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CHAPITRE VI LA POÉSIE DIDACTIQUE ET SATIRIQUE

l'Le Coursier de Hugo de Trimberg. — 2. Les poésies sentencieuses de Henri le Teichner et de Pierre Suchenwirt. —- 3. Les fables - d'Ulric Boner. Poèmes allégoriques; Le Livre des Échecs de Conrad d'Ammenhausen. — 4. Transformation de la légende de Renart Reineke Vos.

À. — HUGO DE TRIMBERG.

Un pauvre recteur de collège, Hugo de Trimberg, écrivit, à la fin du xu1° siècle, entre autres ouvrages aujourd’hui perdus, une sorte d'encyclopédie rimée, résultat de ses nombreuses lectures, etnqu il intitula le Coursier !. Il y traverse au hasard une quantité de sujets, prodigue les conseils aux faibles et aux opprimés, etne ménage pas le blâme à ceux qui le méritent. Les tournois lui paraissent de coupables divertissements. « À quoi pensent, » ditil, « ces deux mannequins baïrdés de fer, qui se précipitent @lun contre l’autre en croisant leurs lances, jusqu’à ce que l'un d'eux se fasse emporter à demi mort? Ne plaignez pas celui qui «est blessé : il suivait sa fantaisie; mais s’il se faisait appliquer pour ses péchés autant de coups qu’il en reçoit gratuitement, «lé salut de son âme serait plus avancé. » Ce sont les romans d'aventure qui égarent les esprits. Pour Hugo de Trimberg, il ny à qu'un livre utile, la Bible. « Mais, » ajoute-t-il, « on connaît mieux aujourd'hui le Parzival et le Tristan, le Wigalois etl’'Enée,

Frimberg est une petite ville des environs de Wurzbourg ; Hugo dirigea une

école dans un faubourg de Bamberg, de 1260 à 1309. Son poème a été publié par laSociété historique de Bamberg : Der Renner, ein Gedicht aus dem XIII. Jahrhundert, Bamberg, 1833-1836.

nouvelle.

l'État et pour lequel Dieu les a instituées. Il ne méprise pas

«rompre une lance avec grâce, » dit-il, « se fait valoir devant À

« l'Érec, l'Ivain ‘et les histoires des attres héros qui siégeai

« autour de la Table ronde. Nos femmes savent comment les y « lants d'autrefois s'assommaient pour l'amour de leurs belles, «elles s’apitoient sur de telles aventures, plus que sur les pla \ « de notre Sauveur. » Mais ses traits les pluë acérés sont dirig | contre le haut clergé. « Rome, » dit-il, « a été bâtie autrefois pa « des brigands : aujourd’hui l’on n'y détrousse plus les voyageurs, « mais on leur vide le gousset en leur vendant des indulgences… Dans une fable, il montre le Loup, le Renard et l’Ane se confes sant l’un à ae : les deux premiers se donnent réciproquemenl l’absolution pour leurs plus gros péchés; mais quand vient lé tour de l’Ane, ses confrères le déchirent pour une peccadille: et l’auteur a soin de nous avertir que l’Ane est un pauvre moine qui a négligé de se mettre dans les bonnes grâces de son prieur."# Le Coursier a été un des livres les plus répandus à la fin du moyen âge; on en fit des remaniements et des extraits au XVIe siècle. Hérdet le cite avec éloge à côté de Freidank, et Lessing avait l'intention de le remettre au jour dans une édition

# 2. — HENRI LE (TEICHNER ». — SUCHENWIRT.

L'enseignement ne prenait pas toujours la voie indirecte du récit poélique; il se présentait aussi sous des dehors plus austères. Le principal représentant du genre didactique proprement dit, dans la dernière période du moyen âge, c'est un poète. autri | chien appelé Henri le Teichner. Ses poésies sentencieuses ne s: pas, comme celles de Freidank, de simples maximes en vers, m des pièces assez étendues, qui rappellent tantôt l’épître, tantôt à satire. Le Teichner composa plus de sept cents ouvrages de ce genre. Ses traits sont surtout dirigés contre les hautes classe qu'il accuse de méconnaître le rôle qu’elles doivent jouer da

chevalerie, comme Hugo de Trimberg; il lui reproche seuleme V d'abandonner ses anciennes traditions. « Un chevalier qui sai

«monde; mais celui qui sauve la vie d’un innocent- se ren & 1. à Dieu. » Le clergé ne remplit pas mieux ses devoirs que la noblesse. « Le Sauveur du monde, » dit le Teichner d une de ses meilleures pièces, « n’a jamais combattu avec l’ép

on n'a jamais porté d’armoiries derrière les apôtres. Mais les prêtres d'aujourd'hui veulent manier deux glaives; ils

oublient que les droits de Dieu n’excluent point les droits de.

César. On représente les saints docteurs d'autrefois avec un livre à la main et une écritoire au côté : s’il fallait peindre un prélat de nos jours, il faudrait lui ceindre l'épée et le poignard, et montrer le diable derrière lui. Saint Pierre et les apôtres étaient des sots de tant se tourmenter pour entrer au royaume de Dieu, si on peut le conquérir par les armes. » Henri “Teichner a le langage vif, comme tous les satiriques du moyen ze; mais c’est l'intérêt de la vérité qui le guide, si l’on en juge ar le ton convaincu des lignes suivantes : « La parole est libre, elle parcourt le monde entier. Nul homme, depuis le roi jusqu’au valet, ne peut empêcher qu'on parle de lui librement. La vérité est si forte, qu’elle ne craint aucune puissance. Quiconque veut s'opposer à elle et ruiner ceux qui la professent, ressemble à un insensé qui, possédant une femme honnête, la battrait toutes les fois qu'il ferait lui-même une sottise. Le glaive et Pexcommunication ne peuvent rien contre la vérité : qu'on l'opprime ici, elle reparaîtra là. »

Henri le Teichner faisait de la poésie l'occupation de sa vie. Il éelare qu’au milieu de ses plus grands chagrins il ne cessa jamais composer. Il débitait ses vers devant les seigneurs et les boursois qui l’entretenaient. Mais il se faisait un devoir de leur dire la Srité. « Le monde, » dit-il, «me donne la richesse, en retour de mon art, et il me prodiguerait bien plus ses faveurs si je vouais louer ses désordres. » — Il mourut, dans un âge avancé, à ienne, vers 4380, et son compatriote Suchenwirt déplore sa mort ces termes : « Il a semé ses fins discours et ses sages enseignéments dans le jardin du monde, pour la consolation des hommes et pour la glorification de Dieu ; il brille, par ses bonnes mœurs, sur tous ceux qui ont cultivé la poésie. » Suchenwirt ue ensuite sa modestie et sa piété, et ajoute que jamais il lavait payé par une flatterie un bel habit ou un riche présent. ‘Un tel éloge avait son prix, venant d’un homme qui pouvait asser pour un rival. Pierre Suchenvwirt a laissé, en effet, outre

Spoèmes darmoiries, un assez grand nombre de pièces didac-

ques et satiriques. Il développe à peu près les mêmes thèmes üele Teichner. Il montre la chevalerie pratiquant l'usure,

Imant la bonne chère, se retirant des combats. Il porte même |

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peint le peuple écrasé sous Le poids des impôts, il dit, en s’ad “sant aux ducs Albert et Léopold : « Laissez paraître vos vertusy

ses remontrances jusqu'au trône des ducs d'Autriche, Dans pièce curieuse, qui a pour titre le Conseil de Sans-Argent, et

« vous voulez éviter les peines de l’autre monde : la malédictic « générale porte dé mauvais fruits. » Îl engage les seigneurs faire alliance avec les villes, au lieu dé chercher à les opprime les bourgeois, à persévérer dans les bonnes mœurs et à nep: se laisser corrompre par la richesse. L'ensemble de ses poési témoigne, sinon d'un talent de premier ordre, du moins d'u esprit Dbservatent et d’un noble caractère 1.

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