CHAPITRE IV. ADDISON
pièges étaient très-serrés à l'entrée du pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage, s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon cœur se remplit d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient à rimproviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une
LUT. ANGL. Ul — 27
des deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais l'autre était un vaste océan semé d'Iles innombrables : ces tles étaient couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix humaines et d'instruments mélodieux. — La joie entra dans mon cœur à la vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées ; mais le Génie me dit qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir à chaque instant sur le pont. — Ces îles, me dit-il, que tu vois si fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de sable sur le rivage de la mer ; il y en a des myriades derrière celles que tu découvres, au delà de ce que ton œil, et même de ce que ton imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la possession mérita des efforts ? La vie semble-t-elle misérable, lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense î Dois-tu craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse!