‹ Histoire de la littérature anglaise, Volume 3Chapitre 130 sur 271 · CHAPITRE II. DRYDEN · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. DRYDEN

Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger toujours en regard de Shakspeare ; même à côté de Shakspeare, et avec la même matière, on peut faire une belle œuvre; seulement, le lecteur est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer rimitateur tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.

11 y a de la vigueur et de Fart dans cette tragédie de Dryden, Antoine et Cléopatre. « Toutes mes autres « pièces, disait-il, je les ai faites pour la foule; « celle-ci, je Tai faite pour moi-même. » Et, en effet, il Tavait composée savanmient d'après Thistoire et la logique. Ce qui est mieux encore, il l'avait écrite virilement. « La charpente de la pièce, disait-il dans sa « préface, est suffisamment régulière, et les unités de « temps, de lieu et d'action, plus exactement obser- « vées que peut-être le théâtre anglais ne le requiert.

198 LIVRE m. L'ÂGE CLASSIQUE.

« Particulièrement, Taction est si bien une qu'elle est « la seule de son espèce sans épisode ni intrigue sub- « siiiaire, chaque scène conduisant à l'efTet principal « et chaque acte se terminant par un grand change- € ment de situation. » Il a fait davantage; il a quitté Tattirail français, il est rentré dans la tradition nationale : « Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, « d'imiter le divin Shakspeare, et pour le faire plus « librement, je me suis débarrassé de la rime. J'ose « dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même c dans cette pièce , et qu'entre autres je préfère la « scène entre Antoine et Ventidius, au premier acte, « à tout ce que j'ai écrit dans ce genre. » Il avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance delà conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, et qui plus est, il marche. Le poète est expert; il a bien calculé, il sait faire une 5cène, montrer le duel intérieur par lequel deux passions se disputent le cœur de l'homme. On sent chez lui les vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels : le poète écrit et pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. 11 y a des caractères virils : lui-même est un homme, el, sous ses complaisances de courtisan, sous ses af*-

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