‹ Histoire de la littérature anglaise, Volume 3Chapitre 18 sur 271 · CHAPITRE I. LA RESTAURATION. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. LA RESTAURATION. S

Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie du comte de Rochester', homme de cour et poëte, qui fut le héros du temps. Ce sont les mœurs d*un saltimbanque effréné et triste : hanter les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire le galant, avant d'épouser sa femme, il Tenlève. Pour étaler du scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. Cinq ans durant, diton, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois, avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une auberge, se fit aubergiste, régalant les mariset débauchant les femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils trouvent TafTaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille. Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans

1. Voir une Étude détaillée sur Rochester, par M. Forgues. (Revue dcsff Deux-Mondes f août et septembre 1857.)

les faubourgs des drogues pour faire avorter. CTesl le dévergondage a'une imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses poëmes : il n'a écrit ^ que pour les mauvais lieux. Stendahl disait que l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine ; les cristaux la couvrent, so ramiflent en dentelures, et finissent par transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un appétit rassasié et des sens éteints ; le pis, c'est qu'il écrit sans verve et . correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui manquent; on retrouve dans ses satires un ! élève de Boileau. Rien de plus choquant que l'obscé- \ niié froide. On supporte les priapées de Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes, transforme l'orgie en une œuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand on a senti la sève profonde

de joie et de jeunesse virile qui regorge dans ses ripailles : on en est quitte pour se boucher le nez, et Ton suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté lugubre. « Quand elle est jeune, elle se « prostitue pour son plaisir; quand elle est vieille, « elle prostitue les autres pour son entretien. Elle « est un piège, une machine à meurtre, une machine « à débauche. Ingrate, perfide, envieuse, son naturel « est si extravagant, qu'il tourne à la haine ou à la € bonté absurde. Si elle veut être grave, elle a l'air € d'un démon ; on dirait d'une écervelée ou d'une cou- « reuse quand elle tâche d'être polie ; disputeuse, « perverse, indigne de confiance, et avide pour tout « dépenser en luxure*. » Quelle confession qu'un tel jugement, et quel abrégé de vie I On voit à. la fin le

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