‹ Histoire de la litterature canadienneChapitre 57 sur 66 · EN · texte numérisé non relu

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l'œil avant d’avoir tourné le deuxième feuillet. L'auteur perd son temps comme le lecteur, et il frappe à la porte du critique pour recevoir une mauvaise note.

M. Deguise corrigera ces défauts. Son style est nelle que l'invention du plan; la forme vaut mieux que la char pente. Je l’engage à persévérer. |

Quel thème pour les romanciers que la dispersion des Acadiens, chassés du sol des ancêtres par le fanatisme anglais en 1755. M. Bourassa à puisé dans ce drame émouvant le sujet de son livre, Jacques et Marie ; l'Evangeline de Longfellow retrace les malheurs de ce touchant épisode, ; c'est aussi là que M. Deguise a puisé la partie historique de sa légende canadienne : Le Cap au Diable.

Elle vivait heureuse la famille St. Aubin lorsque tout à -coup éclata dans le ciel pur des acadiens le coup de foudre qui les dispersa aux quatre coins du globe : M. St. Aubin d’un

côté, sa femme de l’autre et leur enfant, la petite Hermine, sur une troisième plage. Une tempête affreuse avait encore contribué à les éloigner les uns des autres. Tous trois, vivant isolément, croyaient les autres membres de la famille morts depuis longtemps. Mais la providence les rassembla, et quel bonheur quand on se retrouve ! Tel est le fond de cette petite nouvelle-publiée en 1863, in-8vo. pp.32. Le style estun peu engourdi, surchargé. L'auteur n'avait pas encore la facilité, ni surtout le flexibilité qu’il a déployées dans les publications qui suivirent. La partie historique de cette légende est empruntée en grande partie au livre estimé de M. Rameau, Acadiens et Canadiens.

Josepx MARMETTE n’était connu que par la publication de Charles et Eva dans la Revue Canadienne, récit assez pâle et écrit avec un style d’écolier, lorsque parut en 1870: François de Blainville; Scènes de la vie canadienne au XVIIIe siècle, in-8 pp. 299.

. François de Blainville est un roman historique. Nous sommes à 1690. Sir W. Phips remonte le St. Laurent et vient placer la bouche de ses canons en face du fort de Québec, Frontenac arrive de Trois-Rivières et de Montréal, où

il a organisé la défense de ces places. François Lemoyne de Blainville, le héros du livre, après avoir soupé au Château de St. Louis avec le gouverneur, se rend chez son ami intime, Louis d’Orsy et sa fiancée, Marie Louise d'Orsy.. Le père était mort de la main d’un corsaire anglais. Et pendant que Louise habitait Boston elle avait dit à un jeune officier anglais qui lui faisait la cour : “Jamais! La fille des barons d'Orsy ne peut être la femme d’un homme dont les compatriotes ont tué mon père!” Hasting avait juré de se venger de ce refus. Ce moment est arrivé : il fait partie de l’armée navale de Phips.

L’aubergiste Boiïisdon avait autrefois favorisé la fuite de l'indien Dent-de-Loup, fait prisonnier à Québec. L'indien avait conservé de la rancune aux français pour cette détention et méditait une vengeance. Hasting et lui comptaient sur Boisdon, âme cupide et basse, pour exécuter leur infime dessein.

Le commandant anglais somme la ville de se rendre. Fron-

tenac refuse et le bombardement commence. Les événements

se précipitent et le sombre nuage grossit au-dessus de la tète

de Marie-Louise et de son fiancé. Elle reçoit une lettre de Hasting, qui veut la revoir. Grâce à la complicité de Boisdon, il entre dans la ville, accompagné de Dent-de-Loup, avec le projet d'enlever la jeune fille. Blainville arrive juste à

temps pour la sauver. Ici les incidents se succèdent avec «

rapidité, la.scène est animée et l'intérêt va croissant. Hasting finit par échapper aux balles des soldats et aux entraves de Bras-de-fer, espèce de géant canadien. Dent-de-Loup s’échappe avec beaucoup de difficultés, lui aussi. L'histoire de cette nuit est bien racontée, les événements sont liés ensemble et naissent les uns des autres; c’est la partie la plus dramatique du livre. Par la suite, l’action se ralentit un peu. … Boisdon, accusé de trahison, est emprisonné. Hasting et »

Dent-de-Loup ourdissent de nouveaux projets, mais le pre-

mier est tué à la bataille de la Canardière par Blainville. - Louis D'orsy est frappé d’une balle empoisonnée par Dent-de- Loup qui est terrascé d’un coup de crosse de fusil par Bras-

de-fer. Marie Louise fait vœu de se faire religieuse pour sauver les jours de son frère. À peine a-t-elle fait ce sacrifice qu’on apporte des plantes qui rendent la vie au malade. L/amiral Phips abandonne la rade. Jubilation des français. Le lendemain, Marie Louise entrait à l’'Hôtel-Dieu. Pour oublier son malheur, de Blainville veut se livrer à toutes les émotions de la guerre. Il retourne à Montréal et organise une expédition contre un parti d'iroquois. L'hiver se passe à guerroyer. À la veille de la bataille décisive il reçoit, quel bonheur! une lettre de Louis D'orsy qui le mande à Québec, Mgr. de St. Valier s’opposant à l'entrée en religion de Marie parce qu’elle était fiancée à Blainville. Mais il est trop tard pour reculer; il s’élance le premier à l'assaut. Dent-de-Loup, caché dans la cave de la maison, décharge sur Jui son mousquet. Le feu est mis à la maison et les iroquois brûlent jusqu'au dernier. De Blainville, blessé mortellement, agonise en donnant, nouveau Bayard, son âme à Dieu et'son cœur à sa Dame.

Je reconnais de suite que l’auteur a fort bien touché son récit; les incidents ne font point défaut, l’action se soutient, et de la première page à la dernière l’intérêt se maintient, allant en augmentant jusque vers la fin du siége de Québec et diminuant par la suite. Le dialogue est vif, animé ; ül dramatise le récit, excite la curiosité du lecteur et donne un nouveau charme au livre. C’est, je crois, de tous nos romanciers, celui qui a le mieux réussit dans le dialogue, et c'est, beaucoup, car c’est une partie importante dans ce genre de littérature. N'y réussit pas qui veut. François de Blainville se prête facilement au théâtre et ce récit peut servir de thème à un drame magnifique.

Outre cela, ce roman offre encore de l'intérêt au point de vue historique. On y retrouve le vieux Québec, tel qu'il existait cent ans avant la cession; vous le voyez tel que les cartes de l’époque vous le montrent; avec ses roches grises, ses maisons en bois, ses ruelles tortueuses, sa résidence du gouverneur, ses édifices religieux et sa garnison.

Le style n’est pas encore parfait, il y a des imperfections,

des longueurs, des faiblesses qui disparaîtront avec le temps et qui ne paraîtront point dans les autres ouvrages de l’auteur. Ses couleurs sont un peu chargées, il fait un abus du langage figuré. Les caractères sont, en général, assez bien. dessinés, ils se soutiennent; plusieurs d’entre eux même, sont copiés d'après nature: Boisdon et Bras-de-fer sont de. ceux-là, et Dent-de-Loup donne une idée exacte de Ia férocité indienne. 170 L’Intendant Bigot, autre roman publié par M. Marmette, est le pendant de François de Blainville. L'auteur a voulu, cette fois, illustrer l’époque de la conquète. Les malversations, les intrigues et la trahison de Bigot sont mises à nues. Mais

Bigot n’est pas le personnage le plus important du livre, c'est Raoul de Beaulac qui mérite cet honneur. Berthe de …

Rochebrune, sa fiancée, et plus tard sa femme, vient en second lieu. L'auteur aurait pu, peut-être, consacrer une plus large part à ces deux types. Sournois est le portrait vivant du yallet complaisant, mais cupide, qui ne se gène pas de puiser" largement dans la garderobe et le coffre-fort du maître.

Mme Pean est une autre Pompadour au petit pied qui exerce

un grand empire sur Bigot. Lavigueur est le type du brave # canadien, loyal, honnête, brave comme l'épée de son capitaine. |

Le roman se dénoue par la cession du pays à l’Angleterre, le mariage de Raoul avec Blanche, et la fin tragique de l’Intendant Bigot. |

Sous Le rapport du style les défauts que nous avons observés dans François de Blainville se retrouvent ici. M. Marmette devrait se mettre en garde contre l’enflure et l’exagération. Il vise trop au style imagé et il est trop prodigue de l'épithète, ce qui rend sa phrase aussi lourde que sonore, son idée aussi nuageuse que diffuse. Mais le dialogue est vif et animé, ce qui, je le répète, est une des belles qualités du romancier ” canadien. La topographie des lieux est bien réusssie. L'auteur a parfaitement saisi le genre moderne. L'histoire est bien agencée, bien imaginée, remplie d'intrigues et de scènes , émouvantes et dramatiques. Le lecteur ne s'ennuie pas.

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