CHAPITRE IL DRYûEN
comme des cris ou comme une musique faisaient voir rinspiralion intérieure qui les lançait. Une sorte de \ision possédait l'artiste ; les paysages et les événements se déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être, et cette image agissaitet se développait en lui comme l'objet hors de lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il était involontairement acteur et mime; le drame était son œuvre naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet, ' mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe tour à tour sur toutes leurs partics. La flamme qui d'une seule illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de sève, se flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des Ccstes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et, comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs analogies^
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les premiers plus simples conduisant aux seconds plus composés, tous du même ordre, en telle sorte que Tes- ^ prit qui entre dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre : Thomme a le monde entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout le style classique, c'est tout le style de Dryden.
Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la retienne. 11 la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases, pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la route tracée. Vous devinez quelle peut ét/e la beauté dans une pareille œuvre. Cette poésie n est qu'une prose plus forte. Les idées plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies, ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. Les vérités générales attei-