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VOEUX ET ESPÉRANCES

De février à avril 1789, parurent successivement, imprimés, les vœux de la France, — les fameux cahiers de 1789, formulés par la noblesse, le clergé et le tiers état. L'usage des cahiers remontait à 1355, sous le nom de « cédules », à 1363, sous le nom de « cahiers de doléances ».

Que demandent les trois ordres, à peu près d'un commun accord? Que la Nation seule ait le droit de consentir Timpôt par ses représentants ; que les États généraux soient périodiques; qu'aucune loi n'ait force de loi sans le vote des députés ; que l'on abolisse les lettres de cachet, les commissions judi* ciaires extraordinaires, et les évocations; l'abolition des maîtrises et jurandes et des compagnies privilégiées, de la vénalité et de l'hérédité des charges judiciaires ; l'interdiction d'acquérir la noblesse par argent ou par charges et offices ; la suppression des apanages des princes du sang; qu'aucune personne ayant charge à la Cour, et même qu'aucun fonctionnaire royal ne puisse être député ; l'entière liberté du travail et du commerce, etc.

Ces vœux résultent des manifestations de l'opinion publique depuis un demi-siècle, du travail fait par les philosophes, les économistes, les publicistes et les hommes de lettres. Aux abus ils opposent les réformes.

Que demande, en outre, la majorité de la noblesse? La responsabilité des ministres, Tinviolubilité du secret des lettres et l'inviolabilité des députés; la liberté légitime de la presse; Tins* titution du jury (1), comme en Angleterre ; le droit pour chaque citoyen d'adresser des pétitions aux Etats généraux ; l'abolition de l'esclavage des noirs et du servage de la glèbe ; la pleine

(1) Noblesse de PoDtbieu^ et tiers eut de Paris.

liberté de la culture; le droit de faucher et de vendanger librement, sans ban de vendanges ; la libre exportation, à Tintérieur, des grains et des marchandises.

De plus, elle recommande les longs baux, la multiplication du bétail, la conservation des forêts, le reboisement des montagnes, Tunité des poids et mesures, etc. Elle s'occupe de la prospérité agricole et de la prospérité foncière.

Remarquons le vœu de la noblesse de Dourdan :

« Aucune loi ne sera établie à Tavenir qu'au sein des États généraux et par le concours de Tautorité royale et le consentement de la nation. Les lois porteront dans le préambule ces mots : « Les États libres et généraux de la France déclarent que la volonté générale est de... » etTacte de promulgation se terminera par ces termes : « Car tel est le résultat de la volonté générale quia reçu le sceau de notre autorité royale, d

Le cahier de la noblesse de Caen, et quelques autres cahiers, croient convenable de créer un quatrième ordre — celui des paysans. La noblesse de Montargis veut que les nobles et les ecclésiastiques ne fassent qu'un seul ordre en face des deux ordres des bourgeois et des paysans. Notons cette honorable exception aux prétentions ordinaires des privilégiés.

Que demande la majorité du clergé? Que, sous sa direction, Ton institue beaucoup d'établissements de charité, de manière que la mendicité soit extirpée ; que Ton fonde des ateliers pour les ouvriers sans ouvrage, des maisoiis pour les enfants trouvés, des écoles de sages-femmes et de vétérinaires, des bureaux de secours pour les prisonniers, les incendiés et les victimes de fléaux divers.

Le clergé ne change rien aux choses de la religion ni à celles de l'éducation soumise à l'autorité ecclésiastique, qui est chargée aussi de dénoncer les mauvais livres ; néanmoins, le bas clergé s'accorde mieux que les prélats avec le tiers état, pour ce qui regarde les questions d'égalité. Toutes les communautés, d'ailleurs, tous les ordres demeureront intacts.

Que demande, ou plulôt, que veut le tiers état? Outre ses sentiments communs avec ceux de la noblesse et du clergé, en général il réclame avant tout le vote par tête, Tunité de TAssemblée, une Déclaration des droits de Thomme et du citoyen, une Constitution acceptée par le roi ; le règlement par les États seuls de leur convocation future, de leur composition et de leur discipline. Il exige que la loi garantisse la liberté individuelle, la liberté religieuse, la liberté de la presse, la liberté de penser, de parler et d'écrire, car «chacun estsouverain dans sa maison, dans sa parole et dans ses écrits ; )> que Ton reconnaisse le droit de réunion; que Ton abolisse toute censure. Il s'élève contre le droit d'aînesse et les substitutions, contre les expressions de tiers état, de roture et de roturiers, contre le servage et les droits féodaux, etc.

Il s'entend avec le clergé, quant à ce qui touche aux mauvaises mœurs ; mais, en fait de religion, il désire seulement que la déclaration de 1682 sur les libertés gallicanes devienne une loi constitutionnelle. Contrairement au Concordat de François I", il est d'avis que l'élection s'applique aux évoques et aux curés, qu'il y ait uniformité dans le rituel gallican, et que les prêtres disent les prières publiques en français. Il veut la réduction des fêtes chômées, la tolérance pour le travail du dimanche, et Texercice non forcé des prescriptions de l'Église. Il aspire à la liberté des cultes.

En 1789, les protestants ont depuis peu le droit d'être inscrits comme citoyens; les juifs, qui ne sont pas tolérés partout, subissent un régime particulier d'inscription, et ne prennent pas place parmi les citoyens propriétaires. Avant 1781, quiconque logeait un protestant avait ses biens conGsqués.

Quelque tolérance pour les hérétiques existait sous la Régence. Cependant, en 1717, une assemblée de soixante personnes, surprises à Andure, fut poursuivie. Les hommes allèrent aux galères, les femmes en prison pour la vie. En 1723, on

démolit les lieux de réunion des hérétiques, et Ton plaça une croix sur leurs débris (1).

Peu d'années avant 1789, si un protestant converti refusait les sacrements, on faisait le procès à son cadavre, on confisquait ses biens; on le bannissait, quand il revenait à la vie, et celui qui Tavait exhorté à Thérésie encourait les galères à perpétuité. En 1781, les hérétiques obtinrent enfin la tolérance, pour l'exercice de leur culte, et, en 1788, les protestants recouvrèrent leur état civil.

Selon les vœux du tiers, tout citoyen doit pouvoir exercer librement telle profession, tels arts, métiers et commerce qu'il Jugera à propos (2).

Remarquons que le mot citoyen, dans son acception politique, est employé à présent. Jusqu'à l'époque des cahiers, on ne savait ce que c'était qu'un citoyen français, on ne connaissait, par les histoires et les discours, que les citoyens de la Grèce et de Rome. Turgot employait le mot vil en parlant du menu peuple, méprisé par l'administration.

Des électeurs émettent ce vœu : Considérant que la France a été de tout temps Tasile des rois et la protection des nations opprimées ; que l'esclave lui-même devient libre en respirant l'air de ces heureux climats et retrouve sa liberté ; la nation réclame contre Tattentat que la traite et la servitude des nègres portent à Thonneur français (3).

Récapitulons ces (/e^iV/^r^r^a nombreux, destinés à devenir «les principes de 1789 ». La nation doit être souveraine, en face de la royauté. Les citoyens doivent être égaux entre eux. La liberté, sous toutes ses formes, doit exister. Il y aura des devoirs réciproques entre les individus et la société. L'éducation et rinslruction, jusqu'alors réservées à une caste, seront publiques et compteront parmi les plus impérieux devoirs de la Na-

(1) Arrôt du Conseil, du 33 avril 17C3.

(î) Cahier du tiers état, Paris, extra-mwos,

(:i) Tiers état, à Chàteau-Tiiicrry.

tion. On s'occupera de savoir jusqu'à quel poinl rindustrio et le commerce pourront être libres; on assistera les travailleurs agricoles et industriels.

Tel est, selon les électeurs, le programme de « la glorieuse Révolution qui se prépare », ([ui donnera à la France une « constitution politique, c'est-à-dire une existence inébranlable dans laquelle les abus de Tautorité seront impossibles (1) ». Le réalisera-t-il complètement? Ceux qui l'ont rédigé en conçoivent l'espérance. L'avenir résoudra cette question. Bien des années s'écouleront avant que la plupart des vœux émis dans les cahiers soient satisfaits. La révolution de 1830 se fera au nom de la liberté de la presse abolie, et celle de 1848 au nom du droit de réunion méconnu.

En attendant, les amis du progrès, en 1789, manifestent leur joie. Le présent leur semble radieux. « Écoutez, s'écrie Camille Desmoulins, d'un bout de la France à l'autre, le même cri, un cri universel, se fait entendre. La Nation a partout exprimé le même vœu. Tous veulent êlre libres (2). » Il ne s'agit plus de simples doléances. L'autorité compétente, la même année, a encore condamné : La Passion^ la mort et 4a résurrection du peuple.,. Imprimé à Jérusalem (1789). Mais le peuple vit plus que jamais... Il a des représentants résolus.

V. — COMPOSITION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. ENTUOUSIASME. ASSEMBLÉE NATIONALE. LA BASTILLE PRISE. HEURE PREMIÈRE DE LA LIBERTÉ.

Sur 621 députés du tiers, on comptait, aux États généraux : 374 magistrats, avocats ou hommes de loi; 183 négociants ou financiers; 12 médecins, et 4 hommes de lettres. Les parlements se déversaient dans les États généraux.

La bourgeoisie, devenue riche par le travail ou rhabileté

(1) Cahier do la b^iulicuc do Paris.

(2) La France libre^ par Camille Desmoalins.

dans les exploitations, connaissait le confortable, voire le luxe ; et rinstruction, quoique médiocre encore, lui avait fourni les moyens de participer aux fonctions publiques, de se transformer par des alliances avec les nobles ruinés. Elle n'avait plus de communes, mais elle administrait les jnunicipalités, qui lui rapportaient honneur et profil, qui faisaient "U'elle une aristocratie secondaire, avec privilèges, anoblissement parfois, et fréquemment hérédité dans les emplois.

Évidemment, elle allait se laisser tenter par le démon de Tambition, en même temps qu'elle allait i^itisfaire ses instincts libéraux vis-à-vis du roi, de la noblesse et du clergé, en tenant ^compte bien faiblement des droits du menu peuple. « La famille est complète, » dit fiailly, après la réunion des députés. Il ne prévoyait pas les querelles de cette famille !

Aux Etats généraux, la bourgeoisie s'assigna un rôle poHtique supérieur. Les classes populaires, n'ayant pas de représentants directs, ne pouvaient se faire entendre que par délégation, et devaient se fier à la bonne foi des députés.

Six semaines suffirent pour les élections de toutes les généralités de France. Ses choix étant faits, l'assemblée de l'Archevêché de Paris reçut bon nombre de gracieuses félicitations, entre autre celles des marchandes de poissons, qui tenaient « remercier les électeurs et leur recommander les intérêts du peuple ». Les fruitières, harengères et autres dames de la halle offrirent aussi leurs hommages. Elles chantèrent des couplets à la gloire des députés du tiers, qui se déclarèrent leurs amis et leurs « frères » .

Premier exemple d'enthousiasme confiant, de ces protestations d'amitié, d'égalité, de fraternité entre les diverses classes — mots dont on abusa tant par la suite, mais qui étaient Texpression des sentiments et des espérances de la foule.

L'abolition de la torture (15 février 1789), ainsi que l'arrêt des ducs et pairs rassemblés au Louvre, demandant à supporter^leur part des impôts et des charges publiques (20 décembre), con-

tentèrent beaucoup de Français, sans fermer la bouche aux gens qui réclamaient la suppression des abus, et voyaient partout quelques réformes à réaliser au profit des masses.

Chaque jour plus résolùmei^t, les brochures et les joucpaux attaquaient le passé et le présent. A partir de 1789, les journaux publièrent la cote de la Bourse.

En mai 1789, le nomJ)re des journaux se multiplia extraordinairement, malgré les mesures restrictives du pouvoir. Néanmoins, la plupart des grandes villes ne recevaient aucun journal. Aucune feuille publique n'arrivait à Besançon, à Moulins, à Clermont-Ferrand. « Personne ne^ saurait douter, écrivait Arthur Young, que cette affreuse ignorance, de la part du peuple, de^-» événements qui doivent l'intéresser le plus, ne provienne de l'ancien gouvernement. On peut dire que la chute du roi, de la cour, des nobles, de l'armée, du clergé et des parlements vient d'un manque de communication de ce qui arrive journellement, et conséquemment doit être attribuée aux effets de cet esclavage dans lequel on tenait le peuple (1). » Les populations des provinces n'avaient encore que des instincts libéraux, non dirigés par la raison et la science.

A Paris, c'était autre chose. Les premiers cercles, les premiers clubs, écoles mutuelles de politique, aidaient les journalistes, et répandaient les idées de Hbre discussion, appuyée sur des connaissances acquises. Aussi discutait-on sur une foule de sujets, souvent avec légèreté, parfois un peu à tort et à travers, mais parfois, au contraire, d'une façon intelligente et supérieure. Les députés ne dédaignaient pas de consulter les discours prononcés dans les réunions de citoyens n'ayant aucune fonction administrative ou législative. La nation, la capitale surtout, haletait vers un avenir enchanteur. L'Assemblée était chargée d'une lourde tache, qu'elle se disposait à remplir en outrepassant les pouvoirs qu'on lui avait attribués, en tranchant dans

(1) Arthur Young, Voyage en France, eu Espagne et en Italie.

le vif pour extirper les raauj: sous lesquels les Français ne cessaient de gémir. ••' < '-y-

Les États généraux, transformés bientôt en Assemblée nationale constituante, puis en Assemblée législative, enlevèrent à la monarchie absolue sa toute-puissatee. Un gouvernement constitutionnel s'établit en France, de fait sinon de droit, le jour où les députés déclarèrent qu'ils ni^se sépareraient pas avant d'avoir voté une Constitution, prétention à laquelle le roi ne s'attendait guère.

C'était une nécessité inéluctable, car il n*avait pas existé de véritable Constitution en France avant 1789. Si bien que Boulainvilliers croyait notre nation soumise essentiellement au gouvernement aristocratique ; que Dubos la déclarait dévouée au principe monarchique, et quiB Mably trouvait partout, chez elle, les signes de la démocratie.

Trois opinions qui trouvent encore des défenseurs et des adversaires, malgré les faits accomplis.

Du 20 juin 1789 au 3 septembj-e 1791, les membres de l'Assemblée nationale eurent constamment en vue l'avènement des libertés publiques. Après les meurtres de Berthier et de Foulon, La Fayette envoya sa démission au maire et aux districts, qui le prièrent de ne pas abandonner « le grand œuvre de la liberté publique ».

Jusqu'alors, il y avait eu des « libertés privilégiées » plutôt qu'une « liberté réelle », protégeant les droits de toutes les classes de Français. Le clergé possédait ses immunités d'antique date; la noblesse possédait nombre de privilèges reconnus, ou du moins tolérés; la bourgeoisie possédait les franchises de ses communes ou de ses corporations.

Il convenait d'inaugurer la « liberté réglée », égale pour tous les citoyens. 11 ne pouvait plus être question de distinguer entre un prêtre, un noble et un membre du tiers.

En vain, s'inspirant du passé, Louis XYI enjoignit aux trois ordres de délibérer séparément, excepté dans les questions de

finances; rAssembiée ne se soumit point. Elle décréta Pinviolai)ilittt de ses membres, afin der les mettre à l'-abri des mesures violentes, si la Cour s'en permettait; elle demanda Téloignement des troupes allemandes, appelées près du roi pour ajouter au droit divin la force des baîonpettes.

La création d'une milice parisienne comprenant quarantehuit mille hommes, et Torganisation des gardes nationales, coïncidant avec le renvoi des troupes, précédèrent d'un mois la prise de la Bastille abhorrée, où une foule d'hommes s'étaient vu enfermer pour expier des fautes souvent imaginaires.

Une grande différence existait entre la garde nationale et les anciennes milices communales ou urbaines. Celles-ci, isolées ainsi que les communes elles-mêmes, relevaient seulement de l'autorilé municipale. Au contraire, Ha garde nationale créée en 1789 eut le caractère d'unité qui distingue la France moderne : mêmes règlements, même discipline, même uniforme ; elle se composa de citoyens-soldats répandus sur toute la surface du pays. Elle donna une force militiiire à la bourgeoisie.

Victoire populaire, la prise de la Bastille célébrée à Londres, chantée par Alfieri dans une ode sublime, remua l'Europe et inaugura une ère nouvelle. La Uastille est prise! ces mots sortirent de toutes les bouches. Une grande estampe parut, célél)rant I'heube première de la liberté (1). Les élégants se firent confectionner des fracs ayant de larges boulons de cuivre avec trois fleurs de lis chacun, et le mot : libre en lettres majuscules. Enthousiasme indescriptible. Les femmes portèrent des coiffures « aux charmes de la Liberté », avec rubans tricolores.

Au même moment la garde nationale, force armée de la liberlé conquise, prit un essor immédiat. Les gardes françaises furent licenciés par le roi, pour avoir passé du côté du peuple le 14 juillet; mais le peupl*.; les acclamait sous Tuniforme; il leur voua de la reconnaissance et garda leur souvenir, après le licen-

(I) Grande estampe du temps.

ciement. On planta des arbres de la liberté sur la plupart des points principaux de Paris et des grandes villes, ce qui amenait des fraternisations entre ies soldats et le peuple.

Par la cocarde tricolore, qu'adopta TAssemblée nationale, les patriotes libéraux se comptèrent et affirmèrent leur foi ; par le drapeau aux trois couleurs, la blancheur des lis fut « nationalisée. )> Défendre la patrie et la liberté, voilà ce que voulurent les gardes nationaux.

Voilà ce que la France entière voulait avec eux. La liberté, — inestimable trésor amassé pièce à pièce pendant tant de siècles, — était acquise aux populations par la prise de la Bastille. Ce trésor, dans quel état les hommes de la Révolution allaient-ils le transmettre à leurs successeurs? Le centenaire de 1789 constatera-t-il une augmentation ou une diminution dans la somme des réformes gouvernementales? Après un siècle de mouvements tour à tour progressistes et réactionnaires, les Français atteindront-ils enfin au but si désiré par les générations qui ont travaillé pour leur émancipation complète?

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