‹ Histoire de la littérature anglaise, Volume 3Chapitre 25 sur 271 · CHAPITRE I. LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. LA RESTAURATION

renoncer au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins, de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler TÉtat, le prétexte de leur conscieuce. C'est dans ces extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à « l'aidition de deux noms, » les idées à des états du cerveau, les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou rendu*, eç sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature que par la face méprisée , et

1, Corpus et substantia idem sîgnifîcant, et proinde vox composita substantia incorporea est insignificans œque ac si quis diceret corpus incorporeum.

Quidquid imaginamur finitum est. NuUa ergo est idea neque conceptus qui oriri potest a voce hac, infinitum.

Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animî, additioneiu et substractionem.

Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.

Veritas in dicto non in re consistit.

Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest praeter motum partium aliquarum intus in sentiente existentium, quae partes motae organorum quibus sentimus partes sunt*

33 LIVRE m. L'AGE CIASSIQUE.

rabattu dans sa conception de lui-même et du monde, pût ployer sous le faix de Tautorité nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise. L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qji'il s'est montré dans la théorie et dans les mœurs.

Quand les théâtres, fermés pur le Parlement, rouvrirent, on s'aperçut bientôt que le goût avait changé . Shirley, le dernier de la grande école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés do refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir le Songe d'une nuit d'èU\ déclare « qu'il n'y retournera plus jamais, car c'e^t la plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie. » La comédie se transforme; c'est que le public s'élait transformé.

Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes jeunes et charmantes ! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant cp.s décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par

CnAPITRE I. LA RESTAURATION. 39

des hommes, Tillusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour rêver. 11 y avait dans ces cœurs tout neufs comme un amas de passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poBte vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats, par-dessus tout l'extase des passons romanesques, voilà les spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Us montaient d'euxmêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie transligure ; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines prodigalités de

ses couleurs surchargées, comme un musicien suit aine symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où Timagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans Thomme ce qu'il y a di plus exalté et de plus exquis.

Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute sorte d'agréments extérieurs; mais le cœur leur manque. Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que le plaisir, et dans Thomme que les sens : un Rochester au lieu d'un Mercutîo. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée ; il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe palpable et grossière. Donnezlui une peinture exacte de la vie ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez -vous au parc, ses essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans l'antichambre ; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura

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