I. — LA UBERTÉ NATURELLE; LIBERTÉ ANTIQUE; DÉFINITIGNS DIVERSES
La liberté naturelle, ce droit que possède rhomme, ce droit imprescriptible pour chacun d'exercer sa volonté en agissant ou en n'agissant pas ; d'employer ses facultés à faire ce qu'il regarde comme devant lui être ulile ou agréable, dans les limites que l'état social pose en vue de l'intérêt commun ; de penser et de manifester sa pensée par l'écriture ; de se permettre tout ce que ne défend pas la loi ; ce droit existe à la fois dans le domaine moral et dans le domaine politique.
« On pourrait dire, observe Victor Hugo, que la liberté est l'air respirable de Thomme. » Oui, la nature a créé l'homme libre comme l'air ; la société seule lui a donné des entraves. Jean- Jacques Rousseau a écrit, excellemment : « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. » Et Turgot a déclaré, avec une parfaite logique : « La liberté d'agir sans nuire ne peut être restreinte que par des lois tyranniques. p
Tout cela nous parait absolument vrai, dans le domaine moral ; — et aucune subtilité philosophique, aucune prescription reli- I. 1
gieuse, aucun paradoxe de Tesprit, ne sauraient détruire celte vérité.
De même, dans le "domaine politique, les faits interrompent plus ou moins longtemps les droits à la liberté, sans jamais les prescrire ni les anéantir. Il en est ainsi depuis le temps des premières familles, des premières tribus, des premières nations du monde.
Se soumettre aux faits n'implique pas Pâliénation des droits. Sur ce point, la soumission volontaire elle-même ne doit pas enchaîner irrévocablement ; à plus juste raison cesse-t-elle quand elle a été imposée.
L'antiquité n'a guère connu la liberté politique, parce qu'elle a surtoA-divinisé la force. A peine voulut-elle admettre la liberté civile, car elle repoussait la liberté individuelle, sa base primordiale.
En Asie, en Egypte, en Grèce, presque personne n'était libre, sinon dans Tacception de ce mot opposé à celui d'esclave.
La liberté politique ne se rencontre point dans les antiques sociétés, soit à leur naissance, soit aux temps de leurs conquêtes, soit pendant leur décadence pour ainsi dire fatale. Toutes avaient une classe privilégiée, et le petit nombre, parmi les populations, jouissait d avantages particuliers, au détriment du reste.
Aristole pensait : « Il est évident que les uns sont nalurelleinent libres et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers, l'esclavage est aussi utile quMl est juste. »
Désolante affirmation, que l'ancien monde a acceptée, pratiquée durant plusieurs siècles.
Alors le travail même, le saint travail qui amène les sueurs du corps, qui use l'individu dans sa chair et dans ses os, était chose d'esclaves; et les peuples le méprisaient, comme étant le lot d'hommi's voués à l'esclavage.
Xénophon disait : « Un homme assis tout le jour, ou exposé h un feu continuel, ne saurait manquer d'avoir le corps altéré,
et son esprit s'en ressent. Outre cela, le travail prend tout son temps, il ne peut rien faire, ni pour ses amis, ni pour TÉtat. »
A notre époque, n'a-t-on pas prétendu que l'ouvrier, asservi par Texcès du travail, arrive à l'énervement? N'a-t-on pas prétendu encore que, — afln d'empêcher Ténervement de l'ouvrier par l'abus de la liberté, — il fallait le maintenir sans cesse penché sur son travail? « Le travail est un frein I »
Richelieu comparait les peuples « aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gàlent par un long repos plus que par le travail. » Il asseyait le despotisme, en partie, sur les masses accablées par les nécessités de la vie; il exploitait la nullité politique des travailleurs.
Cependant Plutarque, trois siècles après Xénophon, constatait : « Il n'y a point de roi qui ne descende d'un esclave, point d'esclave qui ne descende d'un roi. » Cette proposition exagérée était comme un appel à Tégalité, presque la réhabilitation du travail manuel, lequel a été plus honoré, plus émancipateur, à mesure que la civilisation a pris de plus grands développements. Les Grecs, d'ailleurs, recherchaient moins la liberté politique que l'indépendance locale, sans doute à cause du caractère fédératif de leur nation^ composée de petits peuples rivaux dans les lettres, les arts et le commerce.
A Rome la Liberté, personnifiée, passait pour fille de Jupiter ou de Juiion. Ses attributs étaient un sceptre ou une baguette (vindicta), probablement en souvenir de Vindicius, esclave de Yiteliius, et à qui l'on donna publiquement la liberté pour avoir découvert la conspiration qui se tramait contre la liberté en faveur de Tarquin.
Outre le sceptre, la baguette tirée, peut-être, du faisceau des licteurs, la Liberté personniriéeavaitunjougrompu,unchatà ses pieds, et enGn les amples vêtements de la citoyenne romaine.
Son temple, bàli par Tibérius Gracchus sur le mont Aventin, était soutenu par des colonnes en bronze et orné de statues d'un grand prix.
Il n*entre pas dans notre plan de multiplier les recherches pour savoir si Rome, plus que la Grèce, connut réellement la liberté politique. La République romaine, oligarchie militaire, pratiqua surtout le droit du fort sur le faible, intérieurement et extérieurement. Elle avilissait le travail manuel, en le séparant de rintelligence et de la liberté, si bien que Licinius Stolon prescrivait à chacun « d'avoir sur ses terres un certain nombre d'ouvriers libres ».
« Autant d'esclaves, autant d'ennemis domestiques, » selon Publius Syrus.
La République romaine eut ses ilotes, comme celle de Sparte. Elle eut sa plèbe révoltée contre les patriciens; elle eut ses guerres d'esclaves; elle eut son Spartacus, échappant à la destinée de gladiateur. Conséquence logique du sort fait aux esclaves.
Pour Cicéron, l'esclave représentait le mal. La loi Aquilia ne distinguait pas entre la béte et l'esclave.
Sans insister davantage, reconnaissons que les batailles de la liberté se sont principalement livrées dans la partie occidentale de l'Europe, et, plus spécialement, chez les Anglais et les Français, au moyen âge.
L'Amérique a, d'un seul coup, conquis son indépendance nationale et fondé sa liberté politique.
Beaucoup d'autres peuples sont demeurés en arrière, ou bien ils ont marché lentement dans la voie du progrès.
Notre livre ne retrace que l'histoire de la liberté en France, où les populations « Tont gagnée à la sueur de leur front, )> selon la magnifique expression de Lamennais.
Le sujet est vaste. Cette histoire doit nécessairement comprendre les diverses phases par lesquelles ont passé, dans notre pays, non pas seulement les libertés civile et politique, mais encore la liberté individuelle ; la liberté d'association ; la liberté de conscience et des cultes, comprenant la liberté de penser, de prier; la liberté d'enseigner; la liberté de la parole et de la
presse ; la liberté de Tindustrie, du travail et du commerce ; la liberté des mers.
Nous n'oublions pas que la liberté civile est la jouissance de certains droits établis pour faire ce que la loi ne défend pas, en s*abstenant de ce qui n*est pas ordonné par la loi ;
Que la liberté politique est la jouissance de certains droits ayant rapport aux affaires publiques, réglés et accordés par la Constitution ;
Que la liberté individuelle est la sauvegarde de la personne contre l'arbitraire du pouvoir;
Que la liberté d'association résulte du droit que la personne possède de s'unir à d'autres pour augmenter ses moyens d'action ;
Que la liberté de conscience est le droit que chacun a de choisir et de préférer les croyances religieuses selon lui les plus conformes à la vérité, et de n'en adopter aucune, sans pouvoir être inquiété;
Que la liberté des cultes et de prier est le droit pour chacun de manifester par des actes extérieurs, de manière à ne pas troubler l'ordre public, son hommage à la divinité ;
Que la liberté de penser est le droit de faire connaître avec une entière indépendance son opinion sur tçutes matières, religion, philosophie, politique, etc. ;
Que la liberté d'enseigner est un droit égal à celui de penser et d'écrire, lequel est soumis à une surveillance, à un contrôle, au moyen desquels l'État prétend empêcher la licence;
Que la liberté de la parole et de la presse est le droit de répandre sa pensée par des écrits, par des discours, et, en particulier, par des journaux;
Que la liberté de l'industrie et du travail est le droit d'exercer sa profession sans être soumis à aucune entrave ;
Que la liberté du commerce est le droit de vendre et d'acheter, à l'intérieur ou au dehors, sans être soumis à des règlements prohibitifs et restrictifs ;
Que la liberté des mers, enfin, est le droit commun à tous les peuples de naviguer sur toutes les mers, quels que soient les continents que ces mers entourent.