CHAPITRE I. LA RESTAURATION
vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots ?
Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi Fhypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu : Joseph Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie ; il n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il estsimplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé, passablement rente, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; il ne, fait pas étalage de religion, mais de morale ; c'est un gentleman à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à Molièi:e perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit toutl comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie ! comme le spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, oc-
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cupé à renfoncer Tune derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres pièges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle ; à perdre la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni remède ; à s'en aller, le pauvre reixard, la queue basse, le pelage gâté, parmi les liuées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention I On cesse de songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à l'altération de la vérité ; on se laisse emporter par la vivacité de l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la grande invention la verve et Tesprifsont les plus agréables dons du monde ; on les savoure à leur heure ; on trouve qu'ils ont aussi leur place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils fournissent le dessert.
Ce drssert achevé, il faut sortir de table. Après Sheridan, nous en sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il n'en reste plus que la