CONCLUSION
Un romancier berlinois! a eu l’idée, en 1892, dé établir une de ces enquêtes littéraires qui sont ahéletlole utiles, parce que chacun y trouve l'occasion de se faire valoir, et que, ‘de l’ensemble des opinions individuelles, on peut tirer une COnclusion, générale. Étant lui-même se entre les deux écoles, celle des anciens classiques et romantiques, déjà confondus dans un passé lointain, et celle des novateurs plus ou moins hardis, l’impartialité Fe a été facile, et il a libéralement convoqué jeunes et vieux à son synode intellectuel. La principale des questions posées était celle de l’avenir de la littérature all mande. Les naturalistes extrêmes ont répondu, comme on deve s’y attendre : « L'avenir, c’est nous. » D’autres, moins absolus ou plus clairvoyants, ont pensé que le naturalisme avait. É surtout une réaction contre l’idéalisme excessif, mais que, éta excessif lui-même, il appelait à son tour une réaction en sens contraire; que c'était, après tout, une importation étrangèr ; peut-être une simple mode, la nouveauté d’un jour; qu'il y ava dans le génie allemand un fonds inattaquable de romantisme, qui reparaissait après chaque révolution: que les grandes œuvr de la littérature allemande avaient été le iroddit de l'imagination plutôt que de l’observation, et que l'Allemagne n aurait jamais ni un Dickens ni un Flaubert; qu’enfin il fallait distinguer entre le naturalisme scientifique et le naturalisme ia. Celui-ci dit Édouard de Hartmann, « suppose des âmes naïves, comm « l’étaient les auteurs des chants homériques, les peintres h « landais, et Gæœthe dans une partie de ses ones mais non
1. Curt Grottotité, Die Zukunft der deutschen Litteratur im Urteil unserer Die ter und Denker, Eine Enquête; Berlin, 1892.
TRS, Du ts tan
ns | CONCLUSION, 1095 | 5 # , esprits travaillés par la manie du raisonnement esthétique ». ‘opinion de Jules Rodenberg, le directeur de la Deutsche Rundhau, fut que l’imitation était par elle-même un signe de faiblesse et de décadence, et Ernest de Wildenbruch disait à son tour : « Ce qui nous manque le plus, c'est la personnalité. Un seul À homme de génie peut plus que tous les programmes d'école. & Q and viendra-t-il° » n.
- Jusqu'ici, ce grand homme n'est pas venu. Quand et de quel côté viendra-t-il? C’est ce qu'il est impossible de-prévoir. Mais il était visible dès les dernières années du siècle écoulé que le naturalisme perdait du terrain, que la critique ne le soutenait plus, que le public l'abandonnait, que les esprits les plus originaux Sen détachaient. Ce qui apparaissait il y a quelques'années comme probable est aujourd'hui un fait accompli. Le naturalisme est en bleine déroute; il a fait place à une espèce de néo-romantisme, dont les principes ne sont pas encore strictement arrêtés, mais qui a déjà le grand mérite de vouloir se rattacher à la tradition nationale. Il n’est pas nécessaire qu'une école obéisse à un code le lois d’une absolue précision, que les règles des genres soient ixées avec une rigueur mathématique, que le poèle sache ce qu'il peut oser et ce qui lui est interdit. Ce fut le défaut des remiers romantiques, de la Jeune Allemagne et encore de la foute Jeune Allemagne de trop légiférer. Il importe seulement que l'effort individuel ne se perde pas dans le vague des influences ontradictoires, qu'une direction générale soit imprimée aux Sprits, et que cette direction soit conforme aux qualitésimmuables lu génie national.
“Un grand danger que la littérature allemande a couru à toutes Le c’est la fascination de l'étranger. Dans cet échange l'idées entre les nations qui est devenu une des conditions de la ie moderne, ce que chacune reçoit n'est pas toujours en proporiôn de ce qu’elle donne. La France, si l'on excepte l’époque ontemporaine, a toujours donné plus qu'elle ne recevait. L'Alleigne reçoit plus qu’elle ne donne. Le signe de cette excessive eptivité, c'est l'art de traduire, qu’elle a porté à un degré de érfection inconnu autrefois. Elle a augmenté ainsi son trésor Méraire ; elle s’est approprié Homèré, Shakespeare, Molière. dis elle ne s’en est pas tenue aux très grands esprits, à ceux ui, comme on dit, appartiennent à l'humanité; il n’est pas un érivain de marque, de quelque côté qu'il lui soit venu, qui n’ait
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trouvé chez elle son traducteur. I y a 1à tout un sÿéléne d'impo tation, qui peut avoir ses LYPAISERES mais qui n’est pas sans dangèr. et qui risque de corrompre à la longue le goût national:
Dans quel sens la littérature allemande doit-elle s'orienter l'heure actuelle? Il y aurait quelque témérité pour un étranger donner là-dessus une indication précise. Un des critiques all mands les plus compétents, dans un petit volume plein d' idées, . déclare d'abord que tout ce que l’Allemagné, dans les déruiel temps, a demandé à l'étranger, elle aurait pu le trouver chez elle et par un développement normal {. Il conseille ensuite aux jeunes poètes, à ceux à qui appartient l'avenir, de se rattacher à ce qui ‘il appelle l’âge d'argent de la littérature allemande, et de remonter, dans le choix de leurs modèles, au milieu du siècle précédent, à l'époque où Henri Heine vivait encore, et où fleurirent simullanément Hebbel, Grillparzer, Richard Wagner, Freytag, une époque qui eut l'avantage d'assister aux tentatives les plus diverses, et qui ne fut, en somme, ni réaliste ni idéaliste avec excès. Le conseil est d'autant plus sage, que c’est de ce côté-là que semble se diriger actueHement la faveur du public. En tout cas, si l'Allemagne veut encore avoir une littératüre originale, ce n’est ni à la France, ni à la Russie, ni à la Scandinavie, c'es! à elle-même qu’elle dévra la demander. ë