TOMB I
101. L'institution des esclaves tels que le droit romain les avait faits, propriété mobilière et ambulatoire, affectés à des services et à une exploitation personnels, passant d*une main dans Taiitre par Teff^t des échanges ou des libéralités, pouvant acquérir par ratiranchissement non-seulement la liberté, mais même la qualité de citoyens, celte institution n'était pas répandue dans les Gaules anciennes. Les Grecs de Massalie, chez lesquels elle était en usage dans des termes à peu près semblables, Tavaienl importée sans doute avec eux dans leurs colonies et dans leurs comptoirs gaulois; les Romains, dans la Province ou Gaule à brnies, au sein des établissements, au cours des voyages ou des installations qu'ils y avaient faits. Quant aux habitants de la Gaule chevelue, ils y furent cruellement initiés durant les guerres de Jules César; les marchands d'esclaves suivaient les légions : et Jeur trafic, en capitaux, en moyens d'eiportationet d'écoulement, devait être bien largement monté, car c'était par milliers que les captifs leur étaient vendus à la suite des batailles ou de la prise des Villes. Les Commentaires de Jules César racontent eux-mêmes plus d'une fois de semblables exécutions. Ainsi des Aduatiques : tout ce que renfermait leur forteresse emportée par les Romains est vendu à l'encan ; le nombre des têtes s'éleva, au rapport des acheteurs, à cinquante-trois mille. Ainsi des Venëtes : Jules César fîtit mettre à mort tout le sénat et vendre à l'encan le reste des habitants. Ainsi des défenseurs d'Alésia : sauf vingt mille captifs, Eduens ou Arvernes, que J. César épargne par politique, tout le reste est distribué, par tête, à toute l'armée, à titre de butin ( 1 ). Lorsque Auguste voulut faire disparaître du val d'Aoste la tribu des Salassi, quarante-quatre mille hommes, femmes et enfants, furent vendus, sous la condition expresse pour les arheteiirs de les emmener an loin et de ne pouvoir les aflranchir avant vingt ans (2). Plutarque porte à un million, chiffre exagéré san8 doute, le nombre de Gaulois devenus esclaves par l'effet des guerres de Jules César (3). Aux Thraces et aux Scythes, aux Daces, aui Gètes et aux Phrygiens (4), se mêlèrent alors, en grande quantité, comme esclaves dans le monde romain, les captifs gaulois, depuis longtemps prisés et recherchés pour leurs qualités. Mais c'est ici l'esclavage qu'ils subissent; qui les enlève au sol des Gaules et les disperse dans les possessions romaines.
(1) I Sectionem ejut oppidi universom Cssar rendidit. Ab hit qai emertnt, eapitum numerus ad eum relatas est millium LUI. • (J GIsar, De Mi. Gaii., liv. 2, $ 33^ — t Itaque, omni seoatu necato, reliqups sub corooa vendidit. « (Ibid , liv. 3, S 16.) — t Reservatis OEdais atqae Arvêrnis, si per eos civitatat recuperare posset, ex reliqtiis captivis foto ezercitu capita singola pre^e nomÎM distribuit. « {Ibid,, liv. 7, $89.)
(2) Strabon, liv, 4, p. 205. Dion Gassius, liv. 54, p. 538. ?3) Plutarqcb, Vie de César,
h) Strabon, liv. 7, p. 304. — Hbtnk, sur les pays d*où l'on tir«H les esclaves poar les amener aaz marchés de la Grèce et de Rome.
C'eu est la plus intense, et c*en est aassi presque la dernière atteinte.
En effet, une fois les Gaules érigées en provinces, les armes romaines n'y recrutent plus pour IVscIava^e ces Gaulois devenus provinciaux, quelques-uns même honorés des droits de latinité ou de cité. Il fallait des révoltes bien op niàtres, en des situations exceptionnelles, pour que dans les guerres ou séditions provinciales un pareil sort lût réservé aux captifs. Cette franchise, après la constitution d*Antonin Caracalla, devient même de droit absolu par tout Tempire, puisque tout sujet dès lors est citoyen romain. Les diverses contrées comprises dans le cercle de cet empire, otija(iis se pourvoyaient, à la suite des légions, les marchés d'esclaves, sont fermées désormais h cette plaie : voilà encore un des effets de la constitution d'Anlonin Caracalla, qu'il est bon de mettre en saillie Cest la libération d'une «{rande partie du monde connu des anciens. Les esclaves des Romains ne se prennent plus que sur les Barbares qui pressent les frontières du Rhin, du Danube, de TAsie Mineure ou de TAlVique; à moins que ce ne soient les' Romains eux-mêmes qui tombent par le sort des armes aux mains de ces Barbares : en attendant le temps où ceux-ci feront invasion et asserviront à leur tonr.
102. Les réflexions qui précèdent ne donnent pas la solution du problème que nous avons à résoudre, mais elles y sont un acheminement. Il s'agit de déterminer le nombre, non pas des Gaulois exportés hors des Gaules comme esclaves au temps de leurs guerres, mais des esclaves introduits dans la population des Gaules, comme élément nouveau, pendaut le cours du gouvernement romain. Les Massaliotes, les Romains en ont introduit; et les Gaulois initiés aux mœurs romaines, associés au droit romain, portant tous, à partir de la constitution de Caracalla, le nom de Romains, ont fait comme eux. La littérature du temps en offre partout la trace : non pas dans la grande niasse, pauvre, humble on rustique; mais chez les familles gauloises vivant dans la fortune ou dans Taisance. Quel a pu être le chiffre de cette introduction ?
103. M. Durean de la Malle a parfaitement démontré, dans son livre sur V Économie politique clés Romains, Texagération extrême des idées qu'on s*est faites touchant le nombre de la population servfle à Rome on dans Tltalie (1). Cependant tandis qu'il croit
Souvoir réduire ce nombre, d'ajrès une indication de Denys ^Halicarnasse, qui se réfère à Tan 278 de Rome, à la proportion d*un esclave pour vingt-cinq personnes libres, nous pensons qu'une erreur notable existe dans son calcul, et nous arrivons, en adoptant les mêmes bases, mais en faisant la recliGcatîon voulue,
(1) DuBKâU DK LA Mallb, Economte poUHque des Romains; De lapopuladon servile, t. I, p. 230 et tuiv,
à la proportion d^un esclave pour trois personnes libres (1). An sixième siècle de Rome, le nombre proportionnel en est doablé : nous trouvons qu*il est de deux esclaves pour trois personnes libres (2). Aux dernières années de la République et aux premier» temps de Tempire nous pouvons affirmer, bien que nous n'ayons aucun document qui nous permette d*en déterminer le chiGTre» qne la proportion, du moins pour Rome et pour Tltalie, est parvenue à son plus haut degré. Ensuite elle va en diminuant, plus encore après la constitution de Caracalla» et cela pour plusieurs raisons majeures : le temps des victoires et des grandes conquêtes est
i)assé; les pays de provenance sont réduits; la répartition doit se aire par tout Tempire, et TOrient, à partir de Dioclétien» en absorbe sa large part. On sait combien la vie d*un esclave est courte, combien Tesclave est impuissant à sa propre reproduction : il y faut, incessantes, la guerre ou la traite. Ce qu*on appelle la transformation de l'esclavage personnel en colonat on servitude de la glèbe est commencé : à côté des causes spéciales, les causes générales que nous venons de signaler ne sont pas étrangères à cette transformation.
104. Qu*on apprécie d'après ces réflexions quelle a pu être, aux derniers temps de Tempire romain, la proportion des esclaves aux personnes libres, non pas à Rome, à Constantinople, dans les grandes villes, où ils étaient plus agglomérés, mais par toute rétendue de Tempire considéré dans son ensemble, et poor nous spécialement dans toute Tétendue des Gaules; ou mieux encore qu*on apprécie ce qu'on peut compter de ces esclaves comme élément entré définitivement dans la population, eux qui y mènent si courte vie et qui y font souche si rarement. Noos ne croyons pas possible de relever, pour les Gaules, à plus d'un dixième de la population totale, soit 1,274,000 esclaves. Par rapport an million de Romains que nous y avons comptés, on pourrait prendre dans ce chiffre un contingent d^esclaves dans la proportion qui existait en Italie au sixième siècle de Rome, deux
(1) DuRBAU DB LA Mallb, livre cité, p. S70 et sniv. — D'après k teita de Dbxts D* Halicarn« SSB, Antiquités romaines, li v 0, J 31, an de Rome t78, il j atait alors, dam le territoire romain, d'après le dernier recensement, 110,000 cilojens pubèrer, et on nombre triple formé par les femmes, les impubères, les esclafes et les affranchis ou pérégrins exerçant les professions mécaniques on mercantiles.. Or M. Dureau de la Malle a cru pouvoir substifuer aux citoyens pubères (c'est-àdire tous ceux qui sont au-dessus de quatorze ans), conune synonjme, les citoveBa en ftge de porter les armes, c'est-à-dire ceux de dîx-sept a soixante ans : a où l'erreur considérable dans le résultat auquel il arrive. Le rapport, au lieu de 25 à 1, se trouverait, avec cette rectification, de 32 à 11, ou de 3 à 1, à penprès.
(2) La population servile, pour cette époque, est déduite par 11. Dubbac bb la Mallb, livre cité, p. 287 à 296, d'un passage de Poltbb, Histoires, Uv. S, $ 24, qui se réfère à 1 an de Rome 529 et oui embrasse Rome et F Italie jusqu'en Rnbicon. Nous en détachons, pour former le nombre proportioDBel à eeloi det personnes libres, les esclaves seuls, que M. Dureaa de la ludle a laissés ooBfimdas avec les pérégrins.
esclaves pour trois personnes libres, et il resterait encore un nombre d^esclaves presque égal, pour la part des Gaulois entrés dans la participation à la vie et aux usages des Romains.
Dans ce nombre de 1,274',000 esclaves comptés comme élément de la population des Gaules au quatrième siècle de Tère chrétienne, sont compris, en résultat déGnitif, les contingents provenant des esclaves introduits par les colons romains, par les vétérans, par les administrateurs, trafiquants ou voyageurs; des esclaves annexés aux légions pour y accomplir les œuvres servilës ; de ceux que les Massaliotes ont répandus, que les marchands d*esclaves ont vendus par toutes les Gaules. Mais il ne s*agit pas de la population indisfène inférieure, de cette plèbe gauloise dont Jules César a dit qu'elle était presque assimilée à des esclaves (1). Nous n*avons pas pour but a*en étudier ici la condition : ce sont les éléments d'importation nouvelle que nous cherchons à démêler.
Ce contingent fourni par les esclaves importés est, comme celui des maîtres que nous décorons du titre de Romains, un mélange de races diverses : mélange de provinciaux pour les maîtres; mélange de Barbares pour les esclaves. Ainsi, peuples faisant partie de Tempire romain, peuples encore en lutte contre lui, viennent sur le sol des Gaules former ces deux composés. Dans celui des esclaves, figurent pour une grande part les captifs germains.
105. Nous pouvons maintenant dresser ainsi le tableau général de la population des Gaules aux derniers temps de la domination romaine :
Romains (mélange de peuples faisant