XI.l
examen , combien prendront la peine de le faire ? Confiant dans le bon sens du public, si je laissais M. Civîale s’écrier sans contradicteur, comme il le fait en toute occasion : la lithotritie, c’est moi , ego sum alpha et oméga, ne se pourrait-il pas que, malgré le ridicule de cette prétention, il se rencontrât des gens crédules, et que les souvenirs des jugements de l’Académie des Sciences, s’effaçant chaque jour, fussent à la fin remplacés par l echo des louanges périodiques qu’il se donne?
M. Civiale réduit à ses propres ressources intellectuelles serait sans doute un adversaire fort à craindre, à cause de la ténacité qui le caractérise ; toutefois , il parait qu’il a eu le bon esprit ,de ne marcher jamais seul, et le talent de bien choisir ses collaborateurs. Parmi ceux que la voix publique lui donne en ce moment , il en est un doué d’une érudition, d’une puissance de travail, d’une facilité pour écrire à nulle autre pareille. Que ce médecin ait joint trois ou quatre nouveaux volumes à la centaine de ceux qu’il a déjà écrits, cela ne surprendra personne ; on pourrait même assurer, en ouvrant le Traité de l’Affection Calculeuse, que si cette compilation est l’ouvrage d’un seul homme, nul autre que lui n’en était capable : il ne s’y trouve pas, en effet, moins de mille neuf cent cinquante-sept passages d’auteurs indiqués ou cités, tant anciens que modernes, et près de cent tableaux statistiques ou résumés ; ce
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qui D'enipéche pas M. Giviale de dire dans la préface, avec un aplomb qui fait la moitié de son mérite . « qu'il a parcouru une grande partie des écrits, pres- « que sans nombre, dont les pierres urinaires ont été « l’objet. » Si l’écrivain dont je parle s’est borné à la rédaction de la partie scientifique des trois derniers ouvrages que vient de publier M. Giviale, on ne peut que le féliciter d’avoir consacré à ce travail les hautes facultés qui le distinguent, car il a fait trois livres remarquables avec les matériaux importants que le praticien a pu lui fournir ; mais si de sa plume sont également sorties les pages consacrées à la polémique , les insinuations perfides et calomnieuses, les faits tronqués et dénaturés avec tant d’art pour absoudre M. Giviale , noircir et dépouiller ses adversaires, oh ! alors on ne saurait trop regretter qu’un homme honorable eût poussé à ce point la complaisance ou l’aveuglement, qu’il fût descendu au rôle de bravo scientifique, cherchant à frapper dans l’ombre des ennemis qui ne sont pas les siens. Quelle que soit l’amitié qui l'unit à M. Giviale, je ne puis croire qu’il n’ait pas trouvé un tel rôle indigne de lui ; et s’il est vrai qu’il ait écrit et coordonné les dernières productions dont il est ici question, j’espère, du moins, qu’il n’a pris aucune part ni à la pensée ni à la rédaction de tout ce qui est étranger à la science , et qu’il n’a pas une méchante action à se reprocher.
PUKFACE.
Quant aux tableaux statistiques de la pratique de M. Giviale, lui seul a pu les fournir ; à lui seul, par conséquent, en appartient la responsabilité. Or, voici les résultats qu’il accuse : 304 calculeux opérés, 296 guéris, 7 morts.
En regard de ce chilfre , nous placerons l’extrait textuel du rapport fait à l’Académie des Sciences, le le*' avril 1833, par MM. Boyer, Double et Larrey, à l’occasion des opérations pratiquées par M. Giviale, à l’hôpital Necker, pendant les années 1831 et 1832.
Extrait du procès-verbal.
« 5â calculeux se sont présentés à l’hôpital. Dans ce nombre, 27 , traités par la lithotritie , sont sortis complètement guéris ; 16, ayant subi diverses tentatives de lithotritie, l’opération chez ceux-ci a été eu définitive impossible , inutile ou meme fatale.
« De ces 16 , 10 sont morts, et 6 restent encore calculeux. 8 autres malades ont dû être soumis aux procédés divers de la taille ou de la lithotritie ; de ces 8 malades , 5 ont succombé et 3 ont guéri.
« Pour copie conforme,
« Le secrétaire perpétuel,
Dulong.
l'UÉFACE.
Déjà , deux années auparavant, dans un rapport fait à l’Académie des Sciences, par MM. Boyer et Larrey, séance du 25 avril 1831 , M. Civiale avait reçu, pour son manque de bonne foi, des leçons sévères. Il y était dit :
« Pour donner à notre rapport, avant de le communiquer, toute l’exactitude qu’on a droit d’attendre de la commission, nous avons cru devoir prendre auprès de l’administration de l’hôpital Necker , les documents nécessaires pour vérifier les faits rapportés dans le compte-rendu , et savoir au juste le nombre des sujets opérés par la taille ou la lithotritie, qui ont succombé à l’une ou à l’autre de ces opérations. C’est ce dont M. Civiale ne parle pas, bien que ce fût là l’objet le plus important de son Mémoire. »
Et un peu plus loin il est dit ;
« On voit par cette analyse, à laquelle on peut accorder toute confiance, que M. Civiale s’est exclusivement borné à l’exposé des cinq cas pour lesquels il a employé la lithotritie avec un succès plus ou moins marqué ; mais il passe sous silence les sujets qui ont subi l’opération de la taille; en sorte que nous aurions ignoré le sort de ces sujets, si nous n’eussions vu le mouvement de cet hospice , que M. Vadministrateur a bien voulu nous confier. Vingtquatre sujets, au lieu de seize, ont subi l’opération de la taille ou de la lithotritie. Dans le nombre
PUÉFACE.
des vingt-quatre opérés, dont six par la taille, onze sont morts à des distancés plus ou moins rapprochées de l’opération. Le premier de ces morts nommé Jean, etc,
«Ont signé à !a minute,
« Boyer et Larrey. »
Et M. Civiale ose imprimer, après cela, qu’il a guéri 304 malades , et qu’il n’a eu que 7 morts. Quelle audace !
S’il n’y avait derrière ces chififres que des questions de personnes, et le choix de tel ou tel opérateur plus ou moins habile, plus ou moins heureux, ils n’auraient pas une importance très-grande; mais il y a aussi une question de supériorité de procédés, de méthodes et d’instruments ; or, celle-là est grave : égarés par l’autorité d’un nom devenu célèbre, trompés par ces chiffres qui font peser sur M. Civiale une effrayante responsabilité, les praticiens suivent peut-être ses conseils, propagent ses erreurs, et multiplient les malheurs d’une pratique par laquelle eût été compromis l’avenir de la méthode, si le procédé de l’écrasement n’était venu l’arracher des mains qui s’efforcaient de l’exploiter en monopole.
L’Evangile a dit : , « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! » Je ne crains pas pour moi l’accomplissement de ces paroles, car j’ai fait, pour éviter le scandale, tout ce qui était en mon pou-
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voir. En 1824-, j’ai offert à M. Civiale de réunir nos idées et nos efforts, et de travailler en commun ; mais comme la modestie ne parait pas être sa vertu dominante , comme il comptait d’ailleurs sur l’effet du rapport surpris à Percy , il refusa. Bientôt les décisions solennelles et répétées de l’Académie des Sciences, au sujet de l’invention du broiement, et les perfectionnements apportés successivement à cette méthode, ont montré si M. Civiale eût fait un mauvais marché. Cette union, d’ailleurs, s’est opérée malgré nos cris et notre mutuelle répulsion ; désormais nous sommes soudés l’un à l’autre, et nous devons nous résigner à rester ainsi tant qu’il sera question de lithotritie dans le monde. Les jugements de l’Institut étant rendus, j’ai cherché à faire comprendre tout 6as à M. Civiale qu’il est indigne d’hommes qui se respectent, de s’outrager comme nous le faisions, et que si les héros d’Homère {sic canibus catulos...) co)nmençaient par l’injure, ils en venaient du moins à des armes plus nobles ; il m’a répondu publiquement que cette manière de décider la question était peu scientifique et ne prouverait rien (1). Alors j'ai proposé à mon antagoniste de choisir des arbitres qui prononceraient en dernier ressort sur la question de l’invention et sur la question de supériorité des procédés mis en usage par l’un et l’autre ; le vaincu devait payer
;i) Civiale , troisièmeLcltrp , page 16fi.
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aux pauvres une somme de dix mille francs. A cela, M. Civiale , véritable Protée, au moins quant à la franchise , a répliqué « qu'il ne s’agissait pas d’un mur mitoyen, et qu’un tel arbitrage était ridicule (1). » J’aime à croire que cette proposition ne sera pas jugée telle par tout le monde ; dans tous les cas, je la maintiens, et j’ajouterai, dans l’espérance de mettre fin à ces accusations réciproques de mauvaise foi, qii’ime forte peine pécuniaire devra être appliquée pour chaque mensonge qui sera constaté dans les publications de chacun de nous.
Ce langage, franc'mais acerbe, pourra, je le sais, froisser la délicatesse de fibre de certaines personnes qui ont toujours à la bouche les mots de modération , de dignité, lorsqu’il s’agit d’intérêts étrangers aux leurs , et qui, probablement, auraient montré moins de patience et de calme que moi, si leur mauvaise étoile leur avait donné un adversaire aussi loyal que celui que j’ai rencontré sur ma route.
A côté de M. Civiale, mais beaucoup plus bas pourtant eu égard à la méthode nouvelle, il est un autre personnage auquel je me suis aussi montré hostile ; et je sais que l’on m’en a su mauvais gré, parce que dans ce temps où l’on veut rester l’ami de tout le monde, on regrette de voir chagriner ainsi un amphitrion chez lequel on rencontre les qualités que savait appré-
(I) Troisième Lettre, page 166.
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cier Sosie. Il est vrai qu’il m’est arrivé d’arracher quelques-unes des plumes dont se pare cet autre type de l’emprunt scientifique; mais n’était-ce donc pas justice ? Et lorsque j’ai formé de son nom un verbe et un substantif pour exprimer l’art de s’approprier les idées d’autrui par de simples changements de forme, des faits nombreux n’étaient-ils pas là pour justifier une telle racine ? Membre de l’Académie, sans élection; professeur agrégé delà Faculté, sans concours, ce praticien a trouvé le moyen de se faire en lithotritie une position telle, non-seulement parmi les gens du monde , mais encore parmi les médecins, qu’il fait presque autorité, et que si l’on veut parler des hommes qui ont le plus contribué à l’invention et au développement de la méthode nouvelle, on ne croit pas pouvoir se dispenser d’ajouter son nom à ceux d’Amussat, Charrière, Civiale, Jacobson, Heurteloup, Leroy-d’Etiolles. Or, pour arriver à cette position, veut-on connaître les services éminents qu’il a rendus? 1“ Il a proposé une sorte de lanterne vésicale, dont il a emprunté l’idée à M. Heurtelbup, et la forme à M. Deleau ; il est inutile d’ajouter que cet instrument n’a jamais fait voir autre chose qu’une mystification. 2° Il a imaginé de placer des boules aux extrémités des ailes d’un écrou pour accélérer la rotation. Et puis?... c’est tout. Un autre, avec des titres pareils, serait demeuré caché dans la foule; mais notre savant a pensé, lui, qu’ils suffisaient pour se faire une renommée, et.
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d’abord, il a si bien manœuvré qu’il a partagé une récompense académique avec M. Sir-Henry coutelier, pour l’addition, non pas des boules, qui seules lui appartiennent, mais de la vis et de l’écrou , que M. le docteur Touzay avait inventés et fait exécuter avant de quitter l’Europe , sans se douter de l’importance de l’héritage qu’il laissait après lui ; et lorsque j’ai rappelé à l’Académie de Médecine les droits de l’absent, on eut l’adresse d’arrêter sous-main la mention de mes lettres dans le compte-rendu des séances. Déjà le même personnage avait été, deux années auparavant, l’objet d’une plainte semblable dans des circonstances plus graves ; rapporteur d’une commission , il s’efforçait de s’approprier, au moyen d’un changement insignifiant de forme , l’invention dont il était chargé de rendre compte : cette accusation, portée par M. Pravaz, fut prise en considération par l’Académie; mais l’enquête fut laissée de côté, et l’inventeur à la suite reprit bientôt le cours de ses travaux scientifiques. Après cela, vous voulez qu’on se passionne pour la science et que son culte reste pur ! !
Des succès pareils ne prouvent-ils pas qu’en médecine , comme partout ailleurs, le savoir-faire est préférable au savoir pour réussir, et que les hommes capables par leurs connaissances d’apprécier le vrai mérite, se laissent aller au torrent, courbant la tète devant les jugements de la multitude ? Sans
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cesse, 011 entend les médecins se plaindre des opinions erronées du public à leur égard; mais comment pourrait-il distinguer la vérité de l’imposture , lorsque nous-mêmes semblons les considérer du même œil, tant que notre intérêt personnel n’est point lésé , tant que nous ne sommes point froissés par un contact trop immédiat ? Persuadé, par tout ce qu’il voit, qu’il n'y a plus aujourd’hui de succès possible sans intrigue, l’homme de talent se résigne à joindre le charlatanisme à la science, et son exemple devient pour la foule un encouragement et une excuse.
Examinons, par exemple, quel usage on fait de la publicité. Ce flambeau de l’opinion, comme on l’appelle, voit chaque jour l’annonce envahir son domaine; l’annonce prend toutes les formes, elle se glisse partout ; il ne faut que la formuler avec adresse et se maintenir dans les limites convenues au-delà desquelles commence la réprobation. En première ligne vient se placer l’annonce académique ; car on peut dire des sociétés savantes, comme des assemblées législatives, que l’on y parle par la fenêtre. C’est à l’Académie des Sciences surtout que l’on voit se presser les hommes qui ont la noble ambition de se faire un nom par des découvertes, et ceux non moins nombreux qui désirent seulement profiter du retentissement des paroles que l’on y prononce. Mais si l’on veut emboucher avec succès la trompette scien-
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tifique, si sonore pour quelques-uns , il y a des susceptibilités qu’il faut bien se garder de froisser, et des précautions qu’il faut prendre ; je les indiquerai tout bas à ceux qui veulent suivre cette carrière.
Après le feuilleton scientifique, qui est la place d’honnepr des journaux quotidiens pour les hommes de notre art, viennent les faits Paris, dans lesquels on apprend au public les décorations obtenues, les opérations pratiquées sur des personnages plus ou moins marquants, les accidents sur la voie publique auxquels on a porté secours, les maladies, les convalescences, les voyages, les retours, les programmes des cours que l’on ne fait pas, les communications académiques reléguées dans les limites du procès-verbal, etc., etc. Mais, pour obtenir cette faveur. Dieu sait ce qu’il en coûte de sollicitations , de démarches, de courbettes , et combien il faut avoir d’amis ! Si Ton voulait se contenter de Ventre-filet ou de la réclame , la chose serait beaucoup plus simple ; il n’y aurait qu’à compter les lignes et solder la quittance ; mais alors on court le risque de se trouver côte à côte avec un bitume, l’eau odontalgique ou le clysoir! Il y a, d’ailleurs, moyen d’occuper cette place d’une manière convenable et digne : c’est d’écrire un livre, gros ou petit, bon ou mauvais, un Essai sur la Gravelle et la Pierre , par exemple ; avec un pareil prétexte,' il n’y a sorte d’éloges que l’on ne se puisse permettre; et comme il n’en coûte pas plus pour être un Ambroise Paré ou
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un Bichat, rarement on se refuse cette satisfaction : il y en a même qui s’y abonnent (1).
Parmi les hommes qui lisent, il y en a qui savent les secrets de la publicité des journaux quotidiens ; ceux-là ne se laissent pas séduire par les merveilles de la réclame, mais ils pensent que dans les journaux de médecine et de science, ils trouveront du moins une opinion consciencieuse, un examen impartial. Bonnes gens ! qui s’imaginent que l’on va se livrer ainsi aux dents et aux ongles de la critique ! Nous leur dirons donc quel est le procédé généralement usité. L’auteur (s’il sait écrire) fait une analyse de son livre ; s’il n’est pas sûr de sa plume, il la commande à un ami. Cette analyse , on la distribue à cinq ou six autres amis qui font des variations sur ce thème; on les signe X., Y., Z., et on les adresse aux journaux avec les deux exemplaires d’usage. Or, comme nous sommes tout à
(1) Dans le journal le Temps, du 6 janvier 1839, on lit dans un article analytique la phrase suivante : « Nous appelons l’attention des « médecins sur l’histoire d’un enfant de 33 mois opéré et guéri au mi- « lieu de ses jeux;» et cet autre fait, «qu’un ofiScier arrivé à Paris pour « se faire traiter par l’auteur, a été exploré, opéré et guéri en moins « d’une heure, et qu’il est reparti le soir même par la diligence, etc. »
Cette citation m’a rappelé le passage suivant :
Mariine. Comment ! c’est un homme qui fait des miracles. 11 n’y a pas trois semaines encore qu’un jeune enfant de 12 ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras et les jambes. On n’y eut pas plutôt amené notre homme, qu’il le frotta par tout le corps d’un certain onguent qu’il sait faire, et l’enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à la fossette. (Le Médecin malgré lui ,
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