autres.

CouTL'BAT et Leau. - Langue univ. <J0

tonique. Croit-on qu'un étranger puisse nous comprendre lorsque nous disons p't-êC au lieu de peut-être, puisque f te V dis, et ainsi de suite? En outre, la prononciation d'une même langue varie beaucoup d'une province à l'autre : un Marseillais ne parle pas comme un Parisien, et l'allemand ne se prononce pas de même à Munich, à Leipzig et à Hambourg. La prononciation diffère môme d'une classe sociale à l'autre : on reconnaît un Anglais bien élevé à la manière dont il prononce les h '.

Mais il y a un autre obstacle que la diversité de prononciation: il y a la diversité des dialectes provinciaux, qui se traduit, même dans le langage des gens instruits, par des mots ou des locutions « de terroir ». Tel ustensile porte des noms différents suivant les provinces. Aux patois locaux il faut ajouter le jargon du monde, les argots du boulevardier, du sportsman, de l'étudiant, qui tous déteignent sur la langue de la conversation, sans même que nous nous en doutions. Nous employons sans cesse en causant une foule de mots étrangers à la langue écrite et au dictionnaire de l'Académie (ex. blague), ou détournés de leur sens propre (ex. fumiste); tous ces mots sont .évidemment inintelligibles pour un étranger, et, remarquons-le, un seul suffit à rendre inintelligible toute une phrase. Au lieu de ces diversités infinies, l'étranger ne connaît qu'une langue, la langue écrite, la langue des auteurs classiques: et il la prononce, sans doute avec un accent plus ou moins marqué suivant sa nationalité, mais avec soin et avec une certaine lenteur. Quoi d'étonnant, dès lors, que nous le comprenions, et qu'il ne nous comprenne pas? C'est nous qui avons tort"^!

Comparons maintenant une langue artificielle (bien faite) aux langues vivantes : nous allons voir qu'elle est exempte de toutes ces causes de mésintelligences et de difficultés. Et d'abord,

1. La prononciation populaire est, dans chaque pays, la source d'innombrables plaisanteries qui remplissent les journaux amusants, et qui sont inintelligibles peur l'étranger.

2. Les philologues nous apprennent que le haut allemand moderne est exclusivement une langue écrite, forgée par les auteurs classiques, et qu'ils n'ont jamais parlée. On comprend alors que l'étranger qui a appris l'allemand dans Gœthe et Schiller soit quelque peu dépaysé en causant avec des Allemands. Nous tenons à signaler ce fait à ceux qui n'ont (jue mépris et aversion pour les langues artificielles : l'allemand classique est une langue artificielle. 11 est vrai qu'à ce compte-là, toutes les langues civilisées et littéraires sont factices; le français n'a-t-il pas été complètement réformé par les précieuses et les grammairiens du xvii" siècle?

une telle langue sera u/uVyue, elle sera la mOme sur le papier qu'à la bouche, et elle n'admettra ni dialectes provinciaux, ni locutions familières, ni expressions d'argot. Ensuite, sa prononciation sera fixée par des régies simples et uniformes : l'orthographe rigoureusement phonétique ne permettra aucune hésitation, aucune diversité essentielle dans Télocution. Knfin, et c'est la raison la plus importante, chacun la parlera comme une langue étrangère, c'est-à-dire avec soin, on pourrait dire : avec respect. Elle ne deviendra jamais assez familière pour qu'on la « massacre ». Elle sera vraiment un terrain intermédiaire et neutre où les interlocuteurs se rencontreront sur un pied d'égalité.

La seconde objection se rattache à la précédente, mais elle en est néanmoins distincte. Elle consiste à dire que, lors même que l'unité de la L. I. serait assurée à l'origine, elle ne pourrait pas subsister. Chaque peuple l'altérera suivant ses habitudes de langage et d'esprit, et y introduira, non seulement ses mots nationaux, mais ses dérivations propres, ses idiotismes de grammaire et de syntaxe. Le vocabulaire .se décomposera ainsi finalement en autant de vocabulaires qu'il y a de langues ou de familles de langues, et il y aura autant de styles et de prononciations que de nations.

Ces pronostics pessimistes viennent de ce qu'on exagère la diversité de nos langues *, et surtout de ce qu'on invoque les lois de l'évolution des langues vivantes, ce qui est une induction fausse, et en tout cas illégitime: car la L. I. ne sera pas une langue vivante*, et par suite ne sera pas soumise aux mômes agents de déformation ou de transformation. En effet, ce qui déforme une langue, c'est l'usage ornl, quotidien et populaire. Or, quelle que puisse être sa diffusion, la L. 1. ne deviendra jamais populaire: on ne s'en servira pas couramment, entre compatriotes, pour la conversation familière (si ce n'est par jeu, et seulement quand on la saura bien): enfin elle sera toujours, par sa destination, beaucoup plus employée pour écrire que pour parler : or on sait que l'usage écrit tend à conserver et à fixer une langue. D'ailleurs, ce qui évolue, c'est surtout la langue

1. L'autour dé ces objections nvouc qu' - une partie notable de la phraséologie uiodorne est déjà intornationnip ».

2. Nous no voulons pas diro par là qu'elle ne sera pas susceptible d'évoluer (voir p. r)(»7), mais qu'elle sera pratiquée dans des conditions tout autres (lue les langues vivantes, c'est-à-dire nationales et maternelles.

usuelle, et non pas la langue scientifique et commerciale; ou, si celle-ci évolue, c'est, et ce sera de plus en plus, d'une manière concordante dans tous les pays, en vertu de leur solidarité croissante dans le progrès.

En outre, on apprendra la L. I. comme une langue étrangère et toute faite *. Or, comme nous l'avons dit, on pratique une langue étrangère plus purement et plus correctement que la plupart de ceux dont elle est la langue maternelle. On ne songe pas à la réformer ou à innover en quoi que ce soit : on l'accepte docilement avec toutes ses anomalies et ses bizarreries, « parce que c'est comme ça », et qu'autrement on ne serait pas compris. Il en sera de môme pour la L. I. Dira-ton qu'on fait sans le vouloir ni' le savoir des « innovations » dans une langue étrangère, par cela seul qu'on la sait mal? Mais ces innovations n'ont alors rien de systématique, et par suite ne peuvent engendrer une déformation durable. Et puis, pourquoi commet-on des fautes dans les langues vivantes? Parce qu'elles ne sont pas régulières, et qu'elles offrent des complications arbitraires, comme le genre des substantifs. On a remarqué que la plupart des fautes commises dans une langue par les étrangers ou par les enfants tendent à la rendre plus régulière et plus logique *. Dès lors, la L. L, qui par hypothèse sera absolument logique et régulière, et dépouillée de toute complication inutile, prêtera bien moins qu'aucune langue vivante à ces * incorrections », qui sont souvent de véritables « corrections » ou simplifications. Dira-t-on enfin que chaque peuple y introduira irrésistiblement ses idiotismes? Pas plus qu'on ne transporte les idiotismes de sa langue maternelle dans une langue étrangère. On objecte que nous n'avons pas conscience de nos idiotismes, et que l'étude des langues mortes ou vivantes. est le meilleur moyen, sinon le seul, que nous ayons de les découvrir et de nous en affranchir. Mais l'étude de la L. I. rendra, mutatis mutandis, exactement le même service que celle du grec ou du latin; et elle le rendra à beaucoup plus de personnes, car elle pourra s'introduire jusque

1. « J'apprends le Volapûk comme j'apprends le français ou l'anglais, sans me soucier en aucune façon de l'histoire antérieure des langues. » H. ScHUCHARDT. Weltsprache und Wellsprachen, p. 13 (1894).

2. De telles fautes se trouvent, par inadvertance, même chez de grands écrivains : Lamartine a écrit plusieurs fois « vêtissait » (imparfait du verbe vêtir), évidemment, par analogie avec finir.

dans renseignement primaire (supérieur, au moins). Toute la différence est que nous sommes obligés, en général, de traduire dans une langue naturelle nos idiotismes par d'autres idiotismes, tandis que dans la L. I. on devra les remplacer par l'expression la plus logique et la plus directe, qui n'en sera que plus facile à retenir. Par exemple, si l'on apprend à traduire l'idiotisme français : « Comment vous portez-vous? » par la locution anglaise inintelligible : « How do you do? », on apprendra beaucoup plus aisément à la traduire par une locution qui signifiera simplement : « Quel est votre état de santé? » Lors môme qu'on ne pourrait absolument pas éviter les idiotismes, comme ce paraît être le cas pour : « Quel Age avez-vous? » (l'allemand dit : « Combien ètes-vous vieux? »), on sera obligé, au pis-aller, d'adopter un des idiotismes nationaux; on aura toujours cet avantage, de n'en avoir qu'un à apprendre '. Enfin, toute innovation, même involontaire, toute introduction d'idiotismes ou de néologismes sera immédiatement réprimée par la sanction naturelle, qui consiste à n'être pas compris. Les tendances divergentes de chaque peuple seront constamment refrénées et neutralisées par celles des autres, et ne pourront jamais donner naissance à des déformations nntionnles permanentes, puisque, encore une fois, on n'emploiera guère la L. I. entre compatriotes.

On objecte encore qu' « à une langue vivante il faut une régie vivante », et l'on demande « quelle sera la nation dont l'usage fera loi ». Nous répondons simplement : Où était la règle vivante pour le latin du moyen Age et de la Renaissance? Quelle était la nation dont l'usage faisait loi? Aucune, mais l'ensemble des savants qui pratiquaient le latin dans tous les pays civilisés, et qui formaient entre eux « la République des lettres ». Dirat-on qu'on avait une norme et des modèles dans les auteurs classiques? Mais, d'abord, le latin du moyen âge n'était pas le latin classique : c'était une langue autonome et absolument artificielle. Ce n'est vrai que pour le latin classique employé depuis

1. C'est une chose étrange que le préjugé et le parti pris : on objecte à la L. 1. une foule de difllcuUés que les langues vivantes présentent à un degré supérieur, et (jue l'on surmonte néanmoins dons la pratique. Il semble que les adversaires de la L. 1. fassent en sens inverse ce qu'on a reproché à ses partisans: ils regardent les difllcuUés par le petit bout de la jumelle, quand il s'agit de la L. I., et par le gros bout, quand il s'agit des langues naturelles.

la Renaissance jusqu'au xix'^ siècle, qu'on apprenait uniquement dans les livres et dans les grammaires; or on ne voit pas que dans ce laps de temps il ait subi la moindre déformation nationale. Alléguera-ton enfin que le latin offre du moins, comme les langues vivantes, une tradition et une littérature qui en fixent l'usage et le style? Mais la L. I. possédera bientôt, elle aussi, une tradition et une littérature où Ton pourra trouver des modèles de style. Eh quoi! dira-t-on, du style dans une langue artificielle? Pourquoi pas, s'il est vrai que toute langue littéraire est plus ou moins artificielle'? Qu'y a-t-il de plus artificiel, en tout cas, que la poésie dans n'importe quelle langue? Et dans quel pays est-il « naturel » de parler en vers *?

Ce que nous venons de dire de la norme du style, on pourrait le répéter de la norme de la prononciation. Et d'abord, puisque l'expérience a prouvé qu'une langue artificielle à orthographe phonétique et à prononciation uniforme est prononcée sensiblement de la même manière par des personnes de divers pays qui l'ont apprise dans leurs manuels respectifs, les mêmes causes qui établissent d'emblée cette conformité contribueront naturellement à la maintenir. Mais on insiste, et, toujours en vertu de la prétendue nécessité d'une règle vivante, on demande : « Comme pour le mètre international, gardera-ton en quelque endroit, comme en un inviolable asile, les témoins de la prononciation primitive 3? » Qu'on se rassure : ce moyen chimérique est absolument inutile, surtout depuis l'invention du phonographe. On sait (et les philologues devraient être les derniers à l'oublier, ou les premiers à le rappeler) que le phonographe est devenu l'instrument indispensable des études de phonétique comparée ; qu"il sert à noter avec exactitude la prononciation des patois provinciaux ou des dialectes exotiques et sauvages, à recueillir des contes et des chants

1. « Toute langue écrite est artificielle. » Richard Meyer, Kûnstliche Sprachen, dans la revue Indogermanische Forschunf/en, t. XII, fasc. i-4 (Strasbourg, Trùbner, 1901). Cet aveu est d'autant plus précieux, de la part de ce philologue, qu'il n'est pas partisan des L. I. artificielles.

2. La langue poétique a toujours été une langue artificielle, et cela dès l'origine de la poésie : « La langue dont se servaient les aèdes n'était pas celle qu'on parlait autour d'eux : c'était une langue conventionnelle ». A. et M. Croiset, Manuel d'histoire de la Ultéralure (ji-ecc/ue, p. 23.

3. M. Bréal, l.e choix d'une langue internationale, ap. Eevue de Paris, ISjuil. 1901, p. 245. — C'est, semble-t-il, la même idée qui a suggéré à M. Frod IsLY son projet fantaisiste d'une colonie internationale qui serait le conservatoire de la L. L

avec louf accent original et à conserver à la postérité des monuments authentiques de certaines langues près de disparaître. On emploie le phonographe pour enseigner la prononciation correcte de toile ou telle langue vivante ; pourquoi ne l'cniploierait-on pas, au besoin, pour enseigner la prononciation de la L. I., (jui sera incomparablement plus simple et plus facile, et })our lui conserver son uniformité à travers le temps comme à travers l'espace*?

Il n'y a qu'un point sur lequel les innovations soient inévitables : c'est le vocabulaire. 11 est naturel et nécessaire qu'avec le progrès des sciences et de la civilisation apparaissent des idées nouvelles et des instruments nouveaux, qui exigent la création de mots nouveaux. Sans doute, le plus souvent, l'inventeur de l'instrument ou de l'idée lui assigne dans sa langue un nom plus ou moins heureusement choisi, et quelquefois barbare, qui .se transmet sans modification essentielle dans toutes les autres langues. Il est certain que les termes techniques qui auront ainsi conquis l'internationalité devront être adoptés par la L. I. Mais, d'une part, ce n'est pas toujours le cas^; et, d'autre part, les expressions ainsi fabriquées et mises en circulation i)ar des personnes peu versées dans la philologie sont souvent défectueuses, équivoques, illogiques ou contraires à l'analogie. Il convient donc qu'il y ait une autorité internationale compétente qui décide de l'adoption des mots nouveaux en L. I. Mais cette autorité ne peut évidemment pas être autre que celle qui aura choisi la L. I. et constitué son vocajjulaire à l'origine. D'une manière plus générale, il est tout indiqué que le Comilé qui aura institué la L. I. veille à sa conservation et à son développement régulier suivant les principes mêmes qui auront présidé à sa création, notamment en approuvant et sanctionnant tous les livres destinés à l'enseignement de la L. I. (grammaires, diction-

1. L'expérience a élé faite récemment par le groupe espérnntiste de Montréal (Canada). Ses membres envoyèrent au D' Za.menhof un i)iionopramme en Espéranto, pour lui donner un spécimen de leur prononciation, et le prier de la rcctilier. Le D' Zamenhof leur répondit par un autre phonogramme d"ai)prolKUi(iii et de félicitalion; ils purent ainsi entendre la voi.x du maître, et constater ([ue leur prononciation ne dilTérait pas de la sienne.

2. Pour prendre un exemple parmi les inventions récentes, la tnacliine à écrire s'appelle en E. typewriler et en D. 'hipoqraph ; et les mots dérivés, en F., se forment avec le radical daclijlofpaphe. \ notre avis, les expressions françaises sont mauvaises, el c'est le radical allemand (jui devrait être internationalement adopté.

naires, chrcstomathics, traductions normales, etc.). Il ne fera ainsi que continuer son œuvre, la compléter et la perfectionner sans cesse, puisque aussi bien, par la nature des choses, elle sera susceptible et elle aura besoin dun perfectionnement indéfini.

Bien entendu, c'est surtout et presque exclusivement sur le vocabulaire que devra porter ce perfectionnement, caria granmiaire, la syntaxe et le système de formation des mots devront rester immuables dans leurs traits essentiels. Or l'élaboration du vocabulaire international, dans sa partie scientifique et technique (qui est la plus considérable et la idus importante), exigera le concours de savants spéciaux des diverses nations civilisées; et c'est surtout pour cette tAche que le haut patronage des Académies est indispensable à la L. I. Non seulement, en efîet, aucun auteur de L. 1. n'a la compétence universelle indispensable pour constituer ce vocabulaire, mais aucune association de savants compétents n'aurait l'autorité nécessaire pour le faire accepter dans tous les pays. Lors même que ce travail gigantesque aurait pu être exécuté de la manière la plus satisfaisante et la plus impartiale par l'initiative privée, il faudrait encore, la sanction des xVcadémies associées pour lui donner force de loi. Il vaut donc mieux que ce travail soit entrepris par les Académies ellesmêmes, ou du moins sous leur direction et leur contrôle. Et VAssociation internationale des Académies est toute désignée pour assumer cette tâche, non seulement parce cjn'elle possède éminemment la compétence et l'autorité requises, mais encore parce qu'elle a été expressément instituée pour » préparer ou promouvoir des travaux scientifiques d'intérêt général » et pour t faciliter les rapports scientifiques entre les différents pays ». Or la première condition du progrès scientifique est l'uniformité du vocabulaire i, et l'Association internationale des Académies ne peut, sans manquer à sa mission essentielle, refuser de la réaliser.

De toute façon, non seulement l'idée de la Langue internationale ne saurait périr, mais, à en juger par les progrès de plus en plus accélérés qu'elle fait depuis vingt ans, elle touche à sa réalisation définitive. Ce qui ne fut d'abord que le rêve de quelques-uns de ces grands penseurs dont la mission semble être de prévoir et d'anticiper de plusieurs siècles les progrès de l'humanité, est devenu de nos jours une œuvre de science et d'art, à la

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