La domination romaine y a duré près de six cents ans
Suant à la Gaule à braies, plus de cinq cents ans quant au reste es Gaules (2), si toutefois nous pouvons compter comme temps de domination les longues années convulsives de l'empire d'Occident en dissolution, et que nous prenions pour dernier terme la chute définitive de cet empire (an 475). 11 y a là, en réalité, presque tout un siècle à l'égard duquel le nom de Romains et le titre de domination ne sont plus que des mots.
84. Quel a été, durant cet espace de temps, le contingent versé par cette couche nouvelle dans la population générale des Gaules? A défaut du chiffre précis, qu'il faut renoncer à connaître, nous croyons pouvoir arriver, du moins, à une certaine approximation. Nous demanderons les éléments du nombre cherché aux colonies que les Romains ont fondées dans les Gaules, aux légions qu'ils j ont entretenues, aux administrateurs onpublicains, aux trafiquants» voyageurs ou émigrants qu'ils y ont envoyés.
85. Les documents historiques nous permettent de saisir sur le sol gaulois l'existence de vingt-quatre colonies romaines (3), les unes investies du droit de cité {civium Romanorum), les autres du droit de latinité seulement (Latinorum) ; portons-en le chiffre à trente, pour tenir compte de ceHes qui pourraient avoir été omises : reste à savoir comJbien de colons romains ont été conduits dans chacune d'elles.
Les historiens ne nous donnent pas ce nombre. Mais, parmi les colonies fondées parles Romains en Italie, il en est vingt-trois pour
et Narbone, quœ sunt civitates Gallie Proviùcis, ûnitimn hit regioDÎbus, Dominatim evocatis. •
(1) J. GisAR, Guerre des Gaules, liv. 7, $§ 64 et 65.
Les chiffres sont : 596 années à partir du premier étabUssement de la Province (121 av. J. G.); 581 années à partir de la pins grande extension donnée à cette Province (106 av. J. G.); 526 années à partir de la congèle do la Province chevelue par J. Gésar (51 av. J. G.).
(3) Onupurii Panvinii Veronensis, fratris eremitœ Augustiniani, Imperii Rortumum : De coioniis extra lialiam.
lesquelles nous trouvons cette indication (1). Le nombre des colons envoyés y est fort inégal de Tune à Tantre, peu considérable, surtout auant aux colonies les plus anciennes. Dans certaines d*entre elles Tépuisement de la population coloniale» ou d*autres motifs, ont eiigé au bout d*un certain temps de nouveaux envois, fait que nous savons s'être produit quelquefois aussi dans les Gaules. En tenant compte de tous ces chiffres, le terme moyen entre ces vingt-trois colonies serait, en chiffres ronds, de 3,500 pour chacune d'elles, Tune dans Tautre (2).
Si nous appliquons aux colonies fondées dans les Gaules ce chiffre pris à celles fondées en Italie, nous serons au-dessus plutôt qu'au-dessous Me la vérité, parce que plus les colonies sont lointaines, plus, en général, le nombre des colons envoyés se restreint. D ailleurs, les colonies dans les Gaules ont presque toutes été formées chacune avec les vétérans d'une même légion; nous en connaissons plusieurs qui portaient, ajouté à leur nom, le numéro de la légion dont elles s'étaient formées (3) : or il est facile de voir uue le nombre de vétérans n'a pu dépasser, s*il l'a atteint, le chiffre que nous indiquons. La plupart des colonies étaient établies dans des villes déjà existantes, dont une partie du territoire enlevé aux possesseurs se distribuait aux colons : nouveau motif pour ne pas exagérer le nombre de ces colons. J'élève cependant le terme moyen, au lieu de 3,500, jusqu'à 4,000, afin de porter les choses au maximum, et de tenir compte de quelques personnes romaines qui, sans être au nombre des colons ni prendre part à la distribution des terres, ont pu suivre comme accessoire : le total général, pour les trente colonies, sera de 120,000. Tel a été, au plus, le contingent de population romaine fourni par l'établissement des colonies dans les Gaules. Notez qu'il ne s'agit pas ici des habitants romains qui ont pu être attirés par la suite et venir s'établir, par divers motifs, dans celles de ces colonies devenus prospères, formant centre d'activité romaine : nous tiendrons compte de ces habitants sous un autre titre. Il ne s agit ici que de la population première, ayant fait partie de l'établissement colonial.
86. De toutes les populations qui, sous le titre de Romains, se sont déversées successivement dans les Gaules, on peut af6rmer que celle que nous signalons ici a été, au point de vue de la race, la plus véritablement romaine ou, du moins, italienne. La plupart des colonies qu'elle a servi à former appartiennent soit aux
(1^ Onuprrii Panvinii Imperium Romanum : De coloniis,
{%) Le nombre total poar Jes TÎnc^t-trois colonies, en lenant compte des
renouvellements, est de 79,500 colons envoyés, dont le vingt-troisième est 3,456,
soit, en chiffres ronds, 3,500,
(3) Arausio Secundanorum, Orange de la 2" légion; Arelate Sextanoram,
Arles de la 6«; Biterrœ Septimanorum, Bësiers de la T; Forum Julii Octava*
norum, Fréjus de la 8« ; Narbo Mordus Decumanarum, Narbonoe de la 10*.
744 HISTOIBB» âPPEUDIGE I.
temps antérieurs à la conquête de Jules César, soil à des fondations de Jules César lui-même, soit à des fondations d^Auguste. Les colons ont été, ou des citoyens enrôlés à Rome même,comme il fut fait pour la colonie de Narbonne (ci-dess. n* 74), ou des légionnaires vétérans , à une époque où les légions se composaient eocore de citoyens romains de Rome ou de Tltalie. Nous serons loin de pouvoir en dire autant des époques postérieures. De ces colonies, quatorze, c'est-à-dire plus de la moitié de celles qui nous sont connues, étaient situées aans la Province, ou Gaule à braies. Gaule méridionale, la plus romanisée de toutes les parties du territoire gaulois, et sept dans la Belgique, où il importait de défendre la ligne du Rbin.
Voilà pour les colonies; passons aui légions.
87. Les Romains, à partir d^Auguste et d*après le système introduit par ce prince, ont entretenu constamment dans les Gaules huit légions, qui stationnaient à poste fixe dans les deni provinces formées par Auguste de Textréme Belgique, le long du Rhin, et nommées Germanie supérieure, Germanie inférieure (1). C'était la première zone à défendre contre les Germains.
Nous croyons que le nombre d'hommes le plus élevé qu'on puisse attribuer, en moyenne, à chacune de ces légions est celoi de 7,000. Lorsque Octave veut récompenser ses légions des services rendus dans la guerre civile, vingt-buit légions, avec les surnuméraires, présentent, suivant ceque nous apprend Appien(2), 170,000 hommes, soit, en moyenne, 6,071 hommes par légion, sans compter la cavalerie. Le chiffre réglementaire an temps da Tempire était, en effet, de 6,000 fantassins. En ajoutant 1,000 hommes de plus, nous tenons compte non-seulement des légionnaires militants, mais aussi des personnes attachées à divers titres à la légion, médecins, chirurgiens ou vétérinaires, employés d'administration, ouvriers de divers métiers, soit embrigadés à la suite de la légion pour ses travaux et pour son armement, soit installés par ateliers dans des villes voisines où se fabriquaient les armes et engins de guerre. Nous n'oublions pas même les marchands on vivandiers de condition libre,s*annexant àla légion pour leur trafic, parmi lesquels quelques-uns ont pu être Romains ou Italiens. Nous ne laissons de côté que les esclaves, dont il y avait cependant un certain nombre employé à des services inférieurs, mais que nous ne pouvons compter comme Romains (3).
Quant à la cavalerie, dès le temps de Jules César, elle a été fournie, dans les Gaules, par des auxiliaires, ou gaulois ou même germains.
(i) Onuphiui Panvinii Imperium Romanum : De legionilms.
p) Appien, Guerre civile, liv. 5, ch.^ v.
(3) Consnller, dans les Mémoires de' l'Académie des inscriptions, ane série de mëmoires sur la légion roniaîne, par If. Libiau, série qui se conltnae depuis le t. XXV et suiv. jusqu'au t. XXXVII.
Lès huit légions des deux provinces frontières do Rbin, à 7,000 hommes chaque, présentent donc un effectif de 56,000 hommes de Tarmée romaine stationnant dans les Gaules.
88. Mais pour déduire de là, par approximation, quel a été le contingent versé par ces légions dans la population générale du pays, on éprouve un certain embarras. Ces 56,000 hommes, en effet, ne sont pas introduits à demeure et une fois pour toutes dans les Gaules. Les légions sont des universalités dont le personnel se recrute et se renouvelle sans cesse graduellement. Nous ferons remarquer, dans la loi de ce recrutement, les deux points que voici : Tâge fixé pour Tacquittement du service militaire, qui était placé entre dix-sept ans et quarante-six ans, et le temps exigé de chaque citoyen appelé à ce service, qui était de vingt ans. Le temps de vingt ans de service accompli, ou bien la limite d'âge arrivée, le légionnaire avait droit à son congé et devenait vétéran. La règle n a pas été toujours observée, souvent la limite d'âge ou de temps de service a été dépassée, mais elle formait Tétat normal; de cette loi, imparfaitement obéie, vingt ans de service ou quarante-six ans d*âge pour limite, combinée, en outre, avec les chances de mortalité, de blessures ou d'infirmités qui faisaient cesser le service avant le temps, nous nous croyons autorisé à évaluer, non sans vraisemblance, le mouvement de recrutement et de renouvellement graduel des légions comme équivalent à un renouvellement complet qui aurait eu lieu tous les quinze ans.
Reste à savoir combien de temps a duré ce mouvement. Le stationnement des huit légions dont nous venons de parler commence presque avec l'empire d'Auguste; mais les légions étaient rarement au complet du chiffre réglementaire que nous leur avons supposé. Après Dioclétien, la plus grande irrégularité s'introduit sous ce rapport, et leur effectif, surtout vers le déclin de l'empire, devient illusoire. Les légions figurent encore dans la Notice de VEmpire, sous Théodose le Jeune; mais, à vrai dire, leur existence alors est presque nominale; après ce prince elles disparaissent. Notez que de bonne heure, et généralement depuis la constitution de Caracalla, les Gaulois, devenus citoyens» sont entrés eux-mêmes dans la composition de ces légions et ont servi à les recruter (1) : il n'y a pas là d'élément nouveau de population ; et que même les Barbares ont fini par y être incorporés en certaine quantité : il n'y a pas là d'élément romain. De toutes ces considérations nous concluons que le temps écoulé depuis le premier stationnement des légions sous Auguste jusqu'à la chute de l'empire d'Occident est bien loin de pouvoir figurer
Jl) Déjà Tacite noua montre ce fait sous Vitellins : • Vltellias... festinatis per lias delectibus at remaneotium legionmn Domina supplerentur, etc. « (Tacitk, Histoires, Ut. 2, J 57. Voir aussi au liv. 4, % 17, la preuve du graud nombre de Gaulois qui étaient daus les légions du Rbîn.)
en totalité dans notre calcul. Il y faut faire des restrictions consi* dérables pour les deux derniers siècles deTEmpire. Tandis qu'en sens inverse, nous avons à faire état des temps antérieors à Auguste, et des légions, non pas stationnant, mais guerroyant dans les Gaules, depuis la première conquête et rétablissement de la province méridionale jusqu'à la soumission et à Torganîsation de la Gaule che^lue. Il y a là, en effet, quoique non pacifique, une source de population romaine, plus romaine que celles venues après, qui n'est pas à laisser de côté. Tout compensé, en calculant comme si le mouvement des huit légions romaines, avec leur effectif complet de 56,000 hommes, s'était continué pendant quatre cent cinquante ans (1), ce qui fait (à quinze ans pour chacune) trente périodes de renouvellement intégral, oo 1,680,000 hommes en tout, nous nous tiendrons largement dans le maximum.
89. Indépendamment des huit légions romaines stationnant dans les deux provinces frontières du Rhin, il ne s*en rencontre plus ou'une pour tout le reste des Gaules, sous le nom de légion première italique, dont le cantonnement était à Lyon et dans la Lyonnaise; encore ne l'y voit-on figurer que sons l'empereur Galba (an 68) et déjà plus sous Alexandre Sévère (an 122), c'està-dire durant cent cinquante ans au plus (2). Pour nous, qui sommes faits à d'autres régimes, il est étonnant combien peu de soldats il fallait aux Romains, une fois la conquête organisée, pour y asseoir et y faire marcher leur administration. Pour cette unique légion, dont le séjour offre au plus dix périodes de quinze ans à renouvellement intégral, il faut compter 70,000 hommes, lesquels, ajoutés à ceux des huit légions de la frontière du Rhin, forment un total de 1,750,000 hommes, ayant passé successivement dans les Gaules comme légionnaires romains.
90. Ce chiffre n'est que Texpression d'un roulement ou transit
1) Voici comment nous établissons ce cfailTre.
o Nous comptons en entier le temps depuis le premier stationnement des huit légions, sous Auguste (27 ans av. J. G.), jusqu'à Tabdication de Dioclétien
San 305) : soit trois cent trente-deux ans, à peu près réguliers pour refleetif les légions, sauf toutefois l'introduclion des Gaulois dans leur recrutement, et même celle de quelques Barbares, qui a déjà commencé, ce qui demanderait une certaine réduction.
Jf* Nous comptons pour moitié à peine le temps antérieur à Auguste, à partir de la première conquête de la Province (121 av. J. G.) jusqu'au stationnement des huit légions, soit qoatre«vingt-quatorse ans, durant lesquels les légions romaines dans les Gaules sont moins nombreuses et toujours guerroyantes; — et le temps postérieur à Dioclétien, jusqu'à la chute de Tempire d'occident (an 475), soit cent soixante-dix ans, durant lesqueb l'effectif des légions décline de plus en plus, — total de ces deux chiffres réunis, 264 années, dont la moitié est 132. ~ 332 ans d'une part, et 132 de l'autre : total géaéral 464 ans, réduits, en chiffres ronds, par les raisons qui nous y aatorisent, à 450 ans, et nous sommes encore dans un maximum,
(2) Onuphrii PAmriNii Imperium Romanum : De legionibtu»
de militaires, qui s'est effectaé darantdes siècles dans les Gaules, ordinairement à poste fixe dans les lieux ou villes de campement, quelquefois en mouvement et sur les champs de bataille, suivant les vicissitudes des temps ; mais de ce chiffre de roulement, quelle est la fraction que nous pouvons compter comme entrée, en réalité ou par équivalent, dans la population générale du pays? L'appréciation est délicate à faire. Voici les considérations qui nous guideront.
Soldats, nous avons en eux, durant les années de leur service, des hommes dans la force de Tâge, mais célibataires, vivant de la vie des camps. Pendant longtemps les justes noces, ou mariage du droit civil romain, leur furent interdites; nous savons, par rhistorten Dion, que Claude accorda aux militaires, dans Tapplication de la loi Pappia Poppœa, les droits des hommes mariés parce que le célibat étant pour eux obligatoire ne pouvait leur être imputé à faute (1), et par Hérodien, que ce fut l'empereur Septime Sévère qui, d'une manière générale, leva l'interdiction (2). Alors même qu'il leur devint permis, le mariage ne fut chez eux que l'exception, les unions passagères et licencieuses la coutume; il n y a là, le service militaire se fût-il prolongé durant se& vingt ans accomplis, qu'un faible élément partiel à compter pour la population.
Vétérans, c'est le déclin de l'Age qui approche; ils se dispersent : les uns dans les colonies où ils sont envoyés et où des terres leur sont distribuées; dans leur pays d'origine où ils retournent ; dans les contrées qui durant leur carrière militaire ont pu leur plaire le mieux pour leur établissement; une grande
imrtie, je le suppose, dans la province où ils viennent d'achever eur service (3) : ce n'est encore qu'une fraction qui reste dans les Gaules. Et même, pour cette fraction, nous pouvons juger du peu de compte qu'il en faut faire comme élément de population , par l'exemple de ces vétérans dont nous parle Tacite, qui ne pouvaient remédier à la dépopulation des territoires de Tarente et d'Antium, n'étant habitués ni à prendre femme ni à élever des enfants, et laissant, à leur mort, leur maison vide, sans postérité (A).
(1) Dion, liv. 50, $ 24.
(S) H^RODim, liv. 3, p. 229.
(3) Une coDstitution aes empereurs Valentioîen et Valent , insérée an Gode Théodosien, donne aux vétérans le choix du lieu où ils désirent se fixer, leur promettant une concession de terre, avec les animaux et les semences nécessaires à la culture et l'immunité d'impôts : i Omnibus bene merilis veteranis qoam volunt patriam damus, et immunitatem perpetuam pollicemnr. Habeant ex vacantibus, sive ex diversis, ubi elegerint, agros... amplins addantes, ut etîam ad cultnram eorumdem agrornm et animalia et seminapnebeamus... etc. t (G'>D. ThISodos., liv. 7, tit. 20, De Veteranis, constitutions.)
(4) c Veterani, Tarentum et Antinm adscripti, non tamen infrequenti» locorum sabvenere, dilaptis piuribui in provincial in qutbos ttipendii expitfrerant.
De ces observations réunies nous concluons que nous serons amplement dans les probabilités les plus élevées en prenant le quart du nombre total des légionnaires, c* est-à-dire en estimant le passage successif dans les Gaules de 1,750,000 bommes, par suite du mouvement des légions et des congés des vétérans, comme Téquivalent de ce qn*y eut été, pour la population, rétablissement définitif et normal du quart de ce même nombre : soit 437,500 hommes, en maximum, pour le contingent des légions romaines dans la population des Gaules.
91. Mous ne pouvons avoir à Tégard des administrateors oo publicains, des trafiquants, voyageurs ou émigrants romains dans les Gaules, des données numériques semblables à celles
Î[u*il nous a été possible de réunir touchant les colonies et les égions. Cicéron, dans sa défense de Fonteius contre TaccnsatioD des populations gauloises (69 av. J. C), nous présente déjà la Gaule comme remplie de citoyens romains, négociants, colonSi publicains, cultivateurs, trafiquants en bestiaux (1). C^est de la partie qu'on nommait alors la Province, la seule que les Romains possédassent à cette époque dans les Gaules, c'est-à-dire de la Gaule à braies ou Gaule méridionale, qu*il parle ainsi ; le mouvement de son discours le porte à exagérer le nombre des Romains 3ui s'y trouvaient; on ne saurait prendre appui sur ces sortes 'amplifications oratoires.
Lorsque vingt ans auparavant (88 av. J. C.) Mithridate avait fiiit massacrer à un jour donné, sur un seul ordre émané de lai, tous les Romains qui, pour cause de négoce, de voyage ou poor tout autre motif, étaient répandus dans TAsie (2), il avait péri, dans cette tragédie, au dire de Valëre-Maxime, quatre-vingt mille personnes (3). « Rends grâce au vainqueur de ce qa'il te laisse la main avec laquelle tu as signé Tordre de faire oiourir en un jour cent mille Romains» , disait Sylla à Mithridate vaincu. Plutarque et Appien écrivent cent cinquante mille. Ce sont des variantes de chiffres dans un fait où le ressentiment contre une telle cruauté a dû porter encore à l'exagération. Or, TAsie Mineure était au nombre des riches contrées les plus visitées, les plus exploitées par les Romains (4). Nous voyons ce qu*a pu y
Neque conjugiis snscîpiendis neque alendis Hberis soetî, orbai sine posterii domos relinquebant. * (Taciti, Annales, liv. 14, J 27.)
(i) • ReferU Galiia negotiatorum est, pleaa civium Romanormii anom ei
toto negotiatorum, colonorum, publicanoram, aratoruin, pecuariomm numéro testem producant. * (GicI^ron, pro Fonteio, S 4.)
(S) • Uno die, toia Asia, tôt in civitatibus, uno nantio, atque una litteramm significatione, cives Boinanos necandos trucidandosque denotavit. ■ (GrcÉKNi, pro lege Manilia, $ 3.) Saint Augustin parle de ce massacre dans la Cité de Dieu, liv, 3, ch. xxir.
(3) « Una epislola octoginta mOlia civium Romanorum, in Asia per urbcs neàotiandi gratia dispersa, interemit. w (Valèri Maxwr, liv. 9, ch. ii, $ 3.)
(4) t Asia... in qua tanta mnltitudo civium, tanta sociorum, lot ubas, tel
trouver de popalation romaine» à un moment donné, Textermination générale prescrite par Mithridate.
Dans les Gaules il s'agit d'une inBltration continuée durant plusieurs siècles. En Tabsence d'autres indices, l'évaluation la plus haute qu'il nous semble possible d'admettre est de supposer que le mouvement des personnes non militaires ait été égal, en somme, à celui du personnel des légions el de leurs annexes : ce qui serait beaucoup assurément pour les Romains. On sait, en effet, combien, abandonnant à cbaque municipe, à chaque colonie, à chaque ville le soin de son administration locale, les Romains employaient peu des leurs pour l'administration des provinces. Même pour la perception des impôts, point capital pour eux dans la province, on sait comment les magistrats municipaux étaient, à l'égard de plusieurs classes de ces impôts, des instruments utilisés et responsables; et, d'un autre côté, les compagnies de traitants ou publicains, de l'ordre des chevaliers à l'époque où il y avait encore des chevaliers à Rome, qui prenaient à ferme cette perception, avaient soin de recruter parmi les provinciaux un grand nombre de leurs agents secondaires. Reste à ajouter les voyageurs ou émigrants romains qui, par un motif quelconque de négoce, d'agriculture, d'exercice de leur art on profession, motifs de famille ou d'amitié, d'instruction, de santé ou d'agrément, enfin par toute autre cause, ont pu venir séjourner plus ou moins longuement dans les Gaules ou s'y établir définitivement. Le mouvement total aurait été, d'après l'assimilation que nous en avons faite avec celui des légions, de 1,750,000 personnes, dont le quart, à compter comme élément de population, est de 437,500.
92. En additionnant ces résultats : — pour le contingent des colonies, 120,000 personnes; — pour celui des légions avec leurs annexes, 437,500 hommes; — pour celui des administrateurs ou publicains, négociants, voyageurs ou émigrants, un nombre semblable, 437,500, — le total s'élève à 995,000.
C'est donc, en chiffres ronds, un million de Romains au plus, qui, par infiltration successive durant tout le cours de la domination romaine, sont entrés dans la population générale des Gaules, en comptant sur une continuité de cinq cents ans, à une moyenne de deux mille personnes par an. Pour nous, en Algérie, où la population française constatée en 1860 était à peine de cent mille âmes (1), la moyenne annuelle durant nos trente premières années d'établissement, avec nos armées de soldats et de fonctionnaires, a été d'environ trois mille.
93. Mais il faut s'entendre sur cette qualification de Romains.
dvitatcs, etc. > (GicéRON, Lettres A Quintus, liv. i, lettre i, § 7.) — Gicitov, pro lege Manilia, S 6.
(1) Rapport da mioiitre àei colonial, 1860.
750 HISTOiaS, APPBNDIC8 1.
n n*y plus là, depuis longtemps, un nom de race, c^esft an nom d*Etat. De quelque origine qu'il soit, auiconaue a été admis aux droits de citoyen, Espagnol, Grec, Gaulois, Africain ou Asiatiqae, revêt la toge, et lui et sa postérité sont désormais des Romains. Les empereurs ont multiplié de semblables concessions, faîtes soit individuellement à certains personnages, soit collectivement à la population de certaines villes ou de certains territoires, jnsu*au moment où Antonin Caracalla (de 212 à 217) Tallone, 'une manière universelle, à toutes les populations de TEmpire. Dès lors il n*y a plus, dans cet empire, de provinciaux proprement dits, plus de sujets, tous sont citoyens romains, la toge peut s'y porter partout, la gens togcUa comprend toutes les variétés de la race humaine vivant dans le monde romain, c'està-dire dans la majeure partie du monde connu des anciens (1); seuls les Barbares, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas encore soumis, en sont exclus, et les jurisconsultes peuvent écrire dans leurs livres de droit : a Rome est notre commune patrie (2). » Deux siècles et demi après, Sidoine Apollinaire reproduisait, en poète un peu emphatique, la même pensée : « Rome, cité do monde entier, dans laquelle il n'y a d'étrangers que les Barbares et les esclaves (3). »
L'histoire romaine est pleine de tribuns, lieutenants, chefs de légions ou d'armées, pleine de sénateurs, de consuls, de préfets du prétoire, d'empereurs sortis de ces diverses nationalités ; tous arlant de la patrie romaine ; des lois, des mœurs et de la gloire es ancêtres. C'est la plus vaste et la plus puissante affiliation qui se soit vue. A tous ces hommes, agglomération de races multiples, qui avaient été des barbares avant leur adjonction à l'Empire, les harangues disaient : a Quirùes ! v Avec ce mot, Alexandre Sévère, en Syrie, faisait déposer les armes à sa légion de Daphné mutinée, légion d'Asiatiques, comme Jules César l'avait fait jadis dans Rome, à une de ses légions (4).
(i) c In orbe Bomano qui suât, ex constitatiooe imperatoris Aotoaini dvet Romani efîecti sunt. i (Digeste, liv. i, tit. V, De statu nominum, 17, fragmenè d'Ulpien.) — < Aotoninus Pius cognominatus (ex quo etiam ad nos appelklio hec pervenit) jus Romane civitatis prius ab unoquoque subjeclorum petitus et taliter ex iis qui vocantur peregrini, ad Romanam ingennitatem deducens, hoc ille omnibus in commune subjectis donavit. i (NovelU 78 de Justinien, ch. v.) — 11 y a ici un anachronisme; la constitution dont il s'agit n'est pas d' Antonin le Pieux, elle est d'Antonin surnonmié par dérision Caracalla. Dion Gasaius, le seul historien qui en parle, liV. 77, J 9, en indique certains motife.
(3) > Roma communis nostra patria est. • (Digeste, li?. 50, tit. i, ad mmmi^ cipeuem, 34, fragment de Modestin.)
(3) (Romam) « domicilium legum, gymnasium litterarum, cnriam dîgnitn* tum, verticem mundi, patriam libertatis, in qua totius mundi civitate soli barbari et servi peregrinantur. t (Sidoine ApoLLOfâiRB, EpUres, i, 6, p. 30 de l'édition Golombet.)
(4) I QuiriteSf discedite, atqoe arma deponite. i (Lampuab, Vie d Alexandre Sévère, g 53.) — Suiron, Vte de C. J. Ciiar,l 70.
94. Tels sont les Romains dont il s'agit dans ce million d*bommes, au plus, fournis graduellement par eux à la.popula* lion des Gaules : un mélange de nations diverses réunies sous le nom commun de Tempire; mélange de plus eu plus composé d'éléments étrangers à mesure que les années de cet empire s'avancent, et surtout après la constitution de Caracalla.
95. Cette remarque est vraie, au plus haut degré, à l'égard du contingent de population que nous avons compté comme fourni par les légions.
En effet, pour entrer dans les légions il fallait être citoyen. Mais l'Italie, avec sa limite du Rubicon, avait été de bonne heure, déj& sons Auguste, s'il faut en croire Hérodien, dispensée du service des légions qui stationnaient dans les provinces et réservée pour celui de Rome (1). Dès lors ces légions n'ont plus guère contenu de véritables Romains de Rome ou de cette primitive Italie. Elles se sont recrutées dans la Cisalpine, admise tout entière dès les temps de Jules-Cësar au droit de cité, et, pour les autres provinces, dans les colonies romaines, dans les villes et dans les contrées investies de ce droit, ou parmi ceux qui en avaient été personnellement honorés. C'était irrégulièrement que cette condition du droit de cité était mise quelquefois de côté. Les provinciaux pérégrins et les Barbares ne servaient que comme auxiliaires; mais à partir de la constitution de Caracalla, tous ces provinciaux, devenus citoyens, sont aptes & composer les légions, et le recrutement se fait régulièrement parmi eux dans chaque province (2). Voilà, pour le gouvernement militaire des empereurs, un des avantages de la constitution de Caracalla, qui n'a peut-être pas été sufBsamment remarqué.
Or les légions de la Gaule ont suivi cette loi de composition ; les Gaulois, devenus citoyens romains, y ont fourni un grand nombre de recrues (3) ; le reste, par le mouvement des armées en temps de lutte, par le changement des légions passant quel-
yuefois, dans leur stationnement, d'une partie de 1 Empire dans autre, est venu répandre dans les Gaules ce composé indéter* miné de nationalités différentes, décoré du titre de Romains.
La même observation est vraie aussi, quoiqu'à un moindre degré, à l'égard du contingent de population fourni par les administrateurs ou publicains, par les négociants, voyageurs ou émigrants. Dans le procès de Lyon, contre les premiers martyrs des Gaules (vers l'an 177), on voit figurer parmi les chrétiens
(i) HteoDiEir, liv. 2.
W « Snj
SopplemeDU leaionîbus fcripU timt, iodictis per provîncias tiroeiniis. • (Ammikn llAiiCKLLnv, pariant du temps de Constance, liv. Si, J 6.)
(3) Ainsi les détachements des légions de la Gaule et ceux des légions du Danube, avec les auxiliaires, emmena par Alexandre Sévère en Orient, dans la mierre contre les Parthes, se plaignent d'être tenus souf un climat dévorant, E>ia àê lenr ptyi et de ieun compatriotes. (Hixonsv, vf, 186*138.)
752 HISTOIRBy APPENDICE I.
un certain nombre de familles grecques, entrées, hommes et femmes, dans la population lyonnaise ; les uns ayant les droits de cité romaine, les autres encore pérégrins; parmi eux un médecin, Alexandre le Phrygien, exerçait depuis longtemps sa profession à Lyon (1). Quarante ans plus tard, la constitution d^Antonin Caracalla était intervenue, et de semblables habitants, de quelque province qu'ils fussent issus, étaient tous citoyens romains.
96. Nous voudrions bien pouvoir pousser plus loin cette étude sur la population des Gaules au temps de la domination romaine, et comparer ce million de Romains qui est venu s*y répandre, avec le chiffre de la population totale, décomposé dans les divers éléments qui s'y rencontrent. Cest ici que de singulières coïncidences nous attendent.
97. M. Dureau de la Malle, sur des indications dont les principales se réfèrent au temps de Témpereur Julien, a cherché, dans son traité de V Économie politique des Romains^ à déterminer quelle était alors, c*est-à-dire vers le milieu du quatrième siècle, la population totale des Gaules. Le moment est bien choisi pour nous : c'est celui où les grandes invasions des peuples germains n'ont pas encore eu lieu, quoiqu'elles soient imminentes, où, par conséquent, ce que nous appelons la troisième couche de population ne s'est pas encore étendue, mais est prête à s'étendre sur le sol des Gaules. Les calculs de M. Dureau de la Malle sont basés sur la production du sol en céréales, comparée à ce qui est nécessaire pour l'alimentation des habitants; ils embrassent par conséquent l'ensemble de tous ces habitants sans exception, de
![uelque condition ou de quelque origine qu'ils puissent être. U àut admettre pour ces calculs plus d'une conjecture, notamment celle-ci, que, sur la totalité du territoire soumis à l'impôt, la quantité des terres cultivées en blé était alors dans la même proportion qu'elle est aujourd'hui. Mais ces diverses conjectures, posées avec sagacité, ont pour elles la vraisemblance, et c'est tout ce qui peut s'exiger dans une recherche lointaine qui ne vise qu'à des probabilités. M. Dureau de la Malle arrive ainsi à assigner aux Gaules, vers le milieu du quatrième siècle, en chiffres ronds, 10,617,000 Ames de population (2). Mais il n*a compris dans son calcul que le territoire de la France à Tépoque où il écrivait, c'est-à-dire en 1840; or telle n'était point la Gaule des anciens, la Gaule des Romains, qui s'étendait de tous côtés jusqu'à ses limites géographiques naturelles; à l'est, le sommet de la chaîne des Alpes et le cours du Rhin. Par la quantité de terrain, par le nombre et la pppulation des tribus qui y vivaient,
fi) EusÂBB, v, 1. — GatfGoniB ob Touas, De gloria martyr., 40 et suitr. [2) DuRBAU Dt LA Mallb, ÈconomU politique des Romains, 1. 1, p. 301 et
SQÎY.
nous egtimoDS à un sixième de tout Tenseinble cette partie laissée de côté par M. Dureau de la Malle. L*addition qui s*y réfère donne, en chitTre ronds, pour la population de toutes les Gaules, 12,741,000 Ames (1),
98. On remarquera combien les bases du calcul qui conduit à ce résultat, bases purement économiques, différent des nôtres, que nous avons cberchëes directement dans des chidres puisés aux documents historiques : et cependant quelle coïncidence remarquable en ressort I La Gaule avait, suivant nous, avant la venue des Romains, 12,125,000 âmes de population; elle en a, Ters Tépoque de Tempereur Julien, suivant le calcul de M. Dureau de la Malle, 12,741,000 : en quatre siècles et demi, c*est uneaugmentation seulement de six cent mille âmes. On sait tout ce qui a été exterminé de Gaulois, ou vendu et exporté en servitude, durant les guerres de Jules César; puis les insurrections des Gaules, après la conquête, sous les empereurs qui suivirent; les soulèvements militaires et les guerres civiles pour le choix des empereurs et les luttes des prétendants; les incursions toujours menaçantes, toujours renouvelées, de plus en plus désastreuses, des Germains, et les guerres incessantes pour les repousser \ enfin ces révoltes de populations rurales, des malheureux poussés à bout par la misère et par Toppression, se réunissant, se ruant par le pays en bandes désespérées et ouvrant ainsi ce qu'on appelait une bagaudie. Ce ne sont point là des périodes de la vie sociale durant lesquelles la marche ascendante de la population
Suisse suivre les lois qui y président. Dieu merci, aujourd'hui. 6 chiffre de six cent mille Ames pour tout accroissement de population dans les Gaules durant quatre cents ans, sous le gouvernement des Romains, est une leçon d'histoire à lui seul.
99. Nous chercherons à pousser plus loin l'analyse et à découvrir pour quel nombre les anciennes races qui peuplaient jadis les Gaules, avant la conquête des Romains, comptent encore dans cette population de 12,741,000 âmes, existant vers le milieu du quatrième siècle. Outre les Romains dont nous avons fait le dénombrement, il faut y tenir compte encore des Germains et des esclaves qui, durant le cours des mêmes événements, y ont été introduits.