‹ Histoire de la latinité de ConstantinopleChapitre 70 sur 74 · CHAPITRE FINAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE FINAL

En arrivant à la un de ce long travail, il est utile, noos semble-t^il, de chercher à noua rendr&.aiJinpte, par un r^ard d'ensemble, de l'espace parcouru et des résultats obtenus, pendant les huit cents ou les neuf cents ans qu'il embrasse.

Nous avons vu successivement les premiers essais d'impatronisation des Latins sur le territoire de l'antique Byzance:les Communes italiennes à peine constituées en républiques indépendantes y arrivent les premières, l'une après l'autre. Elles obtiennent de la faveur, de l'intérêt, ou de la faiblesse des empereurs grecs, des concessions qui vont en grandissant toujours, s'établissent à côté les unes des autres, se jalousant toujours, se combattant souvent. La politique habile des empereurs maintient entre elles la division, pour s'assurer l'empire. Us y réussissent jusqu'à ce que leurs trahisons répétées aient exaspéré la puissante république de Venise et l'aient amenée à détourner de son but la cinquième croisade, pour venir s'emparer de Constantinople.

La Latinité s'établit alors en maîtresse à Byzance et y fonde un Empire. C'était un bien grand nom pour une bien faible puissance. Les excès de cet empire exaspèrent les Grecs, ses divisions le rendent impuissant et amènent sa chute à très brève échéance. L'empereur Baudoin s'enfuit, les Vénitiens se re> tirent, les Grecs demeurent les maîtres à CP. Cependant les Génois qui avaient séparé leur cause de celle de A'enise obtiennent de rester, mais ce n'est plus sur la rive droite de la Corne d'Or: ils sont relégués sur le rivage de Gaiata et sur les

pentes du coteau de Péra. Ils s'y établissent, s'y font une ville nouvelle, soumise nominalement à Byzance, mais en réalité presque indépendante, et souvent ennemie ; ils la fortifient et l'agrandissent peu à peu. Cette domination de Galata, presque exclusivement génoise, a quelques belles pages dans son histoire. La Latinité affirme sa force par la construction de massives murailles, de vastes et belles églises, de solides édifices, «t enfin de cette Tour imposante qui reste aujourd'hui, seul témoin d'une puissance disparue.

Ne sachant ni s'entendre avec les Grecs, ni les supplanter absolument, les Génois durent succomber avec eux, devant la puissance formidable des Osmanlis, La République s'effaça, elle se réservait : le conquérant trouva devant lui pour traiter des conditions de la reddition de la ville, non le podestat génois, mais bien les notables t]&0alata,parmi les chrétiens de rite latin. C'est aux chrétiens ttins que Sultan Mehemmed accorde la capitulation, dont les conditions principales règlent encore les rapports des vainqueur et des vaincus. Les notables se constituent en une sorte de corps qui les représentera, et le Sultan établit une chancellerie qui traitera ofTieiellement les affaires de la chrétienté latine « Latin-Raiacy ». Suivant l'usage du temps, et k nécessité des circonstances, ces notables forment une confrérie qui se réunit auprès de la principale église, et attire peu à peu ù elle toute l'autorité qu'il était possible d'avoir sous le joug des Turcs. Elle est connue sous le nom de t la Magniflca Comunità di Pera > et dure plus de deux cents ans.

Cependant elle n'avait pas assez de ressources i>our entreprendre de bien grandes choses, ni assez de force pour résister aux exigences des maîtres musulmans. Ainsi elle ne put empêcher les Turcs d'enlever aux Latins leurs églises de CP. et môme leurs grandes églises de St-Paul et de St-François, ni la plupart de leurs' autres édifices religieux : aussi le rôle des Prieurs et des Confrères de Ste-Anne se réduisait-il le plus souvent à payer les amendes dont on frappait la chrétienté. Au reste le nombre des Latins était fort réduit, ils paraissaient même parfois sur le point de disparaître complètement. Heureusement, pour les maintenir, les églises leur restaient, avec les religieux qui les desservaient. Elles forent pendant un long Intervalle, le seul centre de la vie latine ; c'est pourquoi nous avons db doa-

ner une si large place à l'histoire des églises et des religieux de Constantinople.

Mais depuis le règne de Sultan Suléimau, un autre élément entre en ligne de compte. Le3 Osmanlis qui avaient étêjusqu'aloi's en guerre continuelle avec la chrétienté et qui restaient toujours armés contre l'Empire germanique, sur les terres duquel ils faisaient chaque année quelque incursion nouvelle, entrèrent en relations amicales avec la France. Depuis 1635, les Rois Très Chrétiens entretinrent presque constamment des ambassadeurs résidant auprès de la Porte ottomane. La situation de ces ambassadeurs était parfois bien précaire, ils n'osaient pas parler bien haut, quand ils faisaient des réclamations; on les menaçait parfois de les mettre aux Sept-Tours, mais cependant ils représentaient une grande puissance amie, et c'est auprès d'eux que les Latins s'habituèrJGt à chercher un refuge dans leurs dangers, un secours dans leurs embarras, et un appui toujours. Les ambassadeurs de France à CP., les consuls français dans les Échelles devinrent donc les protecteurs naturels de tous les chrétiens du Levant : la Porte leur r^onnut ce droit, le St-Siège le consacra, et les traités le confirmèrent.

Seulement ce fut la mort de l'autonomie locale et de la puissance de la •: Magni&ca Comunità >. Peu à peu toutes les affaires durent passer par la chancellerie française, Cette influence ne s'établit pas sans quelque lutte. L'Empire, quand il était eu paix avec la Turquie, Venise surtout, qui avait de grands intérêts à CP., réclamèrent, il fallut leur faire une part; mais on peut remarquer que c'est quand l'influence française diminue que la puissance ottomane pèse plus lourdement sur les chrétiens. Ainsi les églises de Stamboul qui avaient été conservées à la chrétienté par l'intervention de M. de Brèves, lui furent enlevées dans une crise qui obligea l'ambassadeur de France, M. de Marcheville, à disparaître ; ainsi Ste-Marie Drapéris (ancienne) fut enlevée aux Observantins, quand leur maison fut devenue une possession espagnole ; ainsi St-François fut enlevé aux Conventuels quand ils en eurent fait une église vénitienne, etc.

Cette protection fut donc un bonheur pour les Latins, mais elle fut en même temps un obstacle à leur union et nuisit ainsi k leur force intrinsèque. Soutenue par le dehors, la Latinité

a'ëtait pas t une > au dedans,elle était par \h même plus faible. On le vit mieux au xvii' et au xvni" siècles. Deux Ordres religieux, dont les membres se recrataient en France et dépendaient de supérieurs français, les PP'. Jésuites et les PP. Capucins, concentrèrent presque toute la vie religieuse de Péra dans leurs églises de St-Benoît, de St-Georges et de St-Louis; cependant ces églises n'étaient point des paroisses; mais leurs prêtres étaient d'accord avec la puissance prépondérante, ils pouvaient donc agir avec plus de sécurité et faire ainsi plus de bien. La Porte elle-même leur accordait une spéciale liberté, tandis que les autres églises ne se maintenaient que par une sorte d'inertie et que leur activité se bornait, trop souvent, à ' des disputes entre elles ou k des tracasseries aux religieux français.

Une autre cause de IXlesse pour la Latinité était l'absence d'un clief religieux capable de commander. Les Patriarches de CP. conservaient leur titre et leur autorité nominale, mais obligés de résider à Rome, ils devaient se faire représenter à CP. . par un Vicaire, le plus souvent supérieur de Str-François ; mais d'un côté ce Vicaire n'avait pas une grande autorité, et, sans caractère èpiscopal, il manquait de prestige, d'un autre cOté il ne résidait, en général, que peu de temps à CP. Ces changements fréquents, Routés aux autres causes, que nous avons indiquées, empêchaient leur bonne volonté d'ôtre fructueuse. Depuis deux siècles, il est vrai, le Vicaire patriarcal est revêtu du caractère épiscopal, mais n'ayant pas un titre réel, n'ayant pas même, tout d'abord, d'église à lui, ne possédant pas de clergé qui lui appartint directement, son autorité était plus nominale que réelle ; souvent, lorsqu'il voulait la faire prévaloir, elle revêtait une apparence tracassière, en contrariant les droits des réguliers sur lesquels elle s'exerçait. Ces Vicaires patriarcaux effacés par les ambassadeurs, jalousés par la < Comunità », peu obéis par les religieux, obligés de faire mille compromis pour vivre, furent rarement les chef^ réels de la Latinité, mais il leur était difBcile de faire mieux. Nous avons noté les efforts de quelques-uns d'entre eux ; mais nous avons constaté, qu'en somme les résultats obtenus furent maigres.

Nous ne pouvons d'ailleurs nous figurer, nous qui vivons sons un régime de liberté relative, combien il était difficile à

ceux gui nous oot précédés d'entreprendre quelque chose de sérieux. Sans doute à l'abri des Capitulations et sous la protection de la France ils pouvaient à peu près conserver leurs positions et continuer leur vie; mais il fallait toujours appréhender quelques tracasseries nouvelles d'un pouvoir arbitraire et capricieux, des <: avanies x, tantôt sous un prétexte taatdt sous un autre, des amendes qui épuisaient les ressources des couvents et celles de la t Comunità >. Surtout on se heurtait à des difficultés inextricables, lorsque, après un de ces incendies, si fréquents alors, on voulait rebâtir une église. Ce n'était pas trop alors de toute la puissance et de toute l'habileté des ambassadeurs, et de toutes les ressources des Latins, pour obtenir les Ûrmans nécessaires ; et encore tout fut parfois inutile : malgré tous les efforts le sol de plusieurs églises incendiées fat confisqué par les autorités musulmajcr^. On se plaint aujourd'hui de la peine que l'on éprouve pour obtenir l'autorisation d'ouvrir une église ou une école; mais qu'est-ce que tout cela en comparaison de tout ce qu'il fallait dépenser jadis d'habileté et d'argent, et souvent pour n'aboutir à rien.

Ajoutez à toutes ces causes d'infôriorité, la pénurie dans la- ' quelle se trouva toujours la Latinité. Les revenus de !a Comunità étaient presque nuls, ceux des églises n'étaient pas considérables. Le Vicaire patriarcal n'avait ni une maison ni une église ; il n'y avait pour faire face aux dépenses générales de la Latinité que les contributions volontaires ou forcées de ses membres, ou des chrétiens qui faisaient le commerce dans le Levant. Et encore quand toutes les nations eurent des consuls dans les Échelles, les droits se payèrent aux consuls et non plus à la chancellerie de Galata. Et pourtant il fallait faire face à de grandes nécessités; toutes les églises de Péra ont été plusieurs fois dévorées par les flammes, et quelques-unes ont été renversées par des tremblements de terre. Les Ordres religieux firent les plus grands sacrifices pour relever leurs églises et leurs couvents, ils y furent aidés par les ambassadeurs et les cbrétien^ du pays, mais il fallut abandonner enfin les églises qui ne relevaient pas spécialement d'un Ordre religieux. On s'étonne même comment la bonne volonté des uns et des autres a pu résister pendant si longtemps ù de si lourds sacrifices et se maintenir quand même.

Heureusement la Frauce, en preuant la protection des chrétiens, assumait aussi la charge de leur donner un secours efficace, 80US la forme de subventions pécuniaires et autres. Non seulement les religieux français, Jésuites et Capucins, étaient régulièrement subventionnés par leur gouvernement, mais aussi les autres qui n'étaient pas français, recurent maintes fois des preuves non équivoques de la protection que leur accordait le Roi. Grflce à ces secours, grâce aux contributions des chambres de commerce, les missions purent se maintenir et le catholicisme se conserver à jConstantinople jusqu'à nos jours.

Les prêtres catholiques, et leurs chefs, les Vicaires patriarcaux, auraient-ils pu faire davantage ? Auraient-ils pu, par exemple, exercer une certaine Influence sur les autres chrétiens et les amener à l'unit^ de l'Église catholique ? Il serait injuste de dire que rien n'a tt^^it dans ce aens : outre les grands efforts qui furent faits au \iB', au xiV siècle et môme au xv^, et qui aboutirent à l'Union prononcée aux Conciles de Lyon et de Florence, il y eut d'autres travaux enticpris dans ce but. Nous avons dit comment les Arméniens catholiques ont trouvé un appui à yt-Benolt, à St-Georgea, à St-Pierre, comment il se trouva toujours des religieux qui se dévouèrent à cette œuvre, on ramena quelques schismatiques, mais surtout on conserva la foi dans le cœur de ceux qui étaient catholiques. Les efforts échouèrent sur la masse, elle est resiée aussi attachée à son autonomie et & ses idées que jadis, mais le catholicisme n'a pas reculé ; malgré toutes ces causes de faiblesse, il est demeuré dans les mêmes positions qu'il occupait au moment de la conquête ottomane.

Notre tâche ne serait pas complètement achevée si, après avoir raconté l'histoire du passé, nous n'envisagions pas aussi la situation présente de la Latinité. Elle peutse considérer sous deux aspects, dans le peuple qui la compose, et dans les chefs qui la gouvernent.

Las colonies latines sont nombreuses h Constantinople, mais le seul lien qui les unit c'est l'Église catholique ; or nous, voyons que cette Église s'est constituée avec une grande force et qu'elle a afllrmë son unité. Ses chefs spirituels ont actuellement une autorité plus grande et mieux reconnue de leurs fidèles ; ils sont soutenus avec plus d'énergie par la Cour romaine, et de-

venus plus forts, ils peuvent essayer davantage. Dans ce siècle l'Église latine a eu quelques « Évëqaes » vraiment remarquables; je n'en citerai qu'un : la longue administration de Mgr Hillereau, par exemple, laissera des traces durables et des institutions utiles ; il a organisé te diocèse et lui adonné toutes les œuvres nécessaires.

Ce n'est pas, remarquons-le bien, que les Vicaires apostoliques patriarcaux d'aujourd'hui puissent beaucoup faire par eux-mêmes. Les mêmes causes qui ont empêché l'action de leurs prédécesseurs entravent aussi la leur. La plus grande partie du clergé qui dessert les églises ne leur appartient pas directement; je n'en veux pour preuve que ce fait : sur cent vingtquatre prêtres latins qui sont à CP, il n'y a que vingt-six prêtres séculiers,et encore sur ces vingt^iiv il n'y en a que trois qui soient indigènes et appartiennent iifciînocèse ; les autres viennent de l'étranger ou des lies. Quant. aux quatre-vingt-dix-huit prêtres réguliers, ils sont des auxiliaires utiles et puissants, mais ils ont leurs supérieurs et c'est de cette autorité qu'Us attendent leur direction. Ne nous étonnons donc pas si l'initiative du bien est venue surtout de ce côté ; ils ont pour eux le nombre, la position acquise, la force de la tradition. Les évêques l'ont compris, et avec une sagesse qui les honore, bien loin de se montrer tracassiers à l'égard des religieux, ils ont été généralement bienveillants, et ils ont reçu avec reconnaissance une aide dont ils ne pouvaient se passer.

Du reste la position de ces Vicaires apostoliques est singulière ; bien que revêtus du caractère épiscopal et d'une autorité € ordinaire », bien que reconnus comme prélats par leurs fidèles, et même respectés en cette qualité par les infidèles, ils n'ont cependant aucune place dans la hiérarchie civile et ne peuvent avoir aucune relation directe avec le pouvoir officiel. C'est par l'entremise des Ambassadeurs que doivent passer toutes leurs communications et leurs demandes. Cela les met donc dans une position dépendante et inférieure, à certains égards, tout en garantissant mieux la liberté de leur action. Ajoutez à cela que par suite de circonstances malheureuses le Vicariat n'a presque aucune ressource fixe. Il est vrai que d'un côté la S. C. de la Propagande, d'un autre les diverses œuvres catholiques, et enfin le G-ouvernement français viennent à son

aide ; mais ce n'en est pas moins une existence précaire et ma] assurée. Malgré tout le Vicariat jouit d'une grande considération et il exerce sur les fidèles une sérieuse influence.

Le clergé qui donne à l'évèque un concours cordial et actif, manque de cohésion. Jusqu'ici il n'y avait pas à CP. de séminaire proprement dit, on ne conçoit même pas très bien comment on aurait pu songer à former un clergé indigène séculier, puisque l'on n'aurait pa.s eu d'occupation à lui donner ; mais à présent qu'il y a des paroisses séculières le besoin d'un clergé local se fait sentir, et par suite, celui d'un séminaire pour le former. On ne peut songer à envoyer à Rome tous les sujets dont on a besoin et l'on ne peut se contenter des prêtres venus du dehors avec de la bonne volonté sans doute, mais ne possédant pas toujours toute', les qualités de science et de caractère, nécessaires au bien à nf^Ç-époque. C'est pourquoi, sans songer à établir un séminaire pour eux seuls, les Vicaires patriarcaux ont encouragé lea séminaires de St-Benolt et de St-Louis. Espérons que ces établissements donneront au diocèse des prêtres instruits et pieux capables de faire du bien aux âmes.

Quant aux religieux curés, on ne peut nier qu'ils ne s'occupent avec conscience de leurs fonctions curiales : ils tiennent à leurs paroissiens et leur administrent exactement les sacrements, seulement la même cause qui a neutralisé leurs efforts dans le passé pèse sur eux encore aujourd'hui. La difficuUé de se recruter que les noviciats religieux éprouvent et le manque de choix dans les sujets qui composent les missions, rendent leur ministère moins effectif.Les supérieurs majeurs ne peuvent faire davantage, les supérieurs locaux utilisent de leur mieux les sujets qu'on leur donne, mais ils avouent, les uns et les autres, qu'ils désireraient vivement quelque chose de mieux encore. Quelques religieux ont fait de grands progrès en ce sens, espérons que les autres ne resteront point en arrière.

Il faut cependant reconnaître, pour être juste, que le clergé n'a pas perdu son temps, depuis quelques années. Les œuvres se sont multipliées d'une façon merveilleuse,et le « diocèse > de Gonslantinople ne le cède à aucun diocèse du monde, ni pour le nombre des prêtres, ni pour celui des religieux, ni pour les écoles, les hôpitaux et les institution^ de charité. On peut dire, comme nous l'avons remarqné,qu'il ya eu depuis cinquante ans

à CP. une floraison catholique merveilleuse. Partie des Lazaristes et de Str-Benoit, elle se continue toujours ; tous les prêtres séculiers ou réguliers rivalisent de zèle et d'efforts.

Les écoles élémeataires reçoivent une population innombrable, les collèges de garçons et de filles sont nombreux et bien fréquentés ; les enfants reçoivent partout une instruction en rapport avec les exigences du temps et les nécessités de leur avenir. On' peut donc dire, ea résumé, que ceux qui gouvernent ont fait leur devoir et l'ont fait largement, et qu'ils tiennent bien leur place à la tète de la Latinité.

Mais si du clergé nous en venons au peuple, comment pourrons-nous l'apprécier? Impossible de le juger en un seul bloc. Il se compose en effet de deux parts sans cohésion entre elles, les t Raias » ou chrétiens indigène^, l't les étrangers, conservant leur nationalité propre, Fraiiffif^i Italiens, Autrichiens, Anglais, Hellènes, etc. C'est là pour 1 Église catholique une aulre cause de faiblesse et d'infériorité.Les Baïas eux-mêmes ne sont pas uns, quelques-uns en effet appartiennent à d'anciennes familles galatiotes ou pérotes, ou même viennent originairement des Iles grecques, mais depuis de longues années sont fixés à CP., les autres viennent en ville 'seulement pour chercher le moyen d'amasser de l'argent, sans avoir la pensée de s'y fixer. Les premiers forment seuls la population sérieuse sur laquelle on peut compter. C'est sur ces chrétiens fixés dans le pays, comme dans leur patrie, que l'on peut s'appuyer pour le bien. Quant à la population levantine flottante, si nombreuse dans toutes les villes, il faut bien s'en occuper, mais il ne faut pas s'attendre à recevoir d'elle une aide bien efficace. L'important est que l'on puisse ta préserver des mauvaises influences.

Restent donc les européenî proprement dits ; mais parmi ceux-là il faut encore faire une distinction essentielle; les uns sont fixés dans le pays depuis longtemps, parfois depuis plusieurs générations, ceux-là sont assimilables aux pérotes vrais, et forment avec eux la meilleure partie de la population. Les autres viennent en Orient pour leurs affaires; parmi eux il s'en trouve de fort bons, qui ont apportC' avec eux les idées religieuses et les habitudes des œuvres de l'Occident, ceux-là ont été pour la Latinité un puissant secours, ils lui ont même imprimé une impulsion, dont on a dit que les levantins peuvent

difficilement avoir l'initiative. Mais parmi les étrangers beaucoup n'ont que de mauvais principes et des habitudes déplorables ; ils ont iioportë dans le Levant les idées d'irréligion ou tout au moins d'IndifTêrence qu'ils avaient dans leur patrie, et malheureusement ils sont trop écoutés par les gens du pays. Il faudrait donc savoir éliminer les mauvais éléments et grouper les bons ; mais ici le sentiment de la nationalité, si beau et si noble en lui-même, devient un obstacle. Chaque nation n'est pas assez nombreuse pour avoir ses œuvres à elle seule, et chacune craint de se mêler aux autres. Il faudrait que le clergé fît plus d'efforts pour amener la fusion des esprits, au moins sur le terrain de la religion et de la cbmté.

Les ambassades étrangères, officiellement d'accord, sont naturellement jalouses de l'inSuence que les autres peuvent avoir. Quelques-unes ont mon*^peu de bienveillance pour le privilège que les traités accordent à la France de protéger les Latins; elles ont même gêné son action autant qu'il leur a été possible et se sont appliquées à le détruire, soit par une action directe, soit en agissant indirectement aupri'S de la Porte. Malgré cela cette protection est encore nécessaire et elle se maintient. Les ambassadeurs frani^ais se succèdent, les gouvernements se remplacent, mais les traditions restent ; on comprend à Paris comme à CP. que le rôle de protectrice de la Religion catholique que la France remplit dans le Levant est le meilleur fondement de son influence. On y persiste donc toujours. On comprend aussi à Rome, malgré certaines tendances contraires, que cette protection de la France est non seulement utile, mais encore nécessaire ; aussi les Papes et le Pape actuel, plus vigoureusement encore que ses prédécesseurs, l'ont maintenue toujours. Je n'en veux pour preuve que les instructions que la S. C. de la Propagande a récemment adressées aux évêques et aux missionnaires qui dépendent d'elle. On désirerait seulement que cette protection fût plus effective, tout en reconnaissant que les missionnaires eux-mêmes rendent quelquefois son exercice bien difficile.

Ceux qui ne font que passer dans le Levant, on môme ceux qui tout en y résidant ne cherchent pas à se rendre compte do la réalité, se demandent ce que fait l'Ëglise et quelle est sa position dans les flmes. A cette question nous pouvons répondre

avec franchise : l'Église se maintient, elle maintient parmi ses enfants les croyances, les traditions et les pratiques chrétiennes. Ce n'est pas à dire assurément que tous les catholiques de CP. soient fervents, hélas ! plusieurs se laissent entraîner par les exemples et les doctrines qui viennent de l'Occident, mais la masse reste fidèle. L'Église fait même quelques conquêtes, et plusieurs qui sont venus chercher la fortune ont emporté la foi. Les prêtres, il est vrai, se plaignent d'une certaine diminution de ferveur chez leurs paroissiens, mais où troavet-on aujourd'hui des prêtres qui ne se plaignent pas ? , On reproche aux chrétiens du pays leur manque d'initiative pour le bien et l'on dit que c'est du dehors qu'a dû venir l'impulsion pour les œuvres; mais n'ont-ils pas le droit de répondre qu'ils ont eu du moins le mérite de eompiéndre cette impulsion et de la suivre? Ils ajoutent qu'il nous e^V^cile h présent de parler des œuvres, puisque nous en avon,3 la- liberté ; mais que pendant des siècles ils ont soutenu des combats incessants et d'autant plus méritoires qu'ils étaient inconnus des hommes, et qu'ils ne pouvaient aboutir à aucun autre résultat que de maintenir à la chrétienté une vie précaire. Ils y ont réussi k force de sacrifices : avouons qu'ils ont fait une bonne œuvre.

On nous adressera encore une question : l'Église catholique exerce-t-elle une grande influence dans le pays ? Â-t-elle contribué à préparer l'union des esprits et des cœurs ? A cette question nous pouvons répondre que son influence est sensible, beaucoup plus grande que ne le ferait supposer le petit nombre de ses adhérents. Indépendamment des nationalités, les catholiques tiennent une grande place à Constantinople, par leurs écoles et par leurs œuvres. Ils ont maintenu dans l'union les Arméniens, au milieu de toutes les persécutions dont cette nation a été l'objet, ils l'ont guidée au milieu des tentatives de schisme. Quant aux schismatiques, grecs orthodoxes ou arméniens grégoriens, nous ne pouvons pas dire que nous faisons parmi eux des conquêtes sensibles ; cependant nous recevons beaucoup de leurs enfants dans nos écoles : ils y apprennent à nous connaître, à nous estimer et même à nous aimer ; mais on ne leur demande pas le sacrifice de leur religion, et généralement ils sortent de nos écoles avec la même foi qu'ils y avaient apportée ; avons-nous perdu notre temps avec eux, au point de

vue religieux? Non certes; ils ODt perdu leurs préjugés, ils coanaissent ootre fol. S'il» n'ont pas fait encore le pas décisif qui les amènera à l'unité complète, ils ont au moins diminué la distance qui nous séparait : un jour viendra sans doute oh tous se réuniront dans la même foi comme ils ont été unis dans la même vie.

Les Églises orientales elles-mêmes ont proâtè de la présence de l'Église latine.EUes s'en sont rapprochées en plusieurs points et lui ont empranté diverses pratiques. De plus l'émulation les 3 portées à faire pour leurs écoles et pour leurs œuvres ce qu'elles voyaient chez nous ; de ce côté encore nous avons fait un bien, indirect mais réel. Je ne parle pas évidemment des musulmans inattaquables ù Constantinople, comme ailleurs. Ka somme la Latinité tient sa place comme religion et elle remplit toujours son rôle coni^ représentant de la civilisation occidentale.

Ce n'est pas néanfnoins une situation dont nous puissions nous contenter absolument ; nous avons d'autres désirs,et nous entretenons d'autres espérances. 11 faudrait que la Latinité pût prendre hautement la première place dans notre société et y exercer l'influence à laquelle lui donne droit la possession complète de la vérité ; elle réaliserait ainsi tout le bien que lui permettent les ressources dont elle dispose et les sacrifices qu'elle impose à ses prêtres et à ses religieux. Mais comment amener ce résultat î Nous avons tout ce qui est nécessaire comme œuvres de préservation et de charité, nous pouvons instruire nos fidèles et les armer sulTisamment contre l'erreur ; mais sommes-nous armés suffisamment pour la conquête ? et n'oublions-nous pas qu'une religion qui ne fait pas de prosélytes nouveaux est une religion destinée à disparaître ?

Il faudrait donc aborder résolument ces hautes et difiîciles questions, mais comment y réussir ?

Au XVI' siècle, même au xvii* la division entre les chrétiens orientaux et les Latins était moins tranchée. Les Grecs orttiodoxes et les Arméniens grégoriens ne craignaient pas de fréquenter nos églises, ils nous invitaient à officier et à prêcher dans les leurs. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi : surtout depuis la proclamation de l'indépendance de la Grèce, la religion est derenue comme le palladium de la nationalité et toute in-

DigilizPdbvGoO^le

cursion sur ce terrain est considérée comme une attaque aux plus nobles sentiments patriotiques. Devenir catholiques leur paraîtrait abandonner la patrie hellénique ou les espérances nationales de rArménie. Il faut donc, pour se rencontrer amicalement, et exercer sur eux une influence sérieuse, trouver an terrain neutre. Mais lequel? Peut-être serait-ce celui de la science.

Les orientaux ne craignent pas d'envoyer leurs enfunts à nos petites écoles et à nos collèges, on y ébauche un rapprochement : ne serait-il pas possible de le compléter en ouvrant une école d'enseignement supérieur, ou bien en s'adressant par la voie de la presse périodique aux intelligences plus cultivées ? Ne pourrait-on pas leur montrer ainsi que leurs préjugés ne sont pas fondés et qu'Us seront encore plus forts, comme Grecs ou Arméniens, en s'nnissant plus intig^ient à leurs frères, les catholiques? Ne pourrait-on pas leur faire Toir que la reconnaissance de la Suprématie pontificale, loin de leur ôter de leur liberté, donnerait un nouveau fondement à leur dignité et à leur indépendance nationale ? Y a-tril d'autres moyens d'amener ce résultat ? Nous ne pouvons croire que la parole du Christ soit fallacieuse et nous espérons, suivant sa promesse, qu'un jour viendra où il n'y aura plus qu'w" seul bercail et nn seul pasteur.

Nous savons que ces pensées occupent sérieusement l'esprit du grand Pontife qui préside aux destinées de l'Église, tel est son désir hautement manifesté en mainte occasion. Nous attendons avec confiance les mesures qu'il prendra pour amener ce résultat et nous les seconderons avec toute la bonne volonté et l'énei^ie dont nous sommes capables. C'est l'ambition des catholiques latins du Levant et celui qui a contribué à faire paralfre ce travail sera heureux s'il peut ajouter une page glorieuse à l'Histoire de la Latinité de Gonstantinople.

Page 1