‹ Histoire de la litterature canadienneChapitre 52 sur 66 · FE, LUE" | LE · texte numérisé non relu

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sur la nature canadienne; ses personnages 80nt des types pris dans les rangs de notre société. Ne comptant que sur … son esprit pour donner à ses récits la forme qu’ils revétent, ;] voulut aussi en prendre le fond au milieu de nous. Ce n’est pas un mince mérite que celui-là, et je le répète de nou- M veau, l’auteur a attaché son nom à des œuvres qui vivront M aussi longtemps que la langue française sera parlée sur les. % rives du St. Laurent. Ilest, sous ce rapport, dans la litté- E rature légère, ce qu'est Garneau dans la littérature sérieuse ; je dois rendre cette justice à ces deux canadiens illustres. Trois légendes de mon pays, ou l'Evangile ignoré, l'Evangile prêché, l'Evangile accepté, tel est le titre d’une des meilleures productions de M. Taché. Outre la forme qu’elles revêtent, ces légendes constituent les trois parties d’un drame vivant, dans la manière des trilogies grecques : chacun de ces récits 14 caractérise une de ces grandes situations qui, en 80 dégas | geant, font époque dans l'histoire religieuse et sociale des : races aborigènes du Canada. Dans la première, l’auteur nous ne: montre l'état de barbarie dans lequel était plongé les f indiens de l'Amérique du nord avant l’arrivée des mission naires: Dans la seconde, on assiste à cette lutte tempétueusen qui se fit dans la nature insoumise dés sauvages, lorsque leur | fut exposée la doctrine catholique avec l'alternative de ses 1

promesses et de ces châtiments. Dans la troisième, on voit

la troisième, Le géant des Méchins.

Le style dans ces trois récits conserve son originalité jus qu’à la fin. Le langage naïf et figuré des indiens est fort bien rendu et leur caractère est peint au naturel. La première sn

Her

légende est de beaucoup, suivant moi, la mieux touchée: elle se prête d’ailleurs davantage à la fiction et à l’ornementation k du récit. . ‘2

Mais le meilleur morceau de littérature de M. Taché est

sans contredit son étude de mœurs: Æorestiers et Voyageurs. a M j LA

Cette esquisse porte l’épigraphe suivant d'Alfred de Vigny 2

Qu'il est doux d'écouter des histoires,

Des histoires du temps nassé,

Quand les branches d'arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé.

Les deux types qui se sont développés le plus spécialement peut-être parmi notre population canadienne sont ceux du forestier et du voyageur, le premier à cause de nos grands bois est nécessairement trés curieux à étudier ; le second, plus curieux et plus pittoresque encore, résume tous les autres,

Le voyageur canadien est à la fois poète, guerrier, chasseur, conteur, pécheur, marin, colon, bûcheron ; il sert d’interprète pour l’occasion et souvent il a été le premier dé-

» couvreur des plus belles terres de ce continent. ‘“ Selon les

besoins et les exigences des temps et des lieux, dit M. Taché, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du golfe, faire un canot d’écorce et le diriger à

travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur

les neiges profondes. Il sait comment on prend chaque espèce de poissons dans chaque saison: il connaît les habitudes de toutes les bêtes des bois qu’il sait ou poursuivre ou trapper.

… La forèt, les prairies, la mer, les lacs, les rivières, les élé-

ments et lui se connaissent d’instinct.”

Dans la première partie de son récit, les Chantiers, l’auteur s’est efforcé de retracer quelques scènes de notre grande et belle nature du Canada, avec les mœurs de la forêt. Dans l'Histoire du Père Michel, il a réuni sur la tête d’un seul acteur plusieurs aventures qui sont réellement advenues à divers personnages que la tradition eite encore. Le nom de Cadieux est de ceux là: on lit avec intérêt cette histoire touchante. Qui n’a été endormi sur les genoux de sa grand”môre au chant monotone de la complainte de Cadieux! Quels souvenirs et quelle poésie il y a là! En lisant ces pages on se ressouvient et il fait bon parfois de se ressouvenir.

L'auteur raconte avec cette facilité et ce charme pittoresque qui font tout le mérite de ces espèces de récits. Souvent le style est âpre, rude, incorrect même, inégal,

mais toujours vif, bouillant de verve et d'originalité. Le père Michel est un type que nous avons tous connu ici ou là, qu’on rencontre à tous les âges de la vie, c’est le même trappeur, le vieux voyageur de là-haut revenant des chantiers après une longue absence, la mémoire chargée d'histoires de revenants et de feu-follet, ayant longtemps vécu et connaiïs- \ sant beaucoup par son expérience personnelle, débitant à qui veut l'entendre des histoires populaires, des récits de chasse-galerie, les tours de force de hommes de la cage, des tee et surtout sa propre histoire qui s’allonge cheats Jour de nouveaux détails. 5

Forestiers et Voyageurs seront pendant longtempsencore une de nos meilleures esquisses de mœurs. Cette étude met dans l'ombre plusieurs romans canadiens qui, dans l’esprit de leurs

auteurs, étaient destinés à exprimer nos anciennes COUtUMES, AA

la vie et les mœurs de nos ancètres.

PHILIPPE AUBERT DE GASPE est née à Qué bec le 30 Octobre à 1786 ; il mourut en 1871. Descendant d’une ancienne et noble famille, il avait hérité de cette bonhomie et de cette courtoisie si caractéristique chez les gentilhommes d’une, autre époque. Il passa une bonne partie de son enfance et de sa M vie à St. Jean-Port-Joly dont il était le seigneur. Après avoir fait ses études au séminaire de Québec, il étudia le droit

sous le juge en chef Sewell, alors procureur général. Mais

il ne se livra à la pratique de la profession que pendant quelques années, après quoi il accepta la place de shérif de. Québec, et ce fut son malheur ajoute un de ses biographes. Tournons la page sur ces infortunes pour assister à l’origine des Anciens Canadiens et des Mémoires. Je laisse la parole à son biographe, M. l’abbé Casgrain.

“ Lorsque les Soirées Canadiennes furent fondées (21 Fev., u 1861), M. de Gaspé passait ses heures à Québec et demeurait dans la côte de Lery, en face de l’ancienne résidence de la

famille de Léry, cet autre témoin du passé, qui, avec 5a

cour, sa disposition singulière, pignon sur rue, rappellent d’autres temps et d’autres habitudes. M. de Gaspé suivit avec intérêt le mouvement littéraire, inauguré par les Soirées, :

qui donnait de belles espérances. L’épigraphe que les collaborateurs avaient mise en tête de nu recueil l'avait singulièrement frappé : F

‘ Hâtons nous de raconter les délicieuses histoires du peuple, avant qu’il les ait oubliées.”

“ Voilà une pensée patriotique, se dit-il; la mémoire des anciens canadiens est remplie de ces traditions intéressantes qui vont se perdre, si la génération actuelle ne s'empresse de

les recueillir. Maïs la plupart de ces écrivains sont des jeunes gens qui ne peuvent puiser ces souvenirs que dans la mémoire de vieillards comme moi. C’est donc un appel qui m'est fait à moi-même: et il prit la plume. Telle est l’origine des Anciens Canadiens.

“Les Mémoires, qui parurènt en 1866, eurent un succès plus calme, mais non moins solide. Les Mémoires sont la continuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens; ils achèvent de peindre cette société que M. de Gaspé avait 181 bien commencé à nous faire connaître.”

Dans les deux livres de M. de Gaspé,+la variété, le naturel

set la grâce s’en disputent le prix. C’est un véritable arse-

Mnal où l’auteur a consigné les actions, les anecdotes, les traiditions de familles, et les scènes légendaires dont il a été le témoin pendant.sa longue vie. En finissant sa carrière littéraire à l’âge avancé de 79 ans, l’illustre vieillard termine par ce mot qui peint la nature de son talent et la gaieté de “son caractère, par ce refrain d’une ancienne chanson cana- “dienne : Bonsoir la compagnie.

M. de Gaspé est doué d’un incontestable talent de conteur, “c'est le Jean Paul Richter du Canada. Doué d’une mémoire “excellente, d'un goût rare, il sait enjoliver son anecdote en Ma présentant sous des dehors attrayants. Franc, loyal, naïf, “plein de courtoisie et de délicatesse, les qualités de son carac- Mère se peignent dans son style. J’ai entendu des critiques Mui faire ce reproche: M. de Gaspé a le tort de trop parler. Me lui. Maisille fallait bien: c'étaient ses propres mé- Mmoires qu'il écrivait et non ceux de ses voisins. C’est parce qu'il a été mêlé aux événements qu'il raconte qu'il en parle

avec cette netteté et ce coloris charmant. Au reste il na pas de paroles amères ; ce qu’il dit de nos hommes illustres 1 du passé ne peut que les honorer et rendre leur mémoire 4 chère à leur compatriote. Il est beau en effetde voir ce vieillard, qui a tant vécu, verser une larme sur la tombe de ses amis d'enfance qui l’on précédé dans l’éternité.

Les Anciens Canadiens sont peut être la meilleure esquisse # de mœurs qui ait été publiée en Canada. Les coutumes, les habitudes, les tendances, le caractère et les manières de noS ancêtres se trouvent fidèlement représentées dans cette chro-M nique du bon vieuxtemps. L'auteur était d’ailleurs la seulen personne qui pouvait nous léguer cette belle page de notre ; passé. Né vingt huit ans seulement après la conquête, ap partenant à la vielle noblesse du pays, mêlé à tous les événe- à ments politiques et sociaux qui suivirent la Cession, initié ( aux habitudes du colon par un contact continuel avec les w classes agricoles et ouvrières, observateur adroïit, connaissant à fond le cœur humain, il a pu saisir facilement et une à une les péripéties du grañd drame canadien. |

Jules d'Habertville est le héros du roman. Il est la per sonnification de cette bouillante jeunesse française qui, SUIM les plaines d'Abraham, se rua contre les anglais avec l'im pétuosité du lion ; c’est encore le type du gentilhomme fran-w çais, du seigneur affable, vivant au milieu de ses censitaires,s faisant le bien pour le bien lui-même et se consolant ainsi des malheurs de la Cession. L’ami de Jules, Archibald Cameron de Locheill est un beau caractère ; chez lui la no° blesse du caractère s’unit à cette vague rêverie mélancolique habituelle aux blonds enfants de l’Ecosse. Et Blanche ! quel type ravissant de la canadienne ! Et J osé, ce parangon des serviteurs, et mon oncle Raoul, le chevalier philosophe ets lettré du manoir. Ces personnages sont bien esquissés. Leur individualité se soutient parfaitement du commencement, jusqu’à la fin. Ils sont entiers dans leur conception. Pen dant longtemps encore on lira les deux livres de M. de Gaspé: ù .On les lira pour s'amuser et pour s’instruire, Car l’auteur a. su mêler l’agréable à l’utile, \ ÿ

«: Né le 30 Octobre 1786, les souvenirs personnels de M. de Gaspé, dit M. $. Lesage, embrassant une période de plus de F0 ans et sa jeunesse s'étant écoulée au milieu des témoins oculaires de la conquête, il a été à même de recueillir parmi eux les tristes mais glorieuses traditions de -cette époque encore jeune de notre histoire. Cela fait en tout une période d'un siècle entier, dans laquelle l’aïimable chroniqueur a butiné au courant de la plume racontant sa vie en y mêlant celles de ses amis et les récits de ses contemporains ; et cela vec unie verve toute gauloise et une aisance parfaite.

“ Placé par la naissance aux premiers rangs de la vielle aristocratie canadienne, qui au temps de sa jeuneïse, pro- . longeait encore, autour des gouverneurs anglais, l'existence de la cour vice-royale, il s'est nourri de ses traditions de famille ; il a prit part à ses fêtes, il a vu passer et dispar- » nître tour à toûr à ses côtés les illustrations du rang, de la beauté et du talent, qui faisaient l’ornement de cette fière et puissante société du temps passé et il s’est plu à les faire revivre dans ses Mémoires.

« Observateur fin et délicat il a su faire un choix judicieux parmi les matériaux sans nombre qui ont dù se présenter à son souvenir. Ce qui fait bien souvent le succès des mémoires, ce sont les révélations scandaleuses, les médisances bien apprêtées ; mais je vous défie d'en trouver une seule dans le livre de M. de Gaspé; pour éviter de dire du mal, il n’a fait que les portraits de ses amis, et il les a peint avec la touchante mémoire du cœur.” (1)

Les deux ouvrages de M. de Gaspé tiennent, à la fois, de la nature du roman et de l’histoire. Ils offrent tous les attraits, les incidents, l'intrigue que l’on trouve dans les romans, les Anciens Canadiens surtout. Ce sont des esquisses de mœurs parfaites et qui peignent à la perfection l’ancienne société canadienne. Ces esquisses font pâlir bien d’autres productions pour lesquelles les auteurs avaient revendiqué ce titre. Mais ce titre là, ne l’atteint pas qui veut. La saine

- [1] Revue canadienne, 1866.

critique seule peut le décerner. Aïnsi, la bonne opinion lit- É téraire ne mettra jamais sur un pied d'égalité le Charles 4 Guérin de M. Chauveau avec Les Anciens Canadiens de M. de “ Gaspé, parce que le premier n’est qu'une ébauche inachevée « et incomplète des mœurs canadiennes ; au contraire, l'autre | fait connaitre la vie canadienne à peu près sous tous ses aspects. -

Mais je considère que les ouvrages de cet écrivain se rattachent encore au genre historique, particulièrement les. ; Mémoires. Sous cette fiction gaie, ces incidents aux couleurs 4 | naturelles, ces développements et ces descriptions, il y a l’em- À

chéologue. Il y a quelque chose d’antique que l’auteur, avec son admirable talent, époussette et lustre pour le besoin de 1 circonstance. C’est le vieux Québec, c’est l’état de choses M ancien qui passe sous les yeux de la génération actuelle. - 1 De la première page à la dernière j'y trouve des renseigne- « ments historiques et anecdotiques qui me rappellent et l’his- … toire des institutions de mon pays et l’histoire des person-. nages illustres qui ont servi la patrie. Tantôt c’est le récit mouvementé, dramatisé de toute une phase de notre histoire, « la guerre de sept ans par exemple ; tantôt c’est un détail de“ 4 famille ou le portait d’un homme public ; partout c’est l’histoire du peuple canadien, sinon l’histoire des faits, du moins 4 le miroir fidèle de nos anciennes mœurs. 7 | Le premier volume du Foyer Canadien renferme un petit. roman dû à la plume de Paicrppe AUBERT DE GaAspx, it 4 il a pour titre: Le Chercheur de trésors, ou l'influence d'un livre. À L'auteur a voulu en faire un roman de mœurs, et ses person- | nages sont historiques nous assure-t-il dans sa préface. k Quoi qu'il en soit l’auteur s’est basé sur des faits, des pra- M tiques et des coutumes généralement en usage dans les pre- M miers temps de la colonie. L’'ignorance des premiers habi- @ tants du Canada avait contribué à enraciner chez eux des préjugés qu'ils avaient souvent emportés de la mère patrie et u qui prirent de la consistance dans un monde nouveau, AU Bei d'une nature sauvage, entourés de phènomènes DATES qu'ils. ne pouvaient expliquer,

Charles Armand, le héros du livre, estalchimiste; c’est sa

manie. Il recherche la pierre philosophale. Il a été entrainé là par la lecture du Petit Albert; cette manie est dé-

générée en passion. Il va jusqu'à se rendre coupable des plus grandes folies pour avoir une maiïn de pendu, talisman infaillible pour découvrir les trésors enfouis.

Le style est clair, sans prétention. L'auteur a eu le talent de mêler a son récit plusieurs petits épisodes de la vie canadienne. Cctte nouvelle est trop courte, c’est le seul défaut qu'on peut lui reprocher.

Ce livre parut d’abord en 1837 sous le titre: l’Influence

d'un livre.

M. de Gaspé, fils, mourut à Halifax en 1841. Il était employé dans les départements publics de la chambre des communes de la Nouvelle-Ecosse. Il avait hérité de son père de talents littéraires qu’il n’a pas eu le temps de faire fructifier.

M. Gærin-LaJote était à peine sorti de l'enfance que les lettres étaient devenues sa passion favorite. Il n'était âgé que de 18 ans lorsqu'il composa Le jeune Latour, tragédie en vers dont j'ai parlé ailleurs. Il publia un Catéchisme politique

mis à la portée du peuple et fut un des fondateurs des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien, Ce fut dans l’une et l'autre de ces deux revues qu’il publia son histoire de Jean Rivard, roman dans lequel l’auteur a voulu dramatiser et personnifier la vie du défricheur canadien aux prises avec les - épreuves, les infortunes, les difficultés qu'il rencontre. Ilse

divise en deux parties sous les titres de Jean Rivard, le défricheur canadien et Jean Rivard, économiste.

- Dans la première partie, c’est l’histoire d’un jeune homme

- plein de courage et d'énergie qui, après avoir fait son cours : d’études dans une de nos maisons d'éducation se consacre aux - rudes travaux du défrichement. Il faut le voir ce brave jeune » homme, un sac de provision sur le dos, sa hache à la main, ben aller dans la forêt, y bâtir une modeste maison en bois ronds, faire le désert autour de son gite en attaquant à coups » redoublés ces arbres séculaires. Que de misères, que de priva-

tions! N'importe, rien ne le décourage. Peu à peu le sol est déboisé autour de la petite maison ; il ensemence cette terre neuveët il est amplement récompensé.de ses labeurs par une belle moisson ; les épis dorés réjouissent sa vue et lui font oublier ses fatigues, le succès couronne ses efforts. Ses compatriotes viennent le rejoindre et s'établir autour de lui. C'est maintenant un cultivateur à l'aise, aimé de $8es voisins et reconnu comme le père et le véritable fondateur du désert, un digne fils de ses œuvres. C'est ainsi que Jean Rivard nous apparaît dans la seconde partie du volume. C’est encore le pionnier hardi, l’infatiguable travailleur, le cultivateur vigilant, bebout avec l'aurore, mais l’aisance règne autour de lui. D'abord une femme, sa chère Louise, est venue le rejoindre et égayer sa solitude par le charmant badinage de sa voix douce et harmonieuse. Puis, la chétive cabane a disparu ; une jolie maisonnette l’a remplacée, toute coquette avec ses pignons blancs, ses persiennes vertes et sa toiture rouge; un beau verger s'étend aux alentours de la maison; le printemps, les branches en sont chargées d’arôme et de fleurs ; l'automne, les rameaux plient sous le poids de ces gros fruits à l'écorce vermeille et au jus succulant; des abeilles vigilantes bourdonnent en voltigeant de fleur en fleur, de pré en pré, et reviennent au domicile chargées d’un riche butin cueilli sur les trèfles fleuris du voisinage. Heureux, Jean Rivard se promène dans la basse cour, entouré de volailles. auxquelles il jette des poignées de grains; un gros coq perché sur la clotûre chante à tue tête; les vaches grasses ruminent silencieusement en se laissant traire par Louise; le lait chaud bouillonne dans les vases en fer blanc, et le plus jeune de la famille, assis à côté de sa mère, trempe ses petits doigts dans le bouillon blanc; les derniers rayons du soleil embrasent de mille feux le feuillage de laforèt et la brise embaumée jette à pleine coupe l’arôme fortifiant des champs. Plus fier qu'un potentat sur son trône, Jean Rivard parcourt son domaine, va et vient, flatte un jeune poulain qui hennit en regardant sa mère. belle jument poulinière qui se frotte les rains le long de la barrière ; plus loin une paire de bœufs,

: ‘encore sous le joug, boivent à longs traits dans une auge en se battant les flancs de leur longue queue.

ne La forêt a reculé devant les efforts, le travail, l'énergie et « l'intelligence de Rivard ! déjà un joli groupe d'habitations s'est formé. Il a aidé de ses conseils et de son expérience les … compatriotes qui sont venus le rejoindre. Et le canton va ce toujours en augmentant ; déjà une double haie de maisons

cest formée autour de la petite chapelle; c’est maintenant un

—… beau village traversé par une voie ferrée; c’est le bourg Æ

… commercial de Rivardville. Jean Rivard est nommé maire

…de son village. Plus tard on l'envoie siéger en parlement. La Mais il n’y reste que quatre années: sa charrue, sa femme At. ° °

Met ses enfants ont plus d’attraits pour lui que le tumulte des

= pe

villes et les ennuis de là politique.

“ Lelivre de M. Gerin-Lajoie a donc un but noble, c’est une bonne action. Il montre jusqu'où peut atteindre un jeune . homme de cœur et ce que peuvent produire dans notre pays pour le bien général et l'avantage des particuliers, l'intelli- . gence et la force de volonté jointe au travail et à la persé- … vérance. |

“à L'auteur a une manière agréable de dire les choses: je … veux dire que son style est coulant et aisé, sans recherche

EN

ni affectation, ni contrainte, Beaucoup de naturel surtout. On ne trouve pas dans Jean Rivard une multiplicité d'événe- | ments qui font de la plupart des romans du jour autant de pro- « ductions invraisemblables; non, l’auteur est simple dans son . plan comme dans son style, du commencement jusqu’à la “in. C'est une simplicité qui plait et qui charme. Elle rappelle tout ce qu'à d’agréable pour l'œil un panorama . agreste, uné nature douce, à la fois paisible etriante. L’ou- . rage résistera certainement aux atteintes du temps. Voici Ce qu'en pense M. H. Fabre: ‘“ En outre des Anciens Cana- diens, deux romans ont fondé le genre et fixée le cadre du roman canadien : Charles Guérin et Jean Rivard. Si les deux héros de MM. Chauveau et Gerin-Lajoie se fussent rencon- … trés dans le monde, ils eussent été amis, ou parents, car, dans

| la fiction ils ont un air d'intimité. Les deux histoires sont

WU. U ALAIN Ÿ A

vraies, intéressantes, bien conduites, les personnages sont naturels, la couleur locale bonne ; cependant le grand suCCÈès obtenu par Jean Rivard, à fait jusqu’à un certain point défaut à Charles Guérin, qui, avec des paroles plus brillantes, est inférieur à son heureux rival comme étude exacte des mœurs canadiennes.” | Madame RosanNA ELEONOR LEPROHON, née Mullins, à largement contribué au succès de la littérature anglo-canadienne. Ses dispositions littéraires se manifestèrent de bonne heure. Elle n’était âgée que de 14 ans qu’elle contribuait par ses poésies à la rédaction de plusieurs journaux, le Litterary Garland entr'autres. Ses essais en prose Sont nombreux et ceux que je mentionnerai plus loin ne sont que les principaux d'entre eux. I1 faudrait ajouter à cela une grande variété d'articles sur toute sorte de sujets. Klle a encore beaucoup fait pour la presse américaine. 4

Peu d'écrivains ont autant contribué à donner à notre litté- ; rature une tournure nationale. Toutes ses nouvelles sont prises dans la vie réelle et sur des sujets purement locaux: Ses romans sont essentiellement canadiens ; ils copient notre société telle qu’elle existait soit avant soit après la conquête. On respire en les lisant un parfum de nationalité, de patriotisme; ils sont imprégnés d’une odeur locale qui rappelle le véritable terroir national; on se sent chez soi, at home comme dit l'anglais. Les descriptions géographiques, les détails historiques, la peinture des mœurs, le caractère des personnages, le lieu de la scène, l’ensemble et les particula-t rités, tout me rappelle le Canada avec ses grandes beautés naturelles, son elimat exceptionnel, ses neiges, ses frimas, SON soleil de juillet, ses grands lacs, ses belles rivières, les amuse: ments, les tendances et les goûts de ses habitants.

Madame Leprohon à fort bien auguré qu’en revêtant ses, écrits de ces couleurs locales, ils étaient destinés à vivre plus longtemps qu'un pur récit d'aventures ou d'incidents étrangers au Canada et à sa population. Elle s’est ménagée une place distinguée dans notre littérature nationale. Ses opinions et ses jugements n’ont rien de blessant pour Ja natior

malité canadienne française et en tous points elle sait rendre Justice à nos compatriotes. Ce n’est pas une mince qualité que celle là.

D Au point de vue purement littéraire ses œuvres se distinguent par une grande pureté de style et une agréable finesse d’idées et d'expression; elle réussit beaucoup mieux dans la peinture des passions douces ; le récit est peut-être un peu simple, Kintrigue n’est pas toujours assez compliquée, On pourrait exiger plus de variété, de vie et d’entrain; mais

. tout de même, j'aime ces petites nouvelles si morales, si ‘tendres, si imprégnées de sentiments nobles et élevés.

… Ida Beresford parut d’abord dans le Literary Garland de 1848. Cette nouvelle a été traduite en français par M. de Bellefeuille. Elle n’est inférieure à aucune des autres productions de l’auteur. Le caractère d’Ida, l’héroïne, est parfaitement dessiné, avec ses défauts et ses qualités, Elle est animée de cette noble indépendance que le génie seul fait concevoir chez les auteurs. Il y a là des pages qui annoncent une grande puissance d'imagination et beaucoup de facilité pour la description. Cette première nouvelle fut suivie de

- Florence Fitz-Hardinge, publié dans le Literary Garland de

1849; Eva Huntingdon, do, 1850 ; Clarence Fitz-Clarence, do, . 1851; Eleveen O’Donnell, publié dans le Pilot de: Boston, en

u1359; The Manor-House of de Villerai, publié dans le Family

Herald de Montréal, 1859, traduit en français par M. de

Bellefeuille; Antoinette de Mirecourt, 1864, et Armand Durand,

“1868. Ces deux dernières nouvelles ont été. traduites en

Mrançais par M. J. A. Génand' :

Lu Antoinette de Mirecourt, de beaucoup le meilleur écrit de

Mme. Leprohon, est la continuation naturelle du Manoir

de Villerai; les scènes de ce dernier se rapporte à la guerre

de sept ans qui précéda la Cession ; l’autre se rapporte à l’é-

"poque qui suivit immédiatement la conquête. La critique

Muivante de M. de Bellefeuille, à propos d’Antoinette de

| peut s’appliquér à la plupart des œuvres de l'an.

| Mirecourt,

Meur : elle est peut-être un peu flattée, mais en général elle test assez juste:

« Te talent de Madame Leprohon puise de préférence les sujets de ses travaux dans les scènes de la vie sociale et élé-

gante, dans les mœurs du grand monde, dans les accidents et

les aventures des gens heureux, considérés tantôt au foyer domestique et dans cette vie intime qui offre à l'œil obser

vateur des tableaux si gracieux, tantôt dans les relations, le commerce et les plaisirs de l'extérieur et de la société. Soit

qu’elle place le théâtre de son récit en Angleterre, soit qu’elle :

le place en Canada, elle arrive à choisir ses héros dans les hautes classes et leurs aventures dans celles du monde élé-

gant. Le roman de mœurs est son favori; elle n’attaques 4

guère le roman historique.

& Le drame même, qu’elle placera dans une période intéressante de l'histoire et dans Jequel elle fera peut-être, mais incidemment, le récit d’un événement historique, ne sera pas un roman historique. Elle n’a choisi cette période que pour piquer, par des noms connus, la curiosité du lecteur et sur tout pour étudier les mœurs et se servir des faits que Ces événements ont pu produire dans la vie sociale; mais CCS

événements eux-mêmes, ils ne sont que secondaires pour $0n

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