II. Elle doit être d'une richesse illimitée
A. La richesse du vocabulaire résulte déjà naturellement de la condition précédente. Car ce serait une superfluité fâcheuse que d'avoir plusieurs mots pour le môme concept; mais si chaque mot doit désigner exactement le concept correspondant, il va de soi que chaque nuance du môme concept doit être désignée par un autre mot, ou par une syllabe de dérivation, ou par une épithète.
B. La variété de l'ordre des mots est indispensable pour l'expression juste de la pensée. L'ordre des mots de' la langue universelle doit être également éloigné de la dispersion arbitraire des mots en latin et des règles restrictives de beaucoup de langues vivantes. 11 doit permettre toutes les inversions; mais chacune de ces inversions doit avoir un sens et une intention.
C. Une conséquence nécessaire de la richesse est la grande flexibilité et maniabilité.
III. Elle doit être harmonieuse, et également appropriée à la poésie et au chant.
La langue italienne est généralement reconnue comme la plus
harmonieuse, et si nous cherchons la cause de cette qualité, nous la trouvons lians cotte propri«''té, que la plupart dos syllabes se composent seulement d'une consonne suivie dune voyelle, et que presque tous les mots se terminent par une voyelle.
Nous trouvons aussi la promiôro propriété dans lo hongrois et dans le turc, qui pourraient être rangés après l'italien à l'égard de l'harmonie. Mais beaucoup de finales de ces deux langues se terminent i)ar une consonne. Cela peut donner à la langue un caractère plus roijuste et plus mâle; cela parait aussi désirable pour la variété des rimes. Mais en hongrois, par exemple, la dernière lettre est très fréquemment un k, lettre dont la répétition est dure à l'oreille. 11 sera facile de choisir un juste milieu et de réunir ainsi tous les avantages.
IV. Elle doit être extrêmement facile à apprendre, à parler et à écrire.
A. Pour qu'elle soit facile à apprendre, il faut que non seulemont les flexions, dérivations et compositions se fassent suivant dos règles déterminées, mais encore que l'arbitraire soit exclu autant que possible de la formation dés racines; et là mémo où cet arbitraire est inévitable, il faut qu'on puisse au moins donner la raison pour laquelle on choisit telle expression et non une autre.
Par exemple, chaque lettre devra posséder un certain caractère, ou plut(M certains caractères. En dehors dos lettres qui peignent les sons, je ne connais que deux lettres qui me paraissent avoir un certain caractère : R pour ce qui est rond, et L pour ce qui est fluide, ce qui coule. On devra donc assigner arbitrairement un caractère aux lettres. Mais cela pourrait et devrait se faire toujours d'après certaines lois; par exemple, de la manière suivante.
Le latin paraît être la langue la plus propre à servir de fil conducteur dans la formation des racines primordiales. Elle a l'avantage :
1° D'être une langue morte ;
2° D'être étroitement apparentée à toutes les familles de langues indo-européennes ;
3^ D'être connue au moins des savants de toutes les nations.
Si maintenant je choisis le mot latin spatium pour en former le mot de la langue universelle qui doit exprimer l'idée d'espace, j'en formerai sapai, que je justifierai comme suit. J'emploie dans
ce mot une voyelle qui représente l'idée d'étendue. J'emploie de plus trois consonnes, dont la première représente l'idée de longueur, la seconde celle de largeur, et la troisième celle de hauteur. Quiconque aura entendu cela une fois ne l'oubliera jamais de sa vie. La circonstance que s l'orme le contraire de t devra être érigée en règle pour tous les autres cas où l'on attribuera à s un autre caractère. La formation des mots sera extraordinairement simplifiée et facilitée par le fait que chaque lettre aura son opposée '.
Si par exemple je veux former d'après le mot tempiis le mot qui doit représenter l'idée de temps dans la langue universelle, je choisirai ternes. Ici la lettrée reçoit le caractère de la succession: t celui du passé, m celui du présent, et s celui de l'avenir; par où s forme encore l'opposé de t.
On ne disconvient pas que l'exécution conséquente d'un tel système est extraordinairement difficile, peut-être même impossible ; mais il ne s'agit pas d'exprimer les idées par des formules algébriques; il s'agit seulement de se rapprocher de certte expression autant que possible, et autant que l'euphonie le comporte, pour régler la formation des racines et en faciliter l'apprentissage.
B. Pour qu'elle soit facile à parler, elle doit exclure tous les sons difficiles à prononcer pour telle ou telle nation, par exemple les nasales, ch ^, mn, sm, etc. J'excepterais sch ^, bien que les Grecs ne le prononcent pas; parce que : 1° ce son est très caractéristique ; 2° il apporte beaucoup de variété dans le son de la parole; 3° il est indispensable pour beaucoup de mots qui peignent le son; et 4° il est si facile à prononcer, que les gens en apprendront aisément la prononciation, avec un peu de bonne volonté.
C. Pour qu'elle soit facile à écrire, il suffit que chaque lettre ait sa prononciation invariable, et que chaque mot s'écrive exactement comme il se prononce.
Les travaux devraient probablement être entrepris dans l'ordre suivant :
1. Cette idée de lettres opposées (par convention) se trouve déjà chez
WlLKINS.