‹ Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2Chapitre 1 sur 15 · Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2 · texte numérisé non relu

Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2

Littérature italienne. — Esprit allégorique du moyen âge Rapports du christianisme avec la poésie. — Le Dante. — Pétrarque et Boccace. — Caractère de la poésie italienne. — Poètes latins modernes ; leur influence pernicieuse. — Manière de penser et politique de l'ancienne Rome. — Machiavel. — Grandes découvertes du quinzième siècle.

J'ai déjà essayé de présenter un tableau des diverses nations européennes, des Allemands, des Français, des Anglais et des Espagnols, et surtout de leur poésie et de leurs connaissances dans le moyen âge, et jusqu'au seizième siècle. Il ne me reste plus qu'à traiter de la littérature italienne. Je m'étais réservé de le faire séparément, parce qu'elle sert de point de transition entre la poésie du moyen âge et la littérature nouvelle ii. 1

des derniers siècles , depuis que les sciences et les arts ont été considérablement enrichis, et pour ainsi dire restaurés par elle, aux quinzième et seizième siècles.

L'ancienne poésre italienne se rattache entièrement, d'un côté, à la philosophie du moyen âge, dans le poème allégorique du Dante; tandis que, d'un autre côté, elle se rapprochait davantage des modèles antiques, et était intimement liée à l'étude des langues anciennes. Les deux poètes Pétrarque et Boccace furent des savans qui prirent la part la plus grande au réveil et à la renaissance des connaissances de l'antiquité. C'est en Italie que le génie de la chevalerie et la poésie chevaleresque ont , en général , exercé le moins d'influence. Le Dante voulut d'abord composer son poème en latin. Pétrarque parle même avec dédain et mépris des poésies chevaleresques ; et quoiqu'il ait rendu hommage au génie du siècle par ses chants de troubadour, il était plutôt entraîné par le goût dominant, qu'il n'était intimement convaincu de la nature particulière et de l'excellence de cette nouvelle poésie. En effet, il comptait moins pour sa gloire sur ces chants de troubadours qui l'ont immortalisé, que sur le poème héroïque de Scipion, qu'il composa en latin , et qui aujourd'hui n'est plus connu qu'à cause de l'immense réputation

de son auteur. Cette indécision si naturelle dans l'ancienne patrie du génie romain , entre la ma* nière de penser des anciens Latins et celle des Italiens modernes, leurs arts et leur langue, paraît encore visible dans Boccace , le troisième grand écrivain des premiers temps de la littérature italienne. Il chercha à reproduire les subtils jeux d'esprit que l'on trouve dans les questions d'amour des Provençaux , ainsi que les intéressantes nouvelles des chroniqueurs de la France septentrionale, dans le style des anciens, trop grave, trop savant et trop orné pour le but qu'il se proposait d'atteindre; et comme l'eussent pu faire un Tite-Iive et un Ciçéron. Plusieurs de «es ouvrages n'offrent que de vaines tentatives pour in-7 troduire la mythologie des anciens dans des hisr toires chrétiennes , et même pour exprimer des idées chrétiennes d$ns la langue et selon la mythologie de l'antiquité. C'est ainsi , par exemple, que dans ses romans chevaleresques il appelle Dieu le Père Jupiter, Dieu le Fils Apollon, çt l'ange des, ténèbres Platon. Selon la méthode du moyen âge , il puisa le sujet de quelques poèmes héroïques dans la mythologie ancienne, qui a^ reste lui était assurément beaucoup mieux conr; nue qu'à d'autres poètes français ou allemands , qui avant lui tentèrent de semblables essais. Sa,

prédilection pour l'antiquité se montre encore dans ce choix qui ne lui réussit guère, et on y aperçoit en même temps quels efforts il fit pour allier l'antique à la poésie de cette époque.

De ces trois anciens poètes italiens , le Dante fcst sans contredit le plus riche et le plus impor± tant, et celui dont l'esprit fut le plus inventif. Son ouvrage , qui comprend toutes les sciences et toutes les connaissances de l'époque où il écrivait, ainsi que toute la manière de vivre des temps du moyen âge plus rapprochés de nous* tout ce qui l'environnait, le ciel et l'enfer même tels qu'il les concevait, est unique dans son genre, et né peut être rangé dans aucune catégorie. Il y eut , à la vérité, au moyen âge , plusieurs poèrfies allégoriques semblables au sien , surtout en langue provençale; niais ces poèmes sont perdus ou inconnus, et le Dante s'est montré tellement supérieur à tous les autres poètes qui ont traité le même genre que lui, qu'il lès a fait oublier, et se trouve maintenant seul devant nous. Si l'on voulait considérer la poésie du moyen âge uniquement d'après son esprit propre , et la juger historiquement à part toute théorie générale, et indépendamment des formes d'art des anciens qui ne s'y adaptent point, trois genres principaux paraîtraient être les plus essentiels : ce seraient

le poème chevaleresque, le chant des troubadours, et l'allégorie dans les poèmes dont le but et l'objet, le plan et même la forme extérieure, ont un caractère allégorique, comme celui du Dante. Àijssi bien cet esprit allégorique est répandu et domine dans toute la poésie du moyen âge. J'ai déjà remarqué, en traitant des fables de la Table ronde et de Graal, combien un esprit et un sens allégorique se font sentir dans quelques fiction» chevaleresques. La différence consiste en ce. que, dans ces fictions chevaleresques allégoriques, le sens caché est renfermé dans une exposition de la vie; tandis que dans le Dante, au contraire , les tableaux de la vie ne sont qu'intercalés et distribués dans l'édifice savamment divisé de son allégorie, qui embrasse l'univers en* tier. Le christianisme a beaucoup contribué à faire naître et à répandre ce goût général pour l'allégorie, qui était tellement dominant dans le moyen âge, qu'il faut le supposer presque partout,, et qu'on ne saurait assez l'avoir présent à l'esprit pour toijt bien comprendre.

Si nous envisageons la Bible sous le rapport de la haute influence qu'elle a réellement exercée 6ur l'wsemble de la littérature et de la poésie des temps .^pkpdernes, ou bien sous le rapport des effets que, comme ouvrage ^t par sa forme ex té-

rieure, elle a dû et qu'elle pouvait produire sur le langage, Fart et le génie de l'exposition, nous y remarquerons deux qualités principales. La première consiste dans la simplicité de l'expression et dans l'absence de toute affectation. Quoique toutes les Ecritures parlent principalement ou presque exclusivement de Dieu et de l'homme extérieur, l'expression est cependant partout vivante ; on n'y trouve aucune trace de métaphysique proprement dite, pas plus que ces divisions et ces antithèses, ces notions mortes et ces vaines abstractions dont la philosophie de tous les peuples, depuis celle des Indiens et des Grecs jusqu'à celle des Européens modernes, n'a jamais pu s'abstenir toutes les fois que ces peuples ont essayé d'aborder et d'exposer avec leurs propres forces les sujets les plus élevés de toute réflexion , Dieu et l'homme. Cette philosophie ne pouvait échapper au mal héréditaire d'une confusion insoluble et d'opinions luttant sans cesse avec elies-m&pes, ainsi qu'au raffinement de l'esprit; pas même lorsque, pour y échapper, renonçant à ces hau* tes questions et à ces grands objets, elle se rejetait entièrement dans le monde des sens, ou se retranchait derrière un aveu d'ignorance. La même simplicité et la même absence d# tout art caractérisent aussi la partie poétique de l'Ecri-

DE Lk LITTÉRATURE. 7

ture sainte, quelque riches qu'en* soient d'ailleursles livres poétiques en traits nobles et sublimes. Sous le rapport de la forme et des développémens savans , cette simplicité de la poésie sacrée des Hébreux ne peut, en aucune manière, être comparée à la richesse des expositions grecques. Au contraire, on voit dans ces expositions la fleur de la beauté la plus parfaite toucher presque immédiatement au déclin, et la plus haute perfection de Fart y est souvent et même presque toujours suivie d'un goût exagéré et bizarre , qui se plaît dans des ornemens superflus , dans l'afféterie et dans les inutilités. Il y a dans l'imagination de l'homme , dans toute son économie intellectuelle, dans la direction de ses penchans et de ses sentimens , une foule de causes qui expliquent ce phénomène général dans l'histoire de l'art ^ un grand nombre d'influences qui exercent une action corruptrice sur la fleur délicate de la beauté lorsqu'elle est à peine éclose , qui portent le poison jusqu'à son cœur, et qui fatiguent et changent en afféterie la noblesse des expressions là où déjà elle avait été réellement atteinte. Aussi les poètes chrétiens des tem pis modernes, qui, pour leurs ouvrages, ont fait usage * de la poésie de l'Ecriture sainte, ou qui l'ont; ptfbej pour modèle, comme le Dante, le Tasse, Milton

Page 1