DES LÉGISLATIONS GRECQUES
JLe pays habité par les Grecs eut, dès les premiers temps connus , une population nombreuse; mais , loin d'être fixe et sédentaire , elle se transportoit d'une région dans une autre , abandonnoit ensuite les lieux qu'elle venoit de choisir , ou en étoit repoussée par des émigrés nouveaux qui vouloient aussi la même demeure (i). On a même prétendu que le nom de Pélasges leur fut
(i) Tlîucyd. I, S. 1.
a HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
donné parce qu'ils se portoient en troupe successivement dans plusieurs endroits (2). Les liens de la civilisation n'existoient point encore ; c'étoient des bandes d'hommes plutôt qu'un peuple (3). Le brigandage fut Foccupation principale des habitans de l'intérieur des terres ; les riverains de la mer étoient pirates. Une dénomination commune n'unit qu'assez tard les peuples répandus dans ce pays : il y avoit des Danaêns , des Achéens , des Argiens ; il n'y avoit pas de Grecs (4}« Homère ne les désigne jamais par un nom générique ; c'est par la qualification exclusive de leur contrée spéciale qu'il les in* df que toujours (5).
Les premiers rois avoient essayé de substituer il une vie errante et des excursions armées les occupations paisibles du laboureur. Le labourage fonde la propriété : mais la propriété de
(1) P^êrStrab.V, p. Aai;IX» p. 397;etDen. <I*Hal.i,$. a8. Aussi le nom se perdit-il à mesure qu'on se réunissoit davantage dans un centre commun.
(3) F<>/rThucyd. I,S-*-
(4) VoirStrah, Vlll, pag. 3 69. Le nom de Grecs ne paroît avoir été employé que par opposition aux habitans nouveaux que ies colonies orientales avoient donnés. li désigna plus particulièrement les anciens habitans, ceux qui se regardoient comme autochthones. Von* les Mm, de l'Acad, tom, XLVD, pag. 78.
(5) Thucyd.1, S. j.
diaciin doit être protégée par h force de tous. Plus en état de se défendre réciproquement ^ plus sûrs de conserver le produit de leurs travaux » les habitans trouvent encore dans leur réunion plus de moyens de satisfidre à leurs besoins mutuels. Une récolte abondante devient Fobjet de la plus inquiète espérance ; on Fattend du ciel » on Fimplore : obtenue , on en remercie les auteurs ; on veut qu'ils jouissent de leurs bienfidts ; on leur en offre les prémices : des liens se forment et se serrent enU'e les hommes et let dieux.
Toutes ces peuplades commencèrent ainsi à avoir une patrie; elles finirent par avoir une organisation tutélaire et commune.
Les lois n'avoient pas d'abord été écrites. Comme chez tous les peuples naissans, on retrouvoit dans des chants , dans des hymnes , dans des traditions , quelques usages auxquels on donnoit l'autorité d'une règle générale , et les décisions des vieillards formoient une partie de ia législation. Les obligations se contractoient verbalement devant quelques témoins . dont la mémoire étoit le véritable dépôt des engagemens pris et des conditions établies (6). Le pouvoir
(6) Voir Iliade, XVllI, v. 49^, &c.
domestique y saiis être déterminé , n'étoit pas mé« connu ; les pères Fezerçoient comme la nature le donne y et Ton se confioit à leur tendresse : leur bonheur fut tellement apprécié , qu'une des im« précations étoit^ qu'il soit sans enfans; un des vœuxi qu'il ait une postérité nomtreitse (7). Le pouvoir judiciaire n'avoit pas de caractère uniforme et certain : le prince , ses délégués y quelques chefs de famille, la peuplade entière , les plus âgés des hommes qui la composoient , furent chargés, suivant les lieux, de Fexercer ou de rendre la justice ; et c'étoit ordinairement dans ia place publique, en présence de tous, qu'elle étoit rendue (8}. On ne Fattendoit pas toujours. Les habitans quittoient rarement les armes. Ils enavoient eu long-temps besoin pour se garantir à eux-mêmes et à leur famille une demeure paisible , des voyages sans dangers et le produit de leur travail. L'industrie même avoit été d'abord forcée de se restreindre aux besoins absolus : on ne cultivoit que pour soi. La propriété n'avoit par conséquent pas tous les caractères qui Féta-
(7) Iliade, IX, V. 45 j. Voir aussi ce que Pluurcjue dit de Pélops, Thésée, S» 3»
(8) Iliatie, xviii, v. 497 et suh. Voir Goguet, 1. 1, pag. 57 j tom. III, ptg. 1 29.
bfissent véritablement; elle ne pouvoit être échangée ni transmise. Long -temps aussi les entreprises du brigandage et Fimpunité de ses succès avoient placé dans une supériorité de force la seule répression possible de la violence et de Finjustice. Le rappeler , c'est dire combien Hercule et Thésée méritèrent de reconnoissance: en poursuivant dans le pays les hommes qui Finfèstoient , ils fbndoient et assuroient la tranquillité de tous.
Le temps , le besoin Jes événémens , une sorte d'expérience, firent adopter aussi quelques règles, qui devinrent comme des lois. Pour acquérir de la stabilité , les associations politiques durent s'appuyer sur des garanties réciproques et la prévoyance de l'avenir. Des gouvernemens s'étoient formés plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Petits et foibles , ils avoient le besoin de s'aider et le malheur de se combattre. Un d'eux acquéroit-il quelque force, il cherchoit k s'agrandir par Fusurpation et la victoire. Jaloux, vindicatifs, remuans, barbares, la guerre seule put les réunir. Elle les précipita tous en Asie, Homère les justifia en daignant tés chanter.
Ninus etSémiramis avoient, depuis plusieurs siècles, gouverné FAssyrie et fondé Babylone;
Moïse avoit donné aux habitans du Jourdain cette étonnante législation que plus de trois mille ans n'ont pas ébranlée; les Phéniciens parcouroient les mers , ouvroient et multiplioient les communications des peuples ; les conquêtes et les bienfaits de Sésostris avoient achevé -d'illustrer rÉgypte: et les ténèbres de la I)arI>ariecouyroient encore le peuple qui devoit donner à Funivers les exemples et les modèles de tous les talens et de tous les arts.
Est-ce à ses habitans, est-ce aux Phéniciens, est-ce à FÉgypte , que la Grèce dut sa civilisation et ses premiers succès !
Uorgueil des Grecs a voulu quelquefois échap* per au souvenir des bienfiûts qu'avoient répandus sur eux d'illustres étrangers. Platon étoit fier pour Athènes de ce qu'elle n'avoit rien appris d'un autre peuple (p). Cécrops fiit néanmoins le véritable fondateur de ses institutions morales et politiques ( i o).
L'influence des étrangers est écrite dans tous les monumens qui nous restent de l'histoire des Grecs, et dans toutes les traditions qu'elle nous conserve. Les Phéniciens les secondèrent dans
(9) Memx, tonu U, pag. 245.
( I o) Vàir ci-après la Ugislat, dts Athât. chap. i.
f étude de la navigation et du commerce ; maii c*est à rÉgypte principalement que la Grèce dut les perfèctionnemens des arts nécessaires» <et ensuite la science du gouvernement et des lois. Quand on pense aut progrès que font si lentement des peuples abandonnés à eux-mêmes, on est frappé de Faccélération de connoissances que durent y répandre tant dliommes qui apportoient Texpérience et les travaux des nations les plus éclairées.
Près de deux mille ans avant Père chrétienne» Inachus étoit venu dans la région appelée ensuite Péloponnèse, et y avoit fondé le royaume connu depuis sous le nom d'Argos. Argosn'étoit pas ! lême bâtie ; elle nç dut son existence qu'au fils d'Inachus ; rassemblant dans une ville tous ceux qui s'étoient soumis à son père , il commença de former entre eux une association régulière (11): c'est la plus ancienne que nous connoissions parmi les nations helléniques. Plus de quatre siècles s'écoulèrent avant qu'une colonie nouvelle abordât sur les rivages de la Grèce. Danaùs vint alors dans le Péloponnèse ; peu après , Cécrops en Attique, et Cadmus en Béotie (12).
(1 1) Pau5. II , S. i 5- Schoï. d'Euripide , v. 1 247 d*Omfe, (la) Danaiis en 1^7*, Cécrops en 1^70, Cadmus en
Le dernier étoit Phénicien ; les trois autres étoient venus d'Egypte (13).
II y eut alors véritablement dans la Grèce comme deux peuples , ou , si Ton veut ^ deux populations , bien inégales par leur nombre , plus inégales par leur industrie. La première se formoit dliabitans nés dans le pays f de pères qui y étoient nés; la seconde, venue de rivages lointains y ou de ceux qui , en étant venus originairement, s'étoient transplantés en Grèce. Les autociithones vivoient dans f intérieur du pays , et y conservoient leurs moeurs ; les étrangers avoîent fondé sur les côtes des établissemens maritimes ou commerciaux , y étoient restés avec les compagnons de leur navigation , avoient laissé à leurs en£ms leurs richesses et leurs moyens d'en acquérir. Ces chefs de colonies et leurs premiers travaux sont même tout ce que nous retrouvons , d'intervalle en intervalle, en remontant de la guerre de Troie à deux mille ans avant Tère chrétienne. £n lisant les fragmens qui nous
mi^
1 y 49. Suivant Fr^rct» M/m. dt VAcad* tom. XLVII, pag. jo , Cécrops vint en 1657, Cadmus en i594^DaDaus en 1 586. Dans toates les chronologies , ia distance est peu considérable de l'arrivée d'une de ces trois colonies à i autre.
(15} Sur la patrie d'inachus en particulier^ voir ci-aprcs la L^ishuion des Arguas.
restent de cette époque , ce sont toujours les nouveaux habitans qu'on y aperçoit ; les anciens , jamais. Les rois sont des étrangers ; les instituteurs ou les propagateurs des arts , des étrangers; les créateurs des cités» de l'administration publique » des bonnes lois» des étrangers. On ne voit pas qu'une seule fois leur introduction ait été l'efièt d'une conquête. Au lieu d'un peuple en asservbsant un autre , lui disputant à main armée Fhabitadon d'un pays y détoient des hommes cherchant une terre qui convînt k leur entreprise » y établissant des comptoirs , faisant partager aux autres leurs travaux sans les y forcer , employant pour eux leurs lumières et leur activité > et ne cherchant à les rassembler que pour les rendre meilleurs et plus forts. Et quand on perd les traces de ces étrangers , on ne retrouve plus que le silence de Fhistoire ; on n'aperçoit au-deià que des fables , des hommes nés d'un fleuve , de (a mer, de la terre, d'un dieu. Ce ne sont plus même des allégories; les allégories peuvent cacher la vérité sans l'altérer , ou l'expliquer sans la démentir : ici tout se confond et s'obscurcit ; une erreur est ajoutée à une erreur , une tradition grossière à une tradition plus grossière encore ; il ne reste de certain que le souvenir d'une longue barbarie. Heureusement pour la
lO HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Grèce, Findustrie et le savoir triomphèrent do nombre. Tous ses habitans marchèrent vers la grandeur dès qu'ils eurent connu Fenipire des lois. Aucun peuple n'étoit moins fait pour être baibare. Des lois civiles se formèrent en remon-^ tant jusqu'aux dieux ; la propriété en devint plus inviolable : les dieux avoient appris à semer, k cultiver , à donner par Findustrie une fécondité nouvelle. Les pouvoirs domestiques et les pou- ¥oirs nationaux se rattachèrent également à cette chaîne divine : le père fut toujours le prêtre de la famille , comme le roi fut ordinairement le pontife de Fétat.
Le premier culte de la Grèce ne supposoit pas une nation civilisée. Le gland nourrissoit ses habitans encore sauvages : ils honorèrent, par reconnoissance , Farbre qui le produite Bientôt, devenu sacré, le chêne rendit des oracles et immortalisa Dodone. Toujours un sentiment naturel attacha les hommages primitifs aux productions dont Fhomme subsiste , ou à Fastre qui les mûrit. Mais, quand la propriété fut mieux établie, quand il fallut protéger avec le fer du guerrier ce champ que le fer du laboureur venoit de féconder en ouvrant la terre, un nouveau dieu se présenta au culte des Grecs. Ils avoient honoré d'abord un arbre nourricier : ils honorèrent
ensuite le métal qui servit à les défendre. Le même mot (i4) exprime Mars et le fer; ou l^utôt le premier n'est que le second personnifié. Une lance représenta cette divinité nouvelle : Mars obtint long -temps sous cette forme grossière les hommages des peuples qui i'adojroient(i5).
Les Pélasges n*avoient pas eu autant de dieux qu'il y a d'attributs ou de juridictions de la divinité. On pourroit même croire qu'ils n'en eurent qu'un seul , quoique ce fÙt par un pluriel qu'ils renonçassent ( 1 6). Point de divisions du moins ^ point de sous-divisions , point de caractère particulier de protection ou de puissance ( 1 7} ; le ciel, la terre, la mer, la guerre, le labourage, tout étoit dans la dépendance de ce pouvoir suprême qu'ils appeloient dieux, et par lequel ifs désignoient l'ordonnateur du monde (i 8). L'unité étoit ainsi renfermée sous une expression de pluralité. Les délégations partielles de la surveillance et de l'autorité divines ne paroissent avoir été
(15) Ciém. d*Aîcx. Stromat, pag. 1 j,
(16) e«o/. KwVHérod. 11,5.52.
(17) Mcm.del'Acad, XVI, pag. i; XL VII, pag. 43.
(18) De ^ùû j€ mets en ordre , je dispose.
connues dans la Grèce qu'après Farrivée des co* lonies orientales (ip).
Ces colonies y ayant introduit une partie du culte de l'Egypte (20) , Torigine des traditions religieuses s'est souvent perdue ; et des explications incertaines ou confuses le sont devenues encore davantage par les explications plus ou moins ingénieuses des poètes. Pour la plupart des peuples , le règne des dieux n'est que fa suite des règnes ignorés ; c'est le temps inconnu de Fhistoire. II rien fut pas ainsi pour les Grecs »^ dont les divinités , la plupart transmises , n'ont reçu que du |our où elles furent adoptées , la date de leur existence. En les accueillant, on changea leur origine et leur patrie. Les adorateurs voulurent des^ divinités autochthones comme eux; ils disoient qu'elles avoient vécu sur les territoires helléniques ; Fépoque où on les y avoit apportées
( 1 9) La statue érigée à Minerve par Gécrops fut même » suî- ▼aot £usèbe, i^ première que les Grecs consacrèrent à uae divinité. Prap. ev.XpC. XIX , pag. 486.
(20} Quelques écrivains ( Mém, dti'Acad. XXUI » Hist. p. 24 ; Septch. pag. 1 6 ) font porter aux Grecs la religion de rÉgypte par des Phéniciens ; mais des Phénicie;ns eussent plutôt porté la leur, et elle étoit bien différente de celle des Égyptiens, comme il est facile de s*en convaincre en lisant et comparant ce que nous en avoiis dit tom. L^ de cette Histoire ^ et tom. II , pag. }4a et suiv.
devint celle de leur naissance, ou, au moins, celle de leur culte. En rendant nationales fes di« vinîtés qu'ils honoroient , fes Grecs se donnoient bien mieux encore une patrie commune. Chaque cité voulut cependant avoir, comme en Egypte , outre les divinités universelles , une divinité spéciale, protectrice plus vigilante du peuple qui rhabitoit. Argos eut Junon ; Corinthe, Neptune ; Athènes , Minerve. Les dieux ne conservèrent même pas toujours les fonctions qu'on leur avoit d'abord attribuées (21) : quelquejfbis ils changeoient de caractère en changeant de temple. Il fut des villes qui placèrent dans la religion des ressources que la stérilité de la terre leur reftisoit : des oracles enrichissoîent Dodone ; des mystères , Eleusis : les pays dont les campagnes étoient le plus /fertiles, avoient un revenu moins abondant et moins sûr. Nous verrons ces oracles conserver toute leur puissance dans les temps les plus éclairés de la Grèce. La démocratie elle-même fut vaincue par cette imperturbable théocratie , devant laquelle s'abaissoient tous les gouverriemens. Au milieu de ces mouvemens d'impatience et d'orgueil qu'éprouvent si sou-
(21) Frcrct. Ai/m. iU TAcaii.XXlW, pag. 144. Scptchcncs, RiligioH des anciens Grecs , pag. 1 6.
l4 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
vent les états populaires , se présentoit toutà-coup une pieuse hésitation , un désir universel d^interroger les organes des dieux , les dépositaires de Favenir. On consultoit les oracles sur les alliances , sur les combats ^ sur les lois , et Ton obéissoit avec respect à leurs commandemens.
La religion avoit contribué puissamment à ht civilisation des Grecs. A des époques peu éloignées de la guerre contre les Troyens , se montrèrent Orphée, Linus, Musée, Mélampe, Eumolpe, qui, presque tous , avoient été s'instruire en Egypte (22). Orphée fit un seul corps de toutes les traditions religieuses nées ou introduites dans la Grèce : sa Théogonie en devint ie dépôt principal et sacré (23). Homère s'y conforma (24). La Théogonie d'Hésiode ne semble être même que la Théogonie plus ancienne d'Orphée (25). Auparavant les vengeances étoient héréditaires pour les crimes commis ; des expiations furent établies : Orphée plaça la divinité entre les fautes des hommes et les douleurs d'une mère ou d'un fils. Ces expiations, qu'un exil devoit toujours pré-
(22) Diod. ], S. 96. Hérod. il, $. 49 êisuw. (2^) Démosthène semble le dire pag. 829 infne.
(24) Athénag. ApoLpcur les chrétiens, pag. 64.
(25) ClaTÎer» Prem. Temps de la Grèce, tom, I, pg. 84 etsuh.
céder, et que Ton ordonna même pour les homiodes involontaires 9 furent un des moyens pri* mitifs de sociabilité ; elles accoutumoient à respecter la vie des hommes. C'en étoit un aussi, que d'avoir appelé au secours de Tordre public la reGgion , qui punit plus tard , mais plus certainement encore. Ce fut là dompter les lions et sipaiser fa colère des dieux (26).
Ces temps anciens de la Grèce sont les plus beaux temps des poètes dans les annales du monde. Renfermant des images dans un espace mesuré, et les animant par une cadence harmonieuse , la poésie conservoit quelques événemens plus ou moins certains , seuls débris de l'histoire d'un peuple. Des vers excitoient le courage , consoloient Tinfortune , célébroient quelques actions , et sur-tout ces triomphes de la force, qui étoient presque alors une vertu. Des vers énonçoient et consacroient les devoirs des hommes envers euxmêmes, envers leur famille et envers la patrie; ils transmettoient ces préceptes généraux, qui attendoient et suppléoient les lois. Dépositaires de cette religion dont ils furent en partie les créateurs, les poètes rappeloient des traditions , en tiroient des leçons , et, s'élevant jusqu'à des temps
(26) Vûir Paus, If $. 30, et Hon Artjtoct, v. 39a.
l6 HISTOIRE DE LA LEGISLATION.
qui n*existoient point encore , s'emparoient de l'avenir par des prédictions toujours respectées. On ne doutoit pas qu'ils ne fussent les amis de la divinité , les inspirés des dieux. Leurs chants retentissoient k Farmée comme dans les temples; les poètes prolongeoient la gloire en la célébrant. Ce qui rendit Homère si cher aux nations helléniques, ce ne fut pas seulement son génie, ce fut son amour pour la Grèce, son enthousiasme pour ses héros , pour leur vaillance et pour . leurs succès : Homère fut leur poète national, en même temps qu'il fut le plus grand des poètes.
Jupiter étoit devenu le dieu de la civilisation , comme Saturne Tavoit été des temps barbares : c'est sous ce rapport que Jupiter détrôna Saturne. Il fut le souverain des dieux : on se rapprochoit de l'unité, de la morale publique et éternelle. La civilisation avoit été apportée par des étrangers traversant les mers : il étoit difficile de ne pas créer la divinité que l'on désigna par le nom de Neptune. Les voyages maritimes entrepris sous la protection comme dans le domaine du nouveau dieu hâtèrent et multiplièrent les progrès. Le bienfait étoit venu des rivages lointains ; il s'étendit par des communications actives avec les peuples de qui on Favoit reçu.
Les colonies orientales n'avoient pas seulement donné k la Grèce la plupart de leurs dieux; elles lui apportèrent quelques arts. L'arrivée de Dédale suit de près, dans Thistoire de ce pays, Farrivée de Triptolème et de Cérès (27). Ses habitons n'avoient eu long-temps aucun commerce. Leur agriculture n'ofiroit rien qui pût payer ou com* penser ce qu'on leur apporteront ; ils ne Favoient pas même dans les productions peu multipliées d'une terre jusqu'alors peu féconde. Leur premier trafic n'avoit pu s'établir que dans l'enceinte de leur pays : c'étoit même plutôt un échange de quelques animaux ou de quelques denrées , qu'un trafic intérieur proprement dit ; car on ne sortoit pas d'un canton pour transporter dans un autre les fi-uits de la terre , et Findustrie n'étoit pas encore venue seconder par un travail particulier la culture du laboureur. Ce premier échange est plus ancien que la civilisation ; des besoins respectifs le font naître. L'état sauvage de quelques contrées , le brigandage exercé presque dans toutes, ofiroient encore de grands obstacles à ces communications fréquentes et faciles dont le commerce a besoin. Cet état d'inaction devoit enfin cesser. Les difficultés ou les inconvéniens
(27) Voir le 1 ." chapitre de la L^islation dts Athéniens.
rS HISTOIRE 0£ LA LÉGISLATION.
qu'il présente , îi mesui e que les progrès du labourage muhiplient ses objets ou ses moyens , amènent nécessairement des instrumens qui en marquent ie poids, ia quantité ou Fétendne, comme ils amènent des signes représentatifs de la valeur des productions à céder aux autres ou à en recevoir. Tous ces mouvemens de Findustrie eurent lieu dans la Grèce , sans que ies époques nous en soient bien connues. Ho* mère place f échange au temps de la guerre de Troie; mars ii annonce aussi des mesures» des poids , des balances , et même l'emploi des métaux^ quoique ces métaux fussent encore pesés, et non empreints d'un signe indiquant une valeur (a8)» A la consommation sur la terre même des produits qui y naissoienty avoit succédé une exportation qui, bornée d'abord aux états voisins,, devoit, par ks efïèts de la communication et les progrès du travail, s'étendre à des pays plus éloignés.
C'est dans ie Péloponnèse cpe fes colonies orientales étoient d'iabord venues ; c'est par cette contrée que la civilisation commença. £Ue alla eu midi au nord : TAttique la reçut après ie Pélo-
(a8) Iliade, n,v. 449; VI, ▼. 136; vii, vers la fin. 04»sét, ▼• 1821 &C. ymy Gogoct, t. II, p. t^%, &c.; t. IV, p. 2A1 itsm'v.
ponnèse ; la Thessalie , plus tard. A mesure que la dvilisation fkisoic des progrès , ceux ({ui n'en vouloîent pas reculoient devant elle : ils se ré-< filaient dans le pays qui pouvoit les y sous- ^aire. C'est dans la Thessalie qu'étoîent venus ies Pélasges primitifs (29). Les irruptions des Thraces suspendirent aussi et balancèrent longtemps pour le nord de la Grèce les effets heureux que les colonies orientales auroient pu produire sur tous les peuples helléniques : elles eussent porté par-tout leurs lumières» si par-tout on se fût trouvé disposé à les recevoir» au lieu do les (îiir ou de les combattre.
Quelques connoissances relatives .à la naviga-* tion et au commerce furent d'ailleurs un résultat nécessaire de la situation physique des peuples , puisque la Grèce est entourée de mers et bordée de rivages. Elles étoient foibles encore, lors de l'expédition connue sous le nom des Argonautes^ On ne peut croire cependant que le navire qu'on y destina fôt le premier que les Grecs eussent cons«trait. Les Egyptiens et les Phéniciens leur avoient appris la navigation , et l'Asie mineure avoit défk reçu des colonies helléniques : la Crète avoit
(29) Mém, df l'AcdJi tom. XLVH, pag. 79 et suiv,; Sainte- Crotx, CWew. dts gnàetu peypU$ , p9g. 7a.
lO HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
même acquis des relations maritimes avec d*autres peuples, et quelque domination sur les mers voisines (30}. D*un autre côté, nous savons que le Pont-Euxin étoit encore la mer inhospitalière ( 3 1 ) : il eût été difficile k des étrangers de former sur ses bords des établissemens durables ; mais on pouvoit tenter de le franchir malgré les pirates qui Finfestoient , et peut-être à cause de ces pirates mêmes, pour y essayer cette audace belliqueuse exercée dans les terres contre les brigands qui les ravageoient. Si cela est vrai , le succès fut grand sans doute, puisque la Grèce en conserva un long souvenir , et qu'elle plaça toujours le voyage des Argonautes parmi les actions mémorables de son histoire. Nous voyons d'ailleurs , soixante^ix ans après ( 3 2 } , les Grecs armés descendre dans cette Phrygie dont les rivages sont sur la route du Pont-Euxin, et la plupart des royaumes helléniques fournir un assez grand nombre de matelots et de vaisseaux. Le rapt d'Hélène étoit devenu une injure nationale. La guerre de Troie eut par- là une grande influence sur l'avenir de la Grèce. Elle fît des di-
(30] Voir ci-aprcs, Législat. des Cretois, chap. vu. ()i) Tlimç Aj^fùÇ,
(3 1) L'expédition des Argoiuutesest de 1 3 |o ; il prise deTroîe, de I «70: Ici Grecs étoîeni arrivés dervit cette ville en 1 280,
verses peuplades qui Thabitoient un seul peuple, un peuple de Grecs.
L'amphictyonat avoit dé|àétabli entre la plupart dTentre elles un lien et des intérêts communs. Mais quel étoit ce lien l quels furent ces intérêts!
La Grèce étoit divisée en une foule d'états. Un pays coupé par des montagnes qui en séparent les difi^rentes parties , est plus disposé à former des gouvernemens ne dépendant que d'eux-mêmes ; la nature semble y indiquer dans quelles limites ses habitans doivent vivre. Cette division s'accroissoit chaque jour. Une guerre entre deux rivaux, les craintes ou la volonté absolue d'un père , la décision d'un oracle acheté» subdivisoient encore une région déjà trop étroite pour un empire. Après s'être partagé des arrondissemens ou des cantons , il ne restoit plus à se partager que des villes : on y trouvoit de l'obéissance ; on y ceignoit un diadème ; on y armoit quelques soldats ; on se croyoit roi. II est facile de concevoir tout ce qui devoit naître de haines irritées par la jalousie entre ces petites cités. Un ennemi de quelque force ou de quelque audace n'auroit eu qu'à parcourir de tels états pour les soumettre. Les plus habiles ie craignirent : ils songèrent à former une association qui pût à -la -fois prévenir et
a4 HISTOIRE DE LA LtCISLATION.
les actes des amphictyons que des historiens nous aient transmis ! Ils nous disent au contraire qu'après Fostracisme prononcé contre le vainqueur de Saiamine , les Lacédémoniens , qui se joignirent aux accusateurs de Tiiémistocle , vouioient qu'il fût jugé à Sparte, où se tenoit dans ce temps -là le conseil général des Grecs (34)* Tiiucydide et Xénophon, en retraçant vingt-sept années des plus violens combats que les Grecs aient eus entre eux , font-ils intervenir une seule fois la puissance des amphictyons , disent-ils rien qui les suppose , en prononcent-ils même le nom !
Voyons-nous les amphictyons recevoir les envoyés des rois amis ou ennemis de la Grèce ! II semble pourtant qu'on auroit dû s'adresser à eux , si les intérêts généraux leur avoient été confiés : les ambassadeurs viennent tous à l'assemblée de tel ou tel peuple, et non au conseil des amphictyons. Lisons-nous un traité proposé ou conclu par eux l Quand sont-ils les arbitres ou les conciliateurs des peuples !
On conçoit qu'une ligue se soit d'abord formée pour se défendre contre les hostilités des étrangers ou des barbares ; mais , quand chaque peuple fut devenu le rival d'un autre, et que tous
(34) Diod. XI, S. 55*
aspirèrent à devenir les plus puissans, le lien formé alors qulls étoient trop ,foibIes pour se garantir seuls , se détendit , et l'autorité des am-^ phictyons dut être sans force, car elle auroit été sans succès. La religion ^ objet d'un hommage universel , demeura Tunique attribution du conseil dont Delphes étoit le séfour. Les délibérations portoient sur des fêtes ou des cérémonies » sur des profanations ou des sacrilèges , sur des actions qui appartenoient au culte hellénique : jamais des guerres politiques ne furent entreprises par ses ordres ou par ses conseils ; ce furent toujours des guerres sacrées. Une seule fois du moins , et bien tard , les amphictyons exercèrent une sorte d'au-* torité nationale. Restés pendant beaucoup de siècles dans l'inaction et le silence sur tout ce qui concernoit les intérêts généraux de la Grèce , ils se montrèrent quand Thèbes, victorieuse de Sparte qui Favoit d'abord été d'Athènes, eut été vaincue à son tour , et dépouillée de cet empire momentané qu'elle exerça sur ses rivaux; mais ce ne fut que pour préparer la domination de Philippe , et par-Ik même Fasservissement de leur patrie.
Un corps fédéra tif peut, avec quelque force et dans des temps plus tranquilles, maintenir Tordre chez un peuple qui se compose d'états et
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les actes des amphictyons que des historiens nous aient transmis ! Ils nous disent au contraire qu'après Fostracisme prononcé contre le vainqueur de Salamine » les Lacédémoniens , qui se joignirent aux accusateurs de Ttiémistocle , vouioient qu'il fût jugé à Sparte, où se tenoit dans ce temps-là le conseil général des Grecs (34)* Thucydide et Xénophon , en retraçant vingt-sept années des plus violens combats que les Grecs aient eus entre eux , font-ils intervenir une seule fois la puissance des amphictyons , disent-ils rien qui les suppose , en prononcent-ils même le nom !
Voyons-nous les amphictyons recevoir Ie$ envoyés des rois amis ou ennemis de la Grèce ! II semble pourtant qu'on auroit dû s'adresser à eux y si les intérêts généraux leur avoient été confiés : les ambassadeurs viennent tous à l'assemblée de tel ou tel peuple, et non au conseil des amphictyons. Lisons-nous un traité proposé ou conclu par eux l Quand sont-ils les arbitres ou les conciliateurs des peuples !
On conçoit qu'une ligue se soit d'abord formée pour se défendre contre les hostilités des étrangers ou des barbares ; mais , quand chaque peuple fut devenu le rival d'un autre, et que tous
(34) Diod. XI, s. 55-
aspirèrent à devenir les plus puissans, le lien formé alors qu'ils étoient trop foibles pour se garantir seuls , se détendit , et Fautorité des am* phictyons dut être sans force, car elle auroit été sans succès. La religion ^ objet d'un hommage universel , demeura l'unique attribution du con-* seil dont Delphes étoit le séjour. Les délibérations portoient sur des fêtes ou des cérémonies » sur des profanations ou des sacrilèges , sur des actions qui appartenoient au culte hellénique : jamais des guerres politiques ne furent entreprises par ses ordres ou par ses conseils ; ce furent toujours des guerres sacrées. Une seule fois du moins , et bien tard , les amphictyons exercèrent une sorte d'au'^ torité nationale. Restés pendant beaucoup de siècles dans Tinaction et le silence sur tout ce qui concernoit les intérêts généraux de la Grèce , ils se montrèrent quand Thèbes, victorieuse de Sparte qui Favoit d'abord été d'Athènes, eut été vaincue à son tour , et dépouillée de cet empire mo* mentané qu'elle exerça sur ses rivaux; mais ce ne fut que pour préparer la domination de Philippe , et par-Ik même Fasservissement de leur patrie.
Un corps fédératîf peut, avec quelque force et dans des temps plus tranquilles, maintenir Tordre chez un peuple qui se compose d'états et
26 HISTOIRE D£ LA LEXÎISLATION.
de gouvernemens divers ; mais , quaûd ce coq>8 est désarmé au milieu de tant de peuplades armées, quand c'est la gloire et ie pouvoir qu'on se dispute y que feroient les stériles conseils des hommes dont le soin principal est la garde d'un temple ! Les Lacédémoniens condamnés refusent de payer une amende imposée; les ampfaiccyons les condamnent une seconde fois, et prononcent une amende plus forte : les Lacédémoniens re* fusent encore d'obéir ; et les ampfaictyons n'osent plus manifester par un nouveau décret fat foiblesse de leur puissance (3 5 )•
Je suis frappé d'une autre observation» ou plutôt du fitit qui la produit. Chacun des états confédérés avoit deux députés à rassemblée gé* nérale (36). De ces deux, l'un étoit chargé de ce qui concernoit la religion ; l'autre, de prononcer sur les plaintes ou les contestations qui pouvoient naître entre les pieux étrangers venus pour ho* norer ou consulter les dieux : la guerre ou les rapports extérieurs n'ont |X)int ici d'agent nécessaire, de député envoyé avec cette mission spéciale (37).
(35} Diod. XVI, s« 25 ^/ siuv,
(36) Les hiéromnémons et les pylagorcs. Voir le chap. XIV de la Ugiilatioa des Athéniens,
(yf) Kfftr la note B arux Ëdaîpcisseincns.
Il est donc impossible de voir des états irénéraïuc de la Grèce dans cette fëdératicni partielle f qw fon fiiit ordinaireinent remonter fusqu'an règne d'Amphictyon. A|outons que > ontre cetie assemblée plus connne , la Grèce en eut d'antres qui avoient le m^e caractère , et peut* être un caractère plus intime d'association entre des états voisins , pour honorer ensemble des tlieux, ou pour se prêter^ dans certains cas , un appui nécessure» il s'en réunissoit une non loin de Trésène en Argolide, une autre 4 Corinthe, «ne autre à Oncbeste en Béotie : on en trouve de semblables encore dans plusieurs tfes de la Grèce et dans les colonies de f Asie mineure (3 8). Et sans doute une garantie mutuelle pour foidre intérieur , et un moyen plus Ibrt de répression à Textérieur , en furent l'objet le plus direct comme le besoin le plus pressant. IVlais tout est encore ici local et borné; ce sont les intérêts d'une fraction de la Grèce , et non la réunion des délégués de ious ses peuples, pour reconnoître et défendre les intérêts de la nation entière.
Ces associations, au reste, ne secondèrent pas moins la civilisation générale que n'auroitpu
(38) Sainte-Croix a donné beaucoup de dcvcloppcmcns à ce smjet, Gtw.fiéér^ pag. 1 1 j rr miv.
le faire un amphictyonat universel. Dès qu'on n'avoit plus eu besoin de s'armer , chaque four , dans rintérieur de la Grèce » pour résister à set voisins mêmes , on s*étoit livré sans crainte au travail. Du travail naquirent les moyens naturels d'élever et d'occuper sa famille. Mais ici durent naître sur les peuplades dont la Grèce se contposoit, les influences diverses que produisent toujours la différence des localités ou de la situation physique du pays qu'on occupe , et la différence des habitudes ou des occupations que cette situation même indique, et rend presque nécessaires. L'activité commerciale des Corinthiens, f indolence pastorale des habitans de fArcadie, ne pouvoient produire les mêmes hommes» ni par conséquent les mêmes actions » que les mœurs agrestes de ces Lacédémoniens dont tous les exercices étoient guerriers > tous les arts militaires; où les femmes même étoient élevées k la lutte et dans les gymnases ; où tous les dieux , Vénus même » étoient toujours en armes. Mais, si les habitudes, les occupations , les mœurs, l'exercice de Fautorité , furent différens , la religion étoit la même. Des lois dissemblables de contrée eo contrée n'eussent pu être un lien suffisant : des dieux semblables Pétoient. Une délibération peut changer ou modifier des insti-
tutions OU des lois : la religion placé au<-dessus du code mobile des hommes une volonté plus antique , ayant une autorité plus forte , Payant par-tout et toujours.
Les peuples de la Grèce n'eurent pas seulement des temples pour un quartier , pour une ville ou pour un canton. La plupart de ces temples les appeloient alternativement, à des époques marquées , pour se réunir dans Fadoration de leurs dieux. Des fêtes célébrées avec beaucoup de solennité devenoient un lien nouveau de fraternité nationale.
Une religion qui n'a pas de dogmes a plus besoin de fêtes encore. Les méditations que préparent à la curiosité de Fhomme des croyances qui , par leur incompréhensibilité , irritent ou désespèrent son orgueil y ou cette mélancolie inquiète qui cherche à désarmer par des austérités présentes les menaces ou les craintes de Favenir, peuvent le porter moins à la manifestation d'une piété satisfaite et reconnoissante qu'à de fausses terreurs ou des efforts sans espérance. Une reKgion qui n'a que les sens pour domaine , qui est complaisante pour les passions au point de les montrer toutes dans ses dieux, même de les diviniser toutes, doit favoriser avec plusd'empres* sèment ces cérémonies extérieures et ces pompes
solennelles, hommage cTune adoration d autant plus Sicile qu'elle sanctifie des divertissemens qui y sans perdre leur caractère, acquièrent un titre plus auguste. Les fètes des Grecs cependant ne furent pas toujours étrangères à de hautes inspirations et aux plus nobles seniîmens. D*auu^ peuples ont célébré Fagrîculture et ses dieux : seub ils consacrèrent en même temps l'art qoi fonde la propriété, et la naissance immédiate des lois. Ils jugèrent ces rapports si intimes, que toujours ils en unirent Tidée, et conservèrent ensemble la mémoire des deux bien&its. Cérès fut appelée Thesmopbore , et le nom de Thesmophorie désigna fa plus brillante de ses fêtes. Ja* mais on ne rendit un plus bel hommage à la civi* lisation qu'en célébrant chaque année le triomphe de la justice sur la force, et cette garantie des propriétés par laquelle commence toujours l'em* pire des lois.
Même quand la vie errante a cessé , il en reste long -temps des oscillations et des traces; ce n'est qu'insensiblement qu'on se dépouille d'une longue barbarie. Les fêtes eurent encore, sous ce rapport , une grande utilité. On doit les placer parmi les moyens fournis par la religion à la civîiisation des Grecs. La plupart même avoient été établies par lea chefs des colonies étrangères ou
INTRODUCTIOM. 3I
par leurs successeurs, comme un moyen de se rapprocher des anciens habitans » et de se confondre avec eux en appelant au secours de la civilisation des plaisirs communs et des hommages universels.
Indépendamment des avantages qui résultoient d'une communication plus fréquente, chaque peuple apportoit dans ces fêtes les productions particulières du pays qu'il habitoît. C'étotent des feires ou des marchés publies : en récompensant le labourage de ses travaux y un échange utife communiquait k chacun les richesses naturelles de tous. Dans ces fêtes aussi , des prières et des sacrifices offerts par tous aux mêmes dieux attes* toient une origine semblable, des vœux et des intérêts pareils. Les Grecs remerciotent ensemble la divinité de leur avoir donné avec quelque abondance ces productions dont ils apportoient les prémices au pied des autels : ils lui deman« doient pour l'année suivante le même bienfait. Les inimitiés qui avoient pu naître s'af&ibib* soient plus aisément devant les souvenirs renou* relés de cette fraternité primitive.
Les )eux publics contribuèrent également à la civilisation. Le Péloponnèse encore les avoit vus naître > et en avoit perfectionné rétablissement. Sur quatre grands jeux, trois étoient célébrés dans
31 HISTOIRE DE LA LiCISLATION.
son enceinte : les néméens à Argos , les olympiques en Élide, les isthmiques à Corinthe ; les ofympiques existoient déjà quand ceux de Corinthe furent créés ou renouvelés par Tiiésée (39). Ce n'étoit pas seulement une occasion favorable de montrer sa force ou son courage ; c'étoit aussi la commémoration des exploits des temps antiques. On y récompensoit les athlètes présens ; on y bénissoit les anciens héros. D'abord , on avoit dû sur-tout combattre ; des brigands désoloient ie pays » et , dirigée ou accrue par les exercices du corps, la force étoit un plus grand moyen de défense , dé sûreté , de victoire : on ne peut dire jusqu'à quel point de tels exercices pratiqués dès Fadolescence influèrent sur cette force guerrière qui seconda si bien le plus noble patriotisme , quand leS soldats de Xerxès vinrent aborder sur le territoire hellénique pour lui donner un maître. Les Grecs pouvoient seuls être admis dans les jeux publics : un Macédonien en' fut exclu comme n'appartenant pas à la Grèce; et si enfin Ton consentit à Fadmettre , c'est qu'il prouva aux hellanodices (4o) qu'il n'étoit pas né barbare , et que sa famille étoit sortie d'Argos (4 1 }• Être Grec
({9} Plutarque, Th/s/e, S* 40.
(40) Juges et présidens des jeux.
(41) Hérodote, V|St»>*
fut une condition pareillement exigée quand les tatens de Fesprit y obtinrent les récompenses jusqu'alors exclusivement données k la force , quand Hérodote y lisoit son histoire et Lysias ses discours (42).
Les jeux publics cependant • par Fusage même des moyens qui y assuroient la victoire, durent laisser long-temps à la force une prééminence que les sociétés politiques doivent toujours placer ailleurs. La vigueur du corps peut donner quelque autorité dans un pays où ne sont pas efïkcées toutes les traces de la barbarie ; mais son empire doit s'afFoiblir à mesure que les droits de chacun s'aflermissent. La justice et les lois » voilà Tunique force des peuples policés.
La civilisation n'en avoit pas été moins favorisée par Finstitution des jeuxpubiics. Ils rendirent plus fréquentes les relations entre les peuples qui par-< tageoient les mêmes plaisirs et les mêmes fêtes. Le lien de Fhospitalité fortifioit encore ces relations. L'hospitalité reçoit sou vent les éloges d'Homère (43) • ^IIg ^^ ^^ forma pas uniquement; des citoyens d'un pays envers les citoyens d'un
(41) Poir Lucien sur Hérod. et Pluurq. X , Orat. pag. 836.
(45) l^oir, entre ZMirts, U'uuii, VI, v. 14 et 15, 7\ «74; Ody^$<e, !,▼• 114; ill,v. }4et7o^ V, v.ao8, VIII, v. 544.
autre (ce qu*on appeloh idioxénie) ; il y eut hospitalité publique établie par le gouyemement même (ce qu'on appela praxinii) (44)« Les proxènes ne recevoient pas seulement les envoyés du peuple avec lequel s'étoit formée une obligation de services mutuels; ils en recevoient tous les citoyens (4 5 ) : on avoit des proxènes sur-tout dans les lieux ou des cérémonies religieuses et des consultations d'oracles amenoient plus souvent les habitans d'une autre cité [é^6). La proxénie même étoit souvent héréditaire (47)* L'hospitalité pou* voit d'autant plus s'exercer pendant les fêtes, qu'une suspension d'armes avoit lieu dans toute la Grèce, quand on les célébrorit (48).
Ces relations d'une amitié privée et publique , les progrès de civilisation auxquels elles contribuèrent » le besoin d'alliances et de ligues pour résister ensemble à des ennemis communs , les traités de paix et de commerce à fiûre aussi avec
(44) Vkt Hésych. et Suidas à ces deux roots; Pollux, nif chap. IV, $$. 59 et 60.
(45) Suid. ikH Eustathe sur Homère» Iliade, m, pag. 307 ;
IV, pag. 48;.
(46) Voift pour Delphes en pardculier» Euripide» Amdrvm» T. I loa. Il 7 eut aussi des hôtes militaires. Voir Suidas au root Daryxène, et PoUuz» S« ^*
(47) Xénoph. HcIUb, vi , pag. ^79 et 580.
(48) Voir Thucyd. V, S. 49» P«u$aii. v, $.ao^ Plut. Lj€. $. ;o.
INTRODUCTION* 3f
des nadons plus éloignées , avoient insensible^ ment conduit à fadoption toujours trop tar-^ dive des principes qui constituent ce droit des nations que , par une interprétation barbare , nous appelons droit des gens. Les Grecs méconnurent long-temps ces maximes saintes qui rappellent et manifestent , déterminent et con* sacrent les devoirs réciproques des peuples : les étrangers étoient pour eux des ennemis. Long-temps même , nous venons de le dire (49) » ib traitèrent en étrangers les Macédoniens, qu'ils ne considéroient pas comme ^sant partie de la grande association hellénique. D'autres sentimens étoient exprimés quand c'étoient des Grecs qui se combattoient : victorieux» ils n'insultoient pas au vaincu par des chants , comme ils Feussent fait pour d'autres ennemis ; des lamentations ^isoient retentir les temples bien plus que des cris de joie » au moment où Ton remercioit les dieux. Nous avons des hymnes d'allégresse pour les victoires remportées sur des barbares , disoit Isocrate ( 5 0} , et des chants de deuil pour les combats d'une nation grecque envers une autre. Les peuples célébrèrent aussi avec des hymnes d'allégresse les
(49) Voir la page ) 2.
(50) bocr. Piwr/'^iTi^. pag. 74,
victoires remportées sur un tyran : un tyran aToil cessé cTétre un Grec pour eux.
La guerre de Troie avoit eu d'autres résultats politiques. En relâchant des nœuds que l'habitude d'un gouvernement fort serre insensiblement, Fabsence trop longue des princes et leur retour tardif avoient fourni à la révolte des occasions et des prétextes. Les meilleurs guerriers et les cheâ naturels de Farmée se trouvoient éloignés : des soulèvemens n'étoient pas sans espérance ; on les essaya dans plusieurs villes. Ceux qui en furent chassés , allèrent fonder des états nouveaux (51). Les transmigrations d'un grand nombre d'Hellènes et les changemens survenus dans les gouvernemens établis forment la seconde époque de l'état politique des Grecs.
A mesure que les Doriens (52), armés pour les Héraclides » se mettoient en possession d'une contrée du Péloponnèse , ils en dépouilloient les habitans. Mais les vainqueurs étoient loin de la civilisation des vaincus : ils sortoient presque tous de cette Thessalie dont les mœurs étoient encore barbares. Dominateurs sans lumières et sans gé-
(51) Thucyd.i, $. %i,
(ji) Voir la note C aux Éclaircissemeos.
\ ils ne se contentèrent pas âei oppres- 9ions et des spoliations individuelles; ils détruisirenf des villes, et ne s'occupèrent, dans celles même qu'ils firent construire , que de se garantir contre une invasion semblable à celle qui les avoit rétablis. Les babitans dont les Héraclides avoient partagé les terres aux compagnons de leur victoire , refluèrent d'abord sur le pays que n'avoit pas encore atteint la conquête, et bien« tôt dans les régions voisines : la plupart même allèrent s'établir loin des lieux qu'avoient habités leurs pères, dans ces îles nombreuses dont la mer Egée est couverte, sur-tout aux bords de la contrée qu'ils .iOmmèrent EoGde (53) et où s'éleva cette Sroyrne qui devoit être la patrie d'Homère. Étoitil une situation plus favorable que ces longs rivages qui s'étendent de THelIespont à la Lycie ! Ils sont en présence de l'Europe, et derrière eux est FAsie, dont plusieurs régions pouvoient offrir aux colonies nouvelles et en recevoir de quoi sads&ire à des besoins mutuels. Le commerce et la navigation y trouvèrent des sources de lumières et de richessesu Quelle distance de ces courses maritimes dont le pillage étoit le seul objet , k ces voyages entrepris pour se comm^uniquer récipro-
(J3) F27irStnb.iXip. 392^Paus.n»S* i5iThucycl.i,$.ia.»
38 HISTOIRE DE LA LÂGÎSLiVriON.
quement les productions de la nature et du travail des peuples !
Les colonies sont d'honorables conquêtes. Uesprit qui les fonde n'est pas Fesprit guerrier ; il est pacifique et conservateur : il Test dans son origine ou dans sa source ; il Test dans sa nécessité perpétuelle. Ce n'est pas l'amour seul du commerce qui âvorise les transmigrations ; elles ont pour cause également la stérilité d'un pays et sa dévastation par des brigandages armés qui ont détruit pour long-temps ^ relativement aux premiers besoins , les espérances de Favenir. Le désir de la tranquillité publique y contribua souvent aussi : elles éloignoient ces hommes qui la menacent, soit par leur indigence» soit par leur facilité à devenir les instrumens d'une ambition criminelle. Elles durent ainsi leur origine à des combinaisons politiques > comme au désir de la prospérité commune.
L'établissement des colonies favorisa en même temps la puissance navale des Grecs et leur puissance industrielle; car, en multipliant les matelots 9 les navires , et les occasions de les employer , elles fburnissoient de quoi échanger les produits de manufactures qui s'accroissoient chaque jour et d'une agriculture devenue plus féconde dans un pays plus tranquille et mieux
culthré. Resserrés dans des bornes étroites, les états grecs ne suffisoient pas d'ailleurs à leur population. La route étoit ouverte : des colonies succédèrent à des colonies. Le travail et findustrie offi-oient plus sûrement et conservoient mieux ce qu'auroient moins assuré et vendu plus cher des conquêtes (54)»
Quant à Fadministration politique de Tintérieur des étati , on sait que ia royauté avoit été la premier gouvernement des nations tielléniques. La plupart d'elles avoient même eu la pieuse idée de rattacher aux dieux le pouvoir des rois. Homère les Eût régner par Jupiter ; il leur donne souvent Jupiter pour ami et pour père (5 5) : le sceptre étoit surmonté d'un aigle, symbole de ce dieu (56). La royauté cependant n'avoit pas eu dans toutes les contrées le même caractère ou la même autorité : ici, elle étoit absolue; ià , tempérée: dans quelques cftés, élective; dans la plupart , héréditaire : dans un petit nombre d'états , successive ou partagée ; unique dans tous les autres. De ces rois , les uns n'avoient qu'à la
(;4) Isocr. Panégyriq. pag. 47.
(51) Voir^ entre autres, Iliade, I, v. 179; ii, ▼. 205 et 106; X, ▼. 33. P^/r aussi les vers 79 et 80 de i'hymne de Caiiima<|ue à Jupiter.
(56) Vnr le schoL d'Arbtoph» Oh. v. ; i o.
4o HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
guerre un pouvoir illimhé; les autres Tavoienf sans bornes dans Fintérieur de la ville comme dans les camps : les uns exerçoient le pouvoir judiciaire suprême ; les autres le voyotent exercer par des tribunaux qu'ils n'avoient pas même choisis : les uns avoient la surintendance de ia religion; d'autres laissoient faire et régler tout ce qui concernoit le culte par des prêtres et des pontifes indépendans d'eux. Ce qui caractérisoit Je plus leur puissance , c'étoit sa durée ou sa perpétuité ; elle ne finissoit qu'avec la vie du chef de l'état.
Cependant, au milieu de ces phases diverses , prédominoit un sentiment national de liberté publique ; là même oii la puissance des rois le comprimoit , il éclatoit quelquefois par des insurrections violentes. Les descendans mêmes d'Her* cule f d'un des bienfaiteurs de la Grèce , de celui qui avoit le plus comribué à garantir et affermir la sûreté de tous, les HéracKdes, ne purent con*^ server une autorité absolue, et se virent obligés de rendre au peuple des droits dont il réclamoit Fexercice. Une sorte d'aristocratie prévalut ensuite à Lacédémone; la démocratie triompha principalement à Athènes , à Argos , à Thèbes et «i Corînthe. Cette Grèce dont Homère compte tant de rois dans les plaines de Phrygie, n'en
INTRODUCTION. 4l
reconnoisscit presque plus aucun deux siècles après. Quelques états néanmoins en gardèrent plus long-temps. Les habitans y vivoient resserrés dans Fenceinte de leur pays; et, sa conservation personnelle ou le maintien de son autorité étant les seuls intérêts qui frappassent celui qui les gouvernoit , le repos et l'isolement lui paroissoient une garantie plus sûre. S'il fut des peuples qui conservèrent un mattre , d'autres reprirent ie joug après Favoir brisé : Solon étoit contemporain de Périandre et de Pisistrate. Le mouvement général des esprits et des volontés tendoît cependant vers le gouvernement populaire. On cite Sparte comme ayant toujours eu des rois; mais ceux qu'elle appeloit ainsi méritoient peu ce nom. Nous rappellerons ailleurs quel fut le caractère de leur autorité (57). Disons seulement ici que tous les biens qu'avoit reçus la Grèce , elle les devoit aux princes assis sur ces trônes qu'on renversoit ; elle-même les appela en&ns ou ministres des dieux (58) : des rois avoient apporté ou appelé les lumières ^ fondé Findustrie , établi les rapports des peuples entre eux; il suffit de nommer Thésée.
(57) loir cî-aprcs, Législtuion du Lacédémon. chap. Il et UU
(58) Kw la page 39.
4l HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Non loin de la Grèce » un roi dont les actions appartiennent h son histoire » Minos, avoit aussi créé cette civilisation que des colonies avoient apportée sur les rivages de FArgoOde, de la Béotie et de FÂttique. On croit qu'il étoit alK s'instruire dans les lieux dTou partoient ceux qui venoient instruire les Grecs (jp)* Oest en-» core en Egypte que nous retrouvons » dans les siècles suivans , les plus illustres législateurs des nations helléniques; exemple mémorable ofïèrt aux siècles à venir , que les méditations des génies les plus élevés doivent s'abaisser devant l'étude des hommes et Fexpérience des siècles.
Mais, en s'éclairant au flambeau des temps, les grands hommes qui donnèrent des lois à la Grèce ne confondirent ni les climats, ni la religion, ni les peuples. Les institutions politiques des riverains du Nil ne pouvoient convenir à une nation divisée en états indépendans , aussi amie du mouvement que rÉgypte Fétoit de Timmobilité.
Lycurgue et Solon furent particulièrement frappés de ces vérités. Ib ne trouvoient pas bailleurs le peuple auquel ils donnoient des lois, dans un état moral et politique correspondant à
(59) ^^'^ ci-dessus tom. Il, pag. 324, et le chap. I de U Ugislat. des Cntois»
i du peuple dont ils imploroient les leçons. Oest au milieu d'un gouvernement établi depuis plusieurs siècles qu'ils se présentoient pour le modifier 9 et dans Fespérance de Faméliorer. Cha* cun d'eux consulta les moeurs et la position de ses concitoyens. Solon, à Sparte» eût donné des lois peu différentes de celles de Lycurgue ; Ly* curgue, à Athènes» auroit vu son âpre génie forcé de souscrire aux condescendances de Solon* L'histoire of&e rarement Fexemple de deux nadons voisines aussi différentes dans leur caractère» dans leurs insdtudons» dans leur conduite morale et polidque » que les Athéniens et les Lacédémoniens. Les premiers étoient vains et mobiles ; les seconds » hautains et obsdnés. Les Spartiates recevoient un petit nombre d'impressions » mais elles étoient constantes et fortes ; les Athéniens en avoient de nombreuses et de variées. Athènes et Lacédémone avoient une situation maritime qui» les rapprochant de beaucoup de peuples» sembloit indiquer et préparer sous ce rapport une direction et une volonté communes : Athènes rechercha la navigadon et le commerce : Sparte les repoussa; elle éloigna même » par des dispositions spéciales » ces étrangers qu'appeloient ses ports et ses rivages. Aussi lesLacédémoniens furent-ils le peuple le plus grec
44 HISTOIRE DE LA l£GISLATIOK*
de tous les habitans du pays hellénique; aucun mélange ne vint altérer ou modifier leur race primitive: leurs premiers rois étoient nés parmi eux, tandis qu'Athènes et Thèbes , Argos même, qui làisoît partie du Péloponnèse , reçurent de l'Orient les chefs qui les gouvernèrent. La réunion qu'or> donna Thésée des divers bourgs en un seul corps de cité {60) , concentra davantage le mouvement national et la puissance de FAttique : plus de force étoit restée dans les bourgades voisines de Sparte ; les pouvoirs publics n'y résidoient pas dans une seule ville. Le labourage né fut pas dédaigné par les citoyens du territoire que protégeoit Minerve : Sparte en méprisa les travaux ; elle abandonna la culture de ses champs aux mains de ses esclaves. Sparte avoit des terres si fécondes , qu'elles auroient pu fournir k tous les besoins d'un plus grand nombre d'habitans , et le caractère même des cultivateurs qu'on leur donnoit devoit faire mettre plus de prix à un travail assidu : la stérilité de i'Attique ne permettoit pas de négliger des occui>ations qui afoutoient aux moyens de subsistance que la nature accordoil avec si peu de prodigalité. Les légis-^ lateurs d'Athènes cherchèrent à fonder pour leur
éo) Vm d- après, Ugislaxion dts Athéniens, chap. i.^'
|>ays . des moyens de richesse et dindustrie : Lycurgue y fonda la pauvreté et Finaction pour tout ce qui n'étoit pas la guerre ; ne voulant pas de fortunes privées , il dut interdire lecommerce et les arts , qui sont des moyens d'en acquérir. Une nation qui a peu de besoins et beaucoup d'au« dace doit , k la longue , dominer ses voisins , quand ses inclinations sur-tout et ses institutions sont toutes guerrières : Athènes , en tendant k la domination f devoir chercher principalement à la . transporter sur des îles voisines et sur les rivages au-deik de ces îles; elle trouvoit là d'autres vietpires et des causes plus sûres d'opulence et de grandeur. Et quand les Lacédémoniens furent tombés dans Tamour des richesses; quand, vainqueurs d'Athènes par les armes , ils furent vaincus par ses moeurs , ces impressions plus inattendues n'en furent que plus violentes ; elles s'empreignirent du caractère du peuple qui les recevoit ; f esprit guerrier s'afToiblit; la décadence de la Grèce commença ; elle s'accrut avec rapidité.
Toutefois 9 dans le temps même où ces rivalités de domination avoient agité la Grèce, et au milieu des inimitiés que font naître si aisément le désir ou la haine d'une prépondérance politique » l'amour général delà patrie universelle se montra constamment je plus fort. Les colonies asiatiques
étant devenues robjet de Fambition des Perses, les Grecs d'Europe prêtèrent leur appui à des états qu'ils avoient fondés. Les Perses traver* aèrent la mer, et vinrent menacer jusque sur leurs rivages les protecteurs des peuples qu'ils vouloient asservir. On sait comment leur répons dirent Mildade et Thémistocle.
Les guerres médiques forment la troisième époque de Fétat politique des Grecs. Elles offrent les plus beaux faits de leur histoire. Cette Grèce si divisée par des haines jalouses et d'ambitieuses rivalités n'étoit plus qu'un corps, qu'une ame» qu'une volonté, quand elle avoit des ennemis communs à combattre : il n'y avoit plus alors des Athéniens ou des Lacédémoniens , il n'y avoit que des Grecs. Les dangers, la gloire, les triomphes , les récompenses, étoient pour tous à-Ia-fbis. Après la bataille de Platée, tous consacrèrent également le lieu témoin de la victoire. De chaque partie de la Grèce, on y vint pleurer et célébrer les guerriers morts en défendant la patrie : les Platéens devinrent , pour tous les Hellènes , invio* labiés et sacrés (61}.
Le serment que les troupes prêtèrent avant de combattre, n'exprimoit que les sentimens qui,
(61) Plut ArUt. SS. 46 , 47 et 5 1,
depuis plusieurs siècles , animoient les Grecs dignes de ce nom , défendre la liberté commune, ne jamais détruire les villes qui Tauroient défendue» punir ceux qui auroient &vorisé Fennemi ; sendmens qui ne se retrouvent pas avec moins de force dans les obligations qu'ils y ajoutèrent : Je ne rétablirai aucun des temples brûlés ou détruits par les barbares ; f en laisserai subsister les ruines y afin qu'elles soient un monument de leur fureur impie (62)»
Les succès des Grecs se prolongèrent tant que subsista ce noble amour de la patrie qui créoit ie dévouement de Léonidas et les vertus d'Aristide ; ils s'affbibGrent insensiblement quand For des Perses fut devenu plus puissant que ne Fa- ▼oient été leurs armes. Quelques peuples même , cédant à la crainte , ou à cet égoïsme politique que ceux qui Féprouvent se déguisent toujours sous le danger de compromettre la sûreté de Fétat 9 avoient craint de s'armer ; et plus tard , les haines nationales ayant repris quelque empire, elles avoient égaré d'autres états , en leur faisant accepter, désirer même l'alliance des Perses. Diodore a conservé les noms de ces malheureux
(61) Lycttrguc contre Léocratc, p. ij8, FwrPaus. x, $• jj» et Diod. X\,S, %^, in fine.
48 HISTOIRE Dfi LA LiCISLATION.
peuples : il appelle sur eux les malédictions dé la postérité (63).
II y a moins encore d'impunité pour les na-* tions que pour les hommes. Le hasard ou fobscurité protège quelquefois le méchant; il meurl avant d'avoir expié son crime : mais les empires n'agissent pas dans Fombre ; ils n'ont pas seulement quelques années de durée; le châtiment les frappe y et le plus souvent cest d'eux-mêmes qu'ils le reçoivent ; ils sont punis par leur corruption y par leurs discordes , par leur humiliation , par leur servitude.
La . Grèce aussi avoit éprouvé le malheur qui suit nécessairement le triomphe de deux rivaux unis contre un ennemi commun. Us s'attaquèrent et se combattirent mutuellement quand les Perses eurent cessé de les menacer tous.
Athènes n'avoit d'abord été que la puissance rivale : elle ne pouvoit manquer de devenir la puissance dominante quand Thémistocle lui eut donné, par l'établissement d'une marine , une nouvelle force politique. Dès que la Grèce eut k combattre des ennemis que la mer amenoit , la prépondérance ne pouvoit passer qu'à un des états qui savoient armer des vaisseaux : Sparte
(éj^Diod. xi,$S«2et3. F^/r aussi Hérod. VU , $S. 131 et 13 j.
devoit la perdre; Athènes l'acquérir. Quelles qu'aient été les causes de la guerre du Péloponnèse, elle étoit inévitable; elle étoit dans l'essence absolue des passions humaines, entre deux états qui changeoient d'influence : le plus fort , qui avoit cessé de l'être , devoit tout tenter pour reconquérir sa puissance* La guerre du Péloponnèse fut le plus long et le plus terrible de ces combats; il ébranla la Grèce et prépara sa chute. La bataille de Leuctres fit perdre aux Lacédémoniens ce qui leur restoit de prépondérance. Le bassin de Thèbes montoit dans la balance politique, tandis que celui de Sparte en descendoit avec célérité. La plupart des alliés du peuple vaincu passèrent dans l'alliance du peuple vainqueur. La plupart changèrent fa forme de gouvernement que les Lacédémoniens leur avoient imposée. Presque par-tout, pendant plusieurs années, se combattirent la faction oligarchique et la faction populaire. Des guerres dans fintérieur de la Grèce et de peuple à peuple ajoutoient encore au malheur des dissensions intestines. Qui ne connoît l'admirable tableau qu'en a feit Thucydide (64) î Les villes mêmes
{64) Liv.ni,s. 82.
qu'agitèrent plus tard les désordres de la sédition, commirent des excès plus grands encore. Elles cherchoient à surpasser les autres , dit ce grand historien, soit en multipliant les ennemis et les moyens de leur nuire , soit par Fatrocité jusqu'alors inouïe de leurs yengeances. On en vint jusqu'à changer arbitrairement le sens ordinaire des mots : une audace inconsidérée fut traitée de zèle courageux pour ses amis ; la lenteur prévoyante , de lâcheté déguisée : l'homme violent étoit un homme sûr; l'homme qui lui résistoit, un homme suspect. Les associations ne se formoient pas pour un usage conforme aux lois » mais pour leur échapper, ou pour s'en servir contre elles. Le lien n'étoit pas dans des sermens, mais dans des crimes communs. On aimoit mieux avoir à se venger d'une offense, que de n'en avoir reçu aucune. La cause de tous ces maux , dit encore Thucydide, étoit dans ce désir de commander que donnoient l'ambition et la cupidité : les dominateurs f qu'ils annonçassent une aristocratie modérée ou l'égalité politique , ne parloient tous que des intérêts de la patrie; mais cette patrie, ils se la disputoient pour eux-mêmes.
La faction populaire triompha presque toujours. D'excellens citoyens furent chassés, rfîn-
INTRODUCTIOIf. 5c
|«8tes sentences prononcées, et la confiscation des biens rendit plus déplorables encore les bannissemens ordonnés. Ces désordres éclatèrent principalement dans les villes auparavant sujettes de Lacédémone. On se vengeoit des magistrats auxquels on avoh été forcé d'obéir. Mais les exilés ne se soumettoient pas sans résistance; ils s'armoient pour se défendre contre leurs oppresseurs, et dans l'espérance de retrouver le pays qui les avoit vus naitre (65 )• D'autres orages encore troubloient les gouvernemens devenus ou restés populaires. La Grèce se débattoit dans les convulsions d'une liberté expirante. Unis contre les Macédoniens^ les autres Grecs en eussent triomphé ; mais le sentiment de la patrie s'étoit aôbibli au point que chaque peuple éprouvoit une satisfaction secrète d'en voir attaquer un autre et d'espérer sa défaite. L'isolement de chacun produisit l'efFei qu'il devoit produire, Fasservissement de tous.
Lescfaangemens opérés dans les mœurs avoient préparé et comme annoncé les changemens po« lîtiques que subiroit la Grèce.
Nous avons dit (66) qu'aussitôt que cessa la
(63) Voir Diod.xv, S. 40.
{6C) Vo.r ci-de»us , pag. i et su»,
barbarie, dès qu'on eut formé de ces agréga* tions de maisons appelées bourgades ou villes, les relations mutuelles avoient été fréquentes; l'habitation de chaque lieu fut universellement permise, ainsi que la possession des champs qui Tenvironnoient. Une irruption ennemie obligeoit-eile de quitter la terre où l'on étoit né , des haines ou des combats entre les membres d'une jnéme cité fbrçoient»ils les vaincus k chercher ailleurs une demeure , on la trou voit sans peine dans un état voisin : chaque pays étoit ouvert aux exilés d'un autre. Offiîr un refuge à tous est un des actes politiques que les souvenirs de l'histoire attribuoient expressément aux étrangers fondateurs d'un établissement nouveau ; k Inachus dans le Péloponnèse, à Cadmus en Béotie, à Cécrops en Attique (67).
Les cultes n'avoient pas été moins accueillis que les hommes. Une nation qui croit que les dieux sont de nature humaine, qu'ils peuvent prendre et quitter cette forme, descendre chez les mortels, s'entretenir avec eux, les instruire, les tromper, rend plus difficile la vénération religieuse. Mais cette complaisance d'un peuple
(67) Voir les premiers ch apitres de ces différentes législttions.
INTRODUCTIOK. yj
pour les divinités qu'on lui apporte , cette croyance facile , n'altérèrent pas la confiance des Grecs dans la sagesse et le pouvoir des objets de leurs adorations. La plupart des institutions religieuses avoient été favorables aux premiers déveioppemens de ia civilisation ; elle se fortifia encore par quelques influences morales et de pieuses doctrines : de ce nombre furent les ini« dations , les expiations et les asiles.
Cicéron a pensé que les initiations étoient rhistoire de la civilisation des hommes (68) : celui qui ambitionnoit d'en connoitre les mystères, étoit placé au milieu des ténèbres ; un rayon de lumière s'oflroit ensuite; elle croissoit successivement ; Faspirant étoit digne alors d'être admis. Quelque opinion qu'on puisse avoir de l'opinion de ce grand orateur , il est probable du moins que les initiations furent long-temps favorables aux mœurs publiques. Inspirer la vertu , éloigner des actions contraires , tel devoit être le caractère absolu des doctrines qu'on y enseignoit. £n condamnant des vices que la législation épargne
(68) Quihus ex agresti immantque vita excultt ad humanitatem et miiigati sumus, (Des Lois , II, S. 14) Voir aussi // Vcrrîne, S.ji, et Isocr^tc, Panégyrique, pag. 46.
54 HISTOIRE DE LA tÉGISLÀTION.
OU n'atteint pas , les initiations offi-oient au gouvernement un appui qu'il cessa cf obtenir cTelIea quand on les multiplia » quand la curiosité ne fut plus repoussée par Favarice qui les vendoit, quand la vanité même cessa de les désirer et que Fhypocrisie ne crut plus en avoir besoin.
Quant aux asiles , ifs avoient protégé la foiblesse dans le temps même où Ton attendoit encore fautorité des lois. L'audace et la force s'arrétoient et déposoient leurs armes devant ce qu'on appeloit la demeure des dieux; et ce respect se prolongea dans la Grèce civilisée » ainsi que l'obligation d'expier un homicide involontaire par des actions que le législateur impose. On avoit eu besoin d'apprendre à respecter la vie des hommes; mais la civilisation avoit aussi appris à distinguer ^ ce que ne fait pas la barbarie , un crime voulu du malheur d'avoir commis une action qui, ayant eu des résultats semblables , les a eus toutefois sans aucun concours de la volonté.
D'un autre côté , la religion avoit reconnu et proclamé ces maximes tutélaires des états et dea hommes, qui assurent» dans un avenir au-delà de nos foibles regards, la punition du crime et la récompense de la vertu : f élysée promettoit son bonheur^ et le tartare menaçoit de ses tourmens.
INTRO0UCTIOK. 5$
Ici encore la poésie étoit venue fortifier les promesses et les menaces par les tableaux séduisans ou terribles qu'elle offroit ^ l'imagination des hommes. £IIe les avoit même effrayés sur /e temps de leur vie, en faisant du remords une furie implacable , qui est le premier châtiment du crime et qui survie dans le cœur du coupable k fimpunité des lois.
La poésie est la philosophie de Fenfance de^ peuples. Les leçons qu'elle donne n'ont pas moins d'influence sur les moeurs primidves que n'en ont plus tard les doctrines des philosophes. Au milieu des plus faux systèmes et des plus éfion^ Hantes erreurs, de hautes vérités se firent e^*tendre. Thaïes élev4 sa pensée jusqu'à un créateur qu'aucun être n'avoit engendré , «t dont le monde étoit l'ouvrage [6^]. II donna une force nouvelle aux deux grandes vérités sans lesquelles la morale ne repose que sur des bases incertaines y Timmortalité de i'ame et les regards de Dieu aueignanc les actions secrètes des hommes. C'est lui qui renferma le premier et le plus difficile de nps devoirs dans ces mots si simples , couMis-toî tçi^
[6r)) Orphâ avoit appelé Jupiter f origine et le roi de tous les êtres.
mime; mots qui commandent à Tégard de tous cette indulgence dont nous sommes toujours si prodigues envers nous et si avares envers les autres. Les vérités qu'il enseigna sembleroient pouvoir Tassocier à la gloire d'avoir donné aux Grecs cette philosophie morale dont Socrate est regardé comme le fondateur.
Malheureusement la philosophie ne commence à faire des progrès qu'aux époques où les moeurs se corrompent : elle vient alors , presque toujours 9 offrir aux hommes d'inutiles leçons. Les divers gouvernemens de la Grèce ne Favoient jamais recherchée, ni même protégée. Tandis qu'ils en* tretenoient par-tout pour les exercices du corps des établissemens salariés » aucune dépense n'étoit £d[te pour fonder ou soutenir des écoles où une sage instruction dirigeât et fortifiât la raison d'une jeunesse que les passions attendoient. Les philosophes n'étoient que des discoureurs volon* tslires^ autour desquels venoient se ranger des disciples volontaires aussi. La philosophie ne fut pas seulement impuissante; elle s'égara dans de vaines et dangereuses doctrines. Ces exercices même du corps si long-temps étudiés et si constamment protégés , ils letoient encore y mais ils avoient perdu leur caractère et leur utilité. La
vanité les envahit sur le courage militaire , et les hommes de quelque force aimèrent mieux s'essayer dans des exercices dont Ja récompense étoit plus individuelle , plus prochaine et plus sûre.
Les préférences morales d'un peuple sont une indication naturelle de l'état de sa civilisation , et quelquefois des présages trop certains de sa décadence prochaine. Quand on met plus de prix à des lutteurs qu'à des guerriers, aux talens d'un acteur qu'aux succès d'une armée , à des danses qu'à des chants de triomphe ; quand le trésor de Fétat, épuisé par de futiles dépenses ou de honteuses prodigalités» ne se remplit de nouveau que pour s'épuiser encore par des dissipations nou'velles; il ne &ut pas beaucoup d'autres &its pour être assuré de l'avenir du peuple qui le souffre, le désire et l'ordonne. Les contemporains de Miltiade, de Thémîstocle et d'Aristide, avoient célébré le courage , le génie et la vertu , exclusivement appliqués à la gloire ou au bonheur de la patrie ; leurs successeurs offroient avec plus d'idolâtrie encore des hommages plus grands et moins mérités. Homère avoît chanté les héros qui , loin de fa terre natale , firent vaincre la Grèce; Pindare ne dédaîgnoii pas de
*ft HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
prodiguer fenthousiasnie de ses chants pour célébrer une force inutile et des combats sans gloire.
Les couronnes des athlètes , avoit dit Solon, affligeront plus la patrie qu'elles n'auront affligé leurs adversaires vaincus (70). La prédiction du grand homme se vérifia. Ia)rsque les Grecs , a dit Montesquieu y qu'on peut souvent citer à c6té de Solon, lorsque ies Grecs n'eurent plus de vertu , la gymnastique détruisit Tart militaire même ; on ne descendit pas sur f arène pour se former» mais pour se corrompre (7 1). Les beauxarts n'étoient plus que les tributaires de Topulence ; l'éloquence s'abaissa jusqu'à être vénale ^ et ce furent les ennemis de la liberté des Grecs qui Tachetèrent.
La corruption par les Perses avoit eu de funestes succès. Les corrupteurs étoient maintenant plus rapprochés de la Grèce; ils en faisoient partie, quoiqu'on les eût d'abord méconnus {72}. Dans les guerres des Athéniens » des Lacédémo-
(70) Diogène Laerce, Sol, $. 8. li «voit même diminué Ici récompenses accordées jus^'alors aux athlètes, ^/r ci-après « Législation des Athéniens , chap. XVIII. •
(71) Esjnit des lois , VIII , chap. II. (7 a ) Voir ci-dessus , pag. j a .
INTRODUCTION. , ^p
niens » des Thébains , les vainqueurs n'avoient aspiré qu'à dominer leurs égaux ; ils ne songeoient pas à les asservir. Les Macédoniens furent animés d'un esprit de conquête. La désunion étoit universelle » et elle s'accroissoit chaque four. Si les Grecs, disoit Aristote (73)1 ne (ormoient qu'un seul état, ik pourroient subjuguer le monde. On peut douter qu'ils eussent jamais prévenu les Romains dans leur vaste domination ; on peut en douter bien plus encore à fépoque où ce grand homme écrivoit : s'il est un moment dans leur histoire où Fopinion d'Aristote eût pu être justifiée » c'est après qu'ils eurent renn porté sur les Perses tant d'éclatantes victoires.
Mais n'anticipons pas sur les résultats politiques des événemens qui signalèrent les siècles pendant lesquels la Grèce eut à se défendre contre les ennemis de sa liberté. Ces résultats, ainsi que les causes qui les avoient préparés , deviendront l'objet d'un examen particulier , quand nous au-' rons fait connoitre les différentes législations des Grecs.
Disons à présent quel ordre nous avons suivi » en publiant f histoire de leurs lois.
(73) iWi//if.Vll,chap.vil.
6o HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Long^temps nous avons héshé. Uordre chrono^ logique de l'arrivée des colonies orientales dans les diflferens pays de la Grèce seprésentoit d'abord : il sembloit que nous saisirions mieux la chaîne législative ou politique en recherchant ses plus anciens anneaux , et offrant f un après l'autre tous ceux dont elle a pu se composer. Mais les peuples qui, dans cet ordre, se présentent les premiers, ne sont arrivés jusqu'à nous qu'avec un petit nombre de souvenirs, qui appartiennent à une époque mal connue, où la fable vient souvent corrompre l'histoire; et, après quelques ùâts plus ou moins certains, les ténèbres renaissent et se prolongent quelquefois pendant plusieurs siècles* II nous a paru alors que nous devions préfèrer Tordre plus sur et même incontesté de la marche générale de la législation des peuples. Ainsi Minos, Lycurgue, Solon , allèrent étudier en Egypte : ils apportèrent dans leur patrie la pinpart des institutions religieuses, civiles, politiques, que connoissoit et pratiquoit cçtte terre du Nil , métropole illustre du monde civilisé. Nous commencerons donc par eux notre travail. De la législation A^s Cretois, des Lacédémoniens , des Athéniens, nous passerons à celle des autres nations du continent de la Grèce, les diflférens
INTRODUCTION. 6l
états du Péloponnèse 9 les Béotiens, les Théssaliens, les Epirotes, les Phocidiens» &c. &c. Pour chacune de ces nations, nous essaierons de présenter tout ce qu'il est possible de recueillir sur leur gouvernement, sur leurs institutions et sur leurs lois , k quelque ordre de temps et d'actions que ces lois appartiennent , jusqu'au moment du moins où la Grèce perdit son indépendance et devint sujette de ses vainqueurs. Le travail que nous avons osé entreprendre séparément pour chacun des peuples helléniques, nous Favons appliqué à ces îles nombreuses dont la Grèce est entourée , îles qui presque toutes formoient des états particuliers , et à ces contrées de FAsie mineure où les Grecs d'Europe fondèrent des colonies et établirent des lois.
Un des plus vifs regrets qu'auront éternellement les amis des lettres , sera sans doute la perte de Fouvrage qu'Aristote avoît composé sur les anciens gouvernemens de la Grèce. Avec une raison si forte, un savoir si profond, un esprit si accoutumé à la méditation , un génie si pénétrant et si vaste, quel ouvrage n'avoitpas dA produire ce grand homme! Et qui sommes-nous, fbible disciple d'un tel maître, pour tenter d'y suppléer, quand il ne nous reste souvent que des
débris épars , des fragmens mutilés » des souvenirs incertains» pour recomposer tant de législations perdues et donner un corps à quelques portions de quelques membres dispersés! En considérant Fétendue et la difficulté de mon travail , je ne puis le dissimuler , j'ai été quelquefois effrayé de mon entreprise , et plus encore de mon insuffisance pour la remplir. La bienveillance accordée à mes premiers effi>rts a ranimé mon courage : die le soutiendra.
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