‹ Histoire de la langue universelleChapitre 36 sur 296 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

bonne science; et si quelqu'un avoit bien expliqué quelles sont les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu'ils pensent* et que cela fust receu par tout le monde, j'oserois espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et, ce qui est le principal, qui ayderoit au jugement, luy représentant si distinctement toutes choses, qu'il luy seroit presque impossible de se tromper; au lieu que tout au rebours, les mots que nous avons n'ont quasi que des significations confuses, ausquelles l'esprit des hommes s'estant acoutumé de longue main, cela est cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or je tiens que cette langue est possible, et qu'on peut trouver la Science de qui elle dépend, par le moyen de laquelle les paysans pourroient mieux juger de la vérité des choses, que ne font maintenant les l)hilosophes-. »

Nous avons tenu à citer en entier ce passage, car il formule avec une clarté magistrale le programme de toutes les langues philosophiques nées depuis lors, et en exprime les idées directrices : l'analogie de toutes les idées avec les notions de nombre; la recherche des idées simples qui forment par leurs combinaisons toutes les autres idées; l'analogie de ces combinaisons avec des opérations arithmétiques, et par suite l'assimilation du raisonnement à un calcul mécanique et infaillible. De là suit que chaque mot doit envelopper et symboliser la définition de l'idée; que la langue ainsi créée « dépend de la vraie philosophie », et que, inversement, elle l'incarne, de sorte que l'ap-

1. Ce quelqu'un, c'est Descartes lui-mt^me, qui voulait fonder toute la pliilosophie sur les « idées claires et distinctes ». Ainsi son idée de la langue universelle se rattache directement aux principes de sa philosophie.

2. Une copie de ce passage se trouve dans les papiers de Lfibmz, qui y a ajouté la remanjue suivante :

« Cependant quoyque cette langue dépende de la vraye philosophie, elle ne dépend pas de sa perfection. C'est-à-dire cette langue peut estre établie, quoy([ue la philosophie ne soit pas parfaite : et à mesure que la science des hommes croistra, cette langue croistra aussi. En attendant elle sera d'un secours merveilleux et pour se servir de ce que nous sçavons, et pour voir ce qui nous man([ue, et pour inventer les moyens d'y arriver, mais sur tout pour exterminer les controverses dans les matières (jui dépendent du raisonnement. Car alors raisonner et calculer sera la môme chose. » (Opuscules et fragmenls inédits de Leibniz, éd. Couturat, p. 27-28 ; Paris, Alcan, 1903.)

Cette remarque est intéressante : 1° parce qu'elle tend à réfuter une objection adressée aux langues philosophiques; 2° en ce qu'elle montre le lien qui rattache le projet de Leibniz à celui de Descartes.

prendre, c'est apprendre à penser. Toutes ces idées se trouve» ront développées et appliquées chez les successeurs de Descaries. Mais, à côté de ces idées qui constituent le principe d'un vocabulaire philosophique tout différent de celui de nos langues, et qui caractérisent les langues a priori, il ne faut pas oublioique Descartes a émis des vues d'une justesse et d'une précision admirables sur la constitution d'une grammaire régulière el logique, applicable aux radicaux des langues a posteriori. On peut donc dire que, dans cette seule lettre, le père de la philosophie moderne a conçu et prévu les deux principaux systèmes de langue universelle que nous allons étudier tour à tour.

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