‹ Histoire de la langue universelleChapitre 87 sur 296 · Le ch français (chuintante · texte numérisé non relu

Le ch français (chuintante

1" Fixation des parties du discours et de leurs domaines. Par <'xemplc, il faudra bien ('tudicr les questions suivantes : L'article doit-il tHre oiuployé, quand et comment? Doit-on enq)loyer des prépositions ou des suffixes, ou, si l'on a les deux, dans quels cas? Le gérondif est-il nécessaire? A-t-on besoin de verbes auxiliaires, et desquels?

2" Fixation des flexions et variations que doit subir chaque partie du discours.

Ici on devra procéder d'une manière critique, par exemple, comparer le verbe anglais au verbe latin et arabe, peser les avantages et inconvénients de chacun, etc.

'^" Fixation des règles suivant lesquelles on devra former une partie du discours en partant d'une autre.

Par exemple, le nom doit-il toujours être formé du verbe, ou inversement? Ou bien : La racine doit-elle être toujours formée du concept primitif, ou peut-être du concept abstrait?

C'est la partie du travail que je regarde comme la plus difficile. Elaborer un tel système xl'une manière indépendante et d'un seul jet ne peut être que l'œuvre d'un seul, et surpasse les forces humaines. Par suite il ne restera plus qu'un moyen : rechercher la marche que l'esprit humain a suivie dans le développement des langues. Mais dans le développement de toutes les langues civilisées, les influences extérieures accidentelles et l'arbitraire injustifié ont eu tant de pouvoir, qu'une telle étude peut tout au plus servir à montrer les écueils qu'il faut éviter. De toutes les langues que je connais, le hongrois est celle qui a le mieux conservé son originalité. Aussi l'élude de ses dérivations (qui sont l>resque toujours remarquablement logiques), ainsi que l'histoire de la transformation qu'elle a subie dans les années 1820-1840, seront ici de grande utilité.

i" Fixation des règles suivant lesquelles les racines devront être formées.

;i" Formation de ces racines.

Ce qui reste alors à faire ne me paraît qu'un jeu d'enfant en comparaison avec ce qui précède; et si ces cinq questions sont résolues à la satisfaction générale, il ne reste à mon avis aucun <loute sur le succès complet de cette grande œuvre.

Fera, le 10 janvier 1860.

J. VON Grimm.

Critique.

Presque toutes les conditions que Grimm impose à la langue universelle idéale nous paraissent fort judicieuses et fort pratiques, et les langues a posteriori n'ont guère fait que réaliser ce programme, dans la mesure même de leur degré de perfection. 11 ny a qu'une seule prescription qui soit regrettable, parce que son application détruirait tous les avantages qui seraient la conséquence des autres : c'est celle qui tend à constituer les racines en « assignant arbitrairement un caractère » à chaque lettre. Sans doute, on ne peut nier qu'à l'origine des langues indo-européennes il n'y ait eu une correspondance naturelle, plus ou moins latente, entre les sons et les objets; que, par exemple, r seml)le exprimer le mouvement, la rapidité, le roulement,! (ou plutôt fl) la fluidité, st le repos, l'arrêt, etc. *. Mais ces analogies sont si lointaines et si flottantes que l'on n'est même pas d'accord sur la signification de telle lettre (nous en donnons un exemple pourr, que nous interprétons, avec Platon, autrement que Grimm). Et les idées ainsi associées aux lettres sont si vagues et si confuses qu'on ne peut espérer constituer avec elles ce que Leibniz appelait Y Alphabet des pensées humaines. Comment veut-on qu'avec 25 ou 30 idées très générales on compose toutes les idées particulières que l'esprit le plus vulgaire emploie journellement? Grimm luimême entrevoit que ce système est d'une exécution impossible D'ailleurs, il avoue que cela introduirait l'arbitraire dans la formation des racines, alors qu'il veut l'en exclure autant que possible, et obligerait à assigner plusieurs sens à chaque lettre. Les exemples mêmes qu'il donne confirment cette critique. Les 3 consonnes du mot sapât représenteront respectivement les trois dimensions de l'espace, dit-il. Mais, d'autre part, deux d'entre elles figurent dans le mot ternes -, où elles représentent le passé et l'avenir. En outre, ces consonnes ont des sens opposés dans un cas, mais non dans l'autre : est-ce que la longueur est l'opposé de la profondeur? D'ailleurs, ce n'est que par des conventions arbitraires que l'on peut ainsi accoupler les con-

1. Cf. Opuscules et fragments inédits de Leibniz, éd. Couturat, p. 151 ; Leibniz, Nouveaux Essais, III, ii, § 1, et le Cratyle de Pl.\ton.

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