‹ Histoire de la langue universelleChapitre 35 sur 296 · Voir aussi le journal La Science · texte numérisé non relu

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2. Cette remarque suffit à montrer que les sourds-muets pourront parler par gestes une langue internationale quelconque aussi bien qu'une langue nationale.

DESCARTKS

Le grand philosophe français a exprimé son opinion sur le problème de la Langue universelle dans une Lettre au P. Merseiine du 20 novembre 1629 ^ Son ami et correspondant lui avait envoyé un placard ou prospectus imprimé, en latin, d'un auteur inconnu, contenant six propositions relatives à une langue universelle. Descartes commence par discuter ces propositions, en essayant de deviner leur sens, avec une tendance visible (qui est un trait de son caractère) à n'y trouver rien de merveilleux, rien qu'il n'eut pu inventer lui-même sans peine. Nous citons le passage le plus intéressant de cette discussion, parce qu'il contient un programme de langue artificielle qui a été réalisé de nos jours :

« Pour la signification des mots, il n'y promet rien de particulier; car il dit dans la quatrième proposition : lingiiam illam interpretari ex didionario, qui est ce qu'un homme un peu versé aux langues peut faire sans luy en toutes les langues communes... Ce qui empesche que tout le monde ne le pourroit pas faire, c'est la difficulté de la grammaire; et je devine que c'est

I. Edition Clerselier, t. I, n" 111, p. 498; éd. Cousin, t. VI, p. 61; id. Adam-Tannery, t. 1, p. 76 (Paris, Cerf, 1898).

tout le secret de vostre homme. Mais ce n'est rien qui ne soit tres-aisé; car faisant une langue, où il n'y ait quune faconde conjuguer, de décliner, et de construire les mots, qu'il n'y en ait point de defectifs ny d'irreguliers, qui sont toutes choses venues de la corruption de l'usage, et mesmc que rinflexion des noms ou des verbes et la construction ' se fassent par affixes, ou devant ou après les mots primitifs, lesquelles affixes soient toutes spécifiées dans le dictionnaire, ce ne sera pas merveille que les esprits vulgaires apprennent en moins de six heures à composer en cette langue avec l'aide du dictionnaire, qui est le sujet de la première proposition. »

Dans ces lignes, Descartes esquisse le plan d'une langue régulière et pratique, que l'on puisse comprendre immédiatement à l'aide du seul dictionnaire. C'est précisément là ce que le D"" Zameniiof a voulu et réalisé en créant VEsperanlo. Mais Descartes paraît dédaigner une telle langue utilitaire, faite pour les « esprits vulgaires » ; il rêve d'une langue philosophique qu'il définit en ces termes :

« Au reste, je trouve qu'on pourroit adjouter à cecy line invention, tant pour composer les mots primitifs de cette langue, que pour leurs caractères, en sorte qu'elle pourroit estre enseignée en fort peu de tems, et ce par le moyen de l'ordre, c'est-à-dire, établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l'Esprit humain, de mesme qu'il y en a un naturellement établi entre les nombres; et comme on peut apprendre en un jour à nommer tous les nombres jusques à l'infini, et à les écrire, en une langue inconnue, qui sont toutesfois une infinité de mots differens; qu'on pust faire le mesme de tous les autres mots nécessaires pour exprimer toutes les autres choses qui tombent en l'esprit des hommes; si cela estoit trouvé, je ne doute point que cette langue n'eust bien tost cours parmy le monde, car il y a force gens qui employeroient volontiers cinq ou six jours de tems pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. L'invention de cette langue dépend de la vraye Philosophie; car il est impossible autrement de dénombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre, ny seulement de les distinguer en sorte qu'elles soient claires et simples; qui est à mon advis le plus grand secret qu'on puisse avoir pour acquérir la

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