POLITIQUE, LUTTES POUR L*OBTENIR
Proudhon a écrit : <c Plus de liberté, plus de patrie : Tempire du monde est aux plus scélérats. » Il y a donc un intérêt véritable ù exposer, avec quelques détails, les luttes de nos pères pour conquérir Tétat de liberté dont nous pouvons jouir aujourd'hui, ou que nous sommes en mesure d'exiger.
« La liberté est Tessence même du progrès, » selon Bastiat. Un autre écrivain a eu raison d'observer que toute liberté est le présage et Fécole des autres ; il faut reconnaître aussi « que toute liberté a besoin des autres libertés pour être praticable et inoffensive. »
Si toutes les libertés se tiennent, s'entr'aident, se commentent et souffrent du dommage que Ton cause à Tune d'elles; si elles sont sœurs et solidaires, il n'est pas moins certain que la liberté de penser est essentielle, qu'elle est le principe de toutes les autres, et que, sans elle, aucune ne peut subsister, comme Ta remarqué Ernest Havet. Elle engendre la liberté de parler.
Aussi, sous la Restauration, le vicomte de Bonald, partisan de Tabsolutisme monarchique, écrivait sans hésiter :
« On a réclamé la liberté de penser, ce qui est un peu plus absurde que si Ton eût réclamé la liberté de la circulation du sang; mais ce que les sophistes appelaient la liberté de penser, était la liberté de penser tout haut. Or, parler et écrire sont des actions, et on ne peut demander de tolérance pour des actions coupables, sans rendre inutiles tous les soins de Tadministration pour maintenir la paix et le bon ordre, ou plutôt sans renverser de fond en comble la société. »
Yaineinent Biaise Pascal, V effrayant génie ^ déclara : « Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. D
Au nom du bon ordre, les autoritaires politiques ou religieux, à diverses époques, se sont élevés avec acharnement contre le droit de [lenser, de parler et d*écrire librement. En mars 1770, l'assemblée générale du clergé présenta au roi Louis XV un Mémoire sur les suites funestes de la liberté de penser et cTimprimer.
D'Alembert répondait : « Il n'y a que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses, et elle n'a besoin que de lumières pour se préserver des excès. »
Ce raisonnement fit bondir les autoritaires. Compter sur la science, comme préservatif contre les excès ! Ne pas attribuer à la force le privilège d'empêcher la licence I
L'épouvantai!, pour les gouvernements passés, présents et peut-être futurs, c'est la liberté de la presse. Ils savent bien qu'elle « est le seul droit dont les autres dépendent ». Leur épouvante s'accroît en l'ace de la liberté des journaux, spécialement, liberté inséparable de celle de la tribune. Leur épouvante monte à son comble, lorsque la liberté de l'enseignement, garantie nécessaire de la liberté de conscience, prétend n'avoij; pas de limites, ou, du moins, ne pas exister uniquement au profit du clergé.
La liberté, poli tique diffère beaucoup des autres, en ce qu'elle est le produit d un pacte, et, par conséquent, en ce qu'elle établit, quand le pacte est violé, un droit absolu de résistance. Dans un sens plus général, elle est l'intervention des citoyens dans leurs propres affaires, et la part que, à divers titres, ils prennent au gouvernement, par l'élection de représentants ou par la liberté de la presse.
« La liberté, écrit un journaliste, est comme la santé : on y pense surtout quand on ne les a pas ; elles existent par ellesmêmes, indépendamment des ordonnances soit du roi, soit du
médecin. » Donc, les peuples ont eu raison de la désirer, d^en poursuivre la conquête, et de^travailler sans relâche à son établissement.
On a fort bien observé que, en assurant la liberté, les peuples assuraient aussi « l'innocence des citoyens » ; on ajoute qu'ils « garantissaient la justice » ; et Ton en a conclu que, ayant seulement des « instincts », ils voulaient avoir des « sentiments ».
Pour conquérir la liberté, pour la défendre et la garder, pour en tirer les fruits nécessaires, il faut la comprendre, la connaître, s'y préparer par une certaine activité intellectuelle qui ne se développe pas sans beaucoup de temps. C'est à cause de cela que, chez la plupart des peuples, les germes de cette sainte condition de l'homme n'appartenant à aucun mattre ont été semés par les classes éclairées.
Obtenir des institutions libres n'est pas chose si difficile que de les conserver. Selon Guizot (1820), la liberté est forte d'avoir vécu; elle se fortifie par ses souvenirs, et la société, pour croire à elle-même, a besoin de n'être pas d'hier. Ce qui revient à dire que la pérennité importe aux institutions libres, et que leur stabilité marque leur valeurg
Quand un peuple a perdu la liberté, ses regrets ne peuvent être adoucis même par le plus brillant, par le plus glorieux esclavage, dans lequel il reste rarement immobile. La pompe monarchique et la gloire réussissent à tuer la liberté sans la faire oublier, pourvu qu'elle ait pris racine dans le sol.
La liberté politique d'un pays ressort de ses traditions et de ses mœurs ; il est vrai aussi que « la liberté serait un vain mot, selon Michelet, si l'on gardait des mœurs d'esclaves. »
III. — CATHOLiaSME ET LIBERTÉ; ROYAUTÉ PATERNELLE; LES FRANÇAIS
Il convient de remonter le cours des âges, afin de s'initier au caractère de nos ancêtres, à leurs susceptibilités en ce qui touchait le droit de se gouverner soi-même, et aux difficultés qu'ils ont éprouvées pour constituer, même d'une manière incomplète, ce que les Anglais appellent le self-govemment.
Plusieurs écrivains catholiques avancent que ce genre de gouvernement est né directement du christianisme. La prétention nous semble excessive, car la liberté politique, chez nous comme ailleurs, a presque toujours combattu contre Tautorité religieuse, car la liberté des cultes n'a jamais été qu'imparfaite jusqu'à présent.
Dans notre histoire, il faut étudier Taction du catholicisme sur la France, et savoir si, comme Ta dit Ernest Renan, cette religion, « en accoutumant Thomme à se démettre sur autrui d'une foule de soins, tels que l'éducation des enfants, la charité publique, la direction de sa propre conscience, offre en général de grands dangers pour la liberté. »
Ubi autem spirùus Domini, ibi libertas. — « Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté, » s'écrie saint Paul.
Comment expliquer cette phrase ? L'ardent apôtre ne portet-il pas certains croyants à penser que, en fait de liberté, il suffit, pour se déclarer content, d'être animé de l'esprit du Seigneur? Opinion de tous points fausse, dans le domaine temporel.
De même, aux yeux de fervents royalistes, la conduite paternelle du monarque envers ses sujets vaut, pour ceux-ci, plus que toute liberté non déléguée. Ils affirment ensuite que la liberté est un funeste présent, si Ton ne sait pas en user. « Donnez à l'enfant, disent-ils, la liberté de s'entretenir et de vivre sans la tutelle de ses parents, que deviendra-t-il? m
El ils appliquent cette deroière phrase aux peuples, vis-à-vis des rois. Ils regardent les peuples comme des mineurs à perpétuité, soumis à la douce tutelle de leurs souverains.
Ne se souciant pas do ce rôle paternel, Napoléon V dit un jour devant le Conseil d*État : « C'est un grand défaut dans un gouvernement que de vouloir être trop père : à force de sollicitude, il ruine à la fois la liberté et la propriété. »
Napoléon P' préférait le rôle de maître absolu, de capitaine couronné, épris de commandement. Il mena son peuple à l'esclavage au moyen de la force et de la gloire.
Nos anciens rois pensaient à peu près de même, pour la plupart. Mais ils ajoutaient à la force et à la gloire une consécration religieuse. Gouvernement «parla grâce de Dieu», ils invoquèrent le droit divin à Tappui de leur bon plaisir. « Celui qui a donné des rois aux hommes, dit Louis XIY, a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. La volonté de Dieu est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement. »
Déjà, deux siècles auparavant, Juvénal des Ursins avait dit à Charles VII : « Au regard de vous, mon souverain seigneur, vous n*étes pas seulement personne laye (laïque), mais prélat ecclésiastique : le premier, en votre royaume, qui soit après le pape, le bras dextre de TEglise. »
En face du droit divin, en face du souverain tout-puissant, de par la noblesse et le clergé, la liberté politique ne pouvait exister.
Dans la pratique, ne voit-on pas aussi que la liberté intellectuelle, source abondante de tous les progrès, mais presque constamment traitée de sédition par les rois et d'hérésie par les papes, placée entre la potence et le bûcher, a dû se soumettre aux règles établies.
De là, des excès inévitables. Le novateur s'est tu; ou bien, polémiste permanent en présence d'Un permanent persécuteur, il a toujours fini par dépasser le but qu'il voulait atteindre.
INTRODUCTION. il
Souvent Tautorilé nie les droits individuels, sous prétexte de nécessités sociales. Par crainte d'anarchie, les populations acceptent le despotisme; quelquefois, a pour remonter de la licence à la liberté, ils n'ont d'autre chemin que la tyrannie, n Platon a observé que « T amour excessif de la liberté détermine le passage de la démocratie à la tyrannie.... Le peuple, voulant éviter la fumée de la dépendance sous des hommes libres, tombe dans le feu du despotisme des esclaves, échangeant une liberté excessive et extravagante, contre le plus dur et le plus amer esclavage. »
Un des arguments le plus fréquemment employés par les autoritaires contre la liberté consiste dans les excès que celle-ci amène.
Selon le cardinal Antonelli, « la liberté n'est point une conquête, c'est un droit. » Il ajoutait un correctif équivalent d'une négation : « Seulement il faut être majeur pour l'exercer. »
A quelle époque fixer, dans la vie d'un peuple, la date de la majorité réclamée ?
Quant à la France, — et c'est notre pays qui nous occupe uniquement, — nombre de gens Font regardée, la regardent encore comme mineure lorsqu'il s'agit pour elle de la liberté politique.
Saint-Evremonl, qui vécut longtemps en Hollande et en Angleterre, prétendait, sous Louis XIV, que « le Français est surtout jaloux de se choisir un maitre. »
Un siècle plus tard, l'anglais Shéridan écrivait : « La liberté n'est pas une plante qui croisse tout à coup. L'expérience seule enseigne les moyens de la défendre et de la cultiver. En vain établirait-on chez un peuple une forme de gouvernement qu'on croira destinée à le rendre libre, s'il n'est pas préparé à la recevoir : l'harmonie dont dépendra sa stabilité ne peut résulter que de l'accord du génie du peuple avec la nature du gouvernement libre qu'on lui donne. »
S'appuyant sur l'opinion de Sainl-Evremont, et sur celle de
Shérîdan, qui semble parler de la France sous Louis XY, beaucoup d'autoritaires français n'ont pas craint de déclarer bien haut que nous ne sommes pas dignes d'être libres, que nous ne isommes pas faits pour la liberté.
Avec quelle éloquence madame de Staël-Holstein répondit, sous la Restauration !
<( Tous les pays, tous les peuples, tous les hommes sont propres à la liberté par leurs qualités différentes, tous y arrivent ou y arriveront à leur manière... »
« Quand depuis tant de siècles toutes les âmes généreuses ont aimé la liberté ; quand les plus grandes actions ont été inspirées par elle; quand Tantiquité et Thistoire des temps modernes nous offrent tant de prodiges opérés par Tesprit public; quand nous venons de voir ce que peuvent les nations ; quand tout ce qu'il y a de penseurs parmi les écrivains a pro- -clamé la liberté ; quand on ne peut pas citer un ouvrage politique d'une réputation durable qui ne soit anjimé par ce sentiment; quand les beaux-arts, la poésie, les chefs-d'œuvre du théâtre, destinés à émouvoir le cœur humain, exaltent la liberté ; que dire de ces petits hommes à grande fatuité, qui vous <léclarent avec un accent fade et maniéré comme tout leur être, qu'il est de bien mauvais goût de s'occuper de politique?.... »
Elle a dit encore, non moins justement : « Rien que la liberté ne peut remuer Tâme dans les rapports de l'ordre social. »
Depuis plus de soixante ans, les Français, à quelque classe •qu'ils aient appartenu, ont donné raison aux libéraux contre rindifférence en matière de politique, parce que cette indifférence laisse agir impunément les ambitieux jaloux de tout soumettre à leur volonté de fer.
Mignet, écrivant : « En France l'amour de la liberté est un peu le goût du pouvoir, » a calomnié, selon nous, les vrais libéraux qui s'efforcent par dessus tout de démasquer les ambitieux.
INTRODUCTION. i^