CHAPITRE I. LA RESTAURATION
des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de trèsgrandes; bien des gens ont plus d'envie d'en pleurer que den rire : Arnolphe, Dandin, Harpagon, approchent de bien prèsr des personnages tragiques, et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les originaux diaprés lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science, essaye une nouvelle scie ou inocule un virus ; pensez aux longues nuits d'hôpital, au patient hâve qu'on poite sur un matelas vers la table d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du paysan , dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère hydropique S pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le cœur gros, tout gonflé par le sentiment de la misère humaine ; vous découvrez que la vie, \iie de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de passions douloureuses ; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre, d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare ; vous n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce pêlemêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos légers Fran-
1» Consultations de Sganarelle dans le Médecin malgré (ni.
çais ! comme toute laideur s'efface ! comme il est amusant le spectacle que Molière vient d'arranger pour nousl comme nous savons grè au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous avons un monde riant, en peinture il est vrai ; on ne peut l'avoir autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité I quel art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire écho. C'est bien assez de sentir nos plaies ; n'allons pas les revoir au théâtre. La philosophie , qui nous les montre, nous conseille de n'y pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade, de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le vice : ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux circonstances ; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un caractère grognon.