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CHAPITRE V

Romanciers et Nouvellistes.

Idée du genre.—Expression littéraire des siècles passés.—Le roman au XIXe siècle.—Qualités principales du romancier.—Le roman en Canada.— Ses inspirations.— Son thème favori.—L'histoire du Canada et les Nouvellistes.—Légendes.—Romanciers et Nouvellistes canadiens.—Eugène L'Ecuyer.—Patrice Lacombe.—Joseph Doutre.—Chauveau.—Cheva. lier—De Boucherville.—Taché.—De Gaspé, père et fils.—Gérin.— Lajoie.—\me Leprohon.—L'abbé Casgrain.—DBourassa.—Faucher de St. Maurice.—Deguise.—Marmette.—Legenûäre.—Melle Chagnon, ete:

ésumé.

Une des plus brillantes formes, comme une des plus populaires, qu'ait revètue la littérature au XIXe siècle, est le genre romantique. Dernier produit de l'invention littéraire, il a atteint, en quelques années, le degré de développement auquel étaient arrivés les genres les plus autorisés dans les siècles passés.

La littérature, je l'ai dit ailleurs, a d’abord débuté par la poésie, —poésies légères qui se faisaient l'interprète des sentiments spontanés du cœur humain. Mais cet accent lyrique devait bientôt prendre des formes plus grandioses.

Au seuil même du développement littéraire apparait la figure colossale de l'antique Homère. Deux fois son pinceau puissant laissa entrevoir l'étendue de son génie inventif dans deux poëmes différents d’intrigue et de récit, mais semblables de forine et de genre, destinés tous deux à servir de colonnes à l'édifice littéraire de l'humanité. L'invention des grecs guida Virgile chez les latins, et, l'Ænéide vint se piacer à côté de l’Zliade et de l'Odyssée. Chez les modernes, le genre épique a e” ‘inué à occuper la place la plus honorable sur le parnasse, Curque peuple peut montrer dans ses archives une grande épopée : Le Tasse a laissé la Jérusalem Délivrée à l'Italie; Milton, le Paradis Perdu à l'Angleterre; le Camoëns, les

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Lusiades à l'Espagne; Voltaire, la Henriade à la F ‘ance : Klopstock, {a Messiade à l'Allemagne.

Toute action n'est pas propre à devenir le sujet d'un poëme épique. Cette raison explique la rareté de ces chants, Pour escalader ces hauteurs il faut plus que le talent; il faut le wénie qui donne aux ailes dorées de l'imagination une force extraordinaire,

Les deux dernières épopées datent du XVIIIe siècle. Depuis cette époque il semble que le mouvement littéraire s'est déplacé pour s'inspirer à de nouvelles sources, dans de nouveaux genres. Après avoir fait le récit d'une action, on essaya de représenter l'action.

Dans le genre dramatique le poète s'efface pour laisser parler des personnages ; de là un genre nouveau, double de sa nature, tantôt tragique, tantôt comique; susceptible des plus hautes inspirations et des inventions les plus variées ; offrant, tantôt le spectacle des douleurs et des infortunes qui troublent la vie humaine, tantôt le spectacle des vices et des misères qui la dégradent ; exigeant, dans son ensemble et pour son succès, des qualités rares et précieuses ; empruntant à l'histoire, à la religion, à la morale , à la société, le fond de ses tableaux, le thème de ses chants et le récit de son action. Le genre dramatique a envahi le genre épique, de la même manière que ce dernier avait détrôné le genre lyrique.

Sans doute que ces différents genres se sont souvent croisés, qu'ils ont longtemps marché de pair; mais on retrouve dans l'histoire de la littérature la marque de leur lutte et l'indice de leur tendance d’empiétement.

Mais après que l'imagination, cette folle du logis comme l'appelle un philosophe, eut rempli sa course vagahonde et insoBtiante à travers les riantes régions de la littérature, la raison, à son tour, 8e rendit maitresse du terrain et tenta de satisfaire l'invariable versatilité humaine. Le genre didactique ou philosophique s'adresse spécialement à la raison. Il embrasse tout ce qui forme le domaine de l'intelligence : religion, arts, science, morale. Il scrutine et décrète ; il examine

et juge ; il trace des règles et impose des convictions. Il est

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destiné à vivre parce qu'il est un progrès sur ce qui précède, ct aussi, parce que l'humanité, ambitieuse de développements, se fait journellement rationaliste et penseuse. La voie d’examen a tué la voie d'autorité, l'analyse a dévoyé la synthèse, Le philosophe écarte tout ce qu'il ne mesure pas : il s'appelle chiffre et nombre. Froid, il dédaigne les vains ornements qui plaisent à l'imagination. Comme tous les autres genres, la philosophie a pour but d'instruire,—mieux que tous, elle atteint ce grand objet.

Timide dans ses débuts, le genre historique a, avec le genre didactique, pri la place importante qu’il mérite. Longtemps il a cotoyé les autres genres et à aucune époque sa défaveur n’a été manifeste. De nos jours il déploie un voile sur toute l'humanité qu'il tient dans ses filets. Et, on remarque que l’école historique contemporaine n'est parvenue qu'en donnant la main à l’école philosophique. L’historien s'est fait censeur parce qu’il dit tout. Il ne lui suftit plus de raconter les faits, il lui faut en examiner les causes ; il recherche et commente. C’est un penseur scrupuleux et honnète travaillant pour le compte de la postérité. Il pénètre dans la nuit noire des temps, sépare les ténèbres d'avec la lumière à l’aide du sillon lumineux que lui donne le récit de Moïse, prend l’idée sociale à son origine, en suit le mouvement et la marche à travers les siècles. Ce mouvement, qui s'appelle civilisation, apparaît successivement sous les dehors de la barbarie et sous les traits austères de la féodalité. Nous le retrouvons ensuite sous les riches tentures de la royauté et jusque dans les dissensions religieuses et les conflits sociaux. Enfin, il se manifeste à notre époque par l'influence printanière de la démocratie honnète, laborieuse et chrétienne.

Le XVIILe siècle avait été tourmente par l’armée philosophique qui imposait aux consciences la terrible dictature de l'examen et de la discussion. Nulle place pour les travaux légers. Les hommes sérieux étaient en honneur et le ton de la polémique faisait taire les inspirations étrangères à ce mouvement. On a remarqué que les goûts diffèrent avec les géné-

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rations et qu’ils passent avec elles comme les modes. Rarement le fils aime à marcher sur la voie que s’est battue le père. Il se fatigue de la profession de ses ancêtres, soit parce qu'on a voulu la lui imposer, soit parce qu'il aime mieux suivre les incidents d’une route qu’il ne connaît pas ou qu’il n’a vu que de loin. On se lasse d’un état comme on se rassassie d’un met.

Ceci peut expliquer la faveur dont jouit le roman au XIXe siècle. Aux hommes sérieux ont succédé les hommes légers. La manie de philosopher gravement a été remplacée par la manie de causer gaiement, À côté des grands arbres plantés par les ancètres dans le champ littéraire, les petits-fils, pour varier le tableau, ont planté des arbrisseaux destinés à distraire les peuples du spectacle gigantesque et superbe, mais uniforme et silencieux, des hautes futaies. Ces jardiniers, si communs à notre époque, épris d’une ivresse toute paternelle pour leurs œuvres, s’abandonnent avec ardeur à leurs travaux ; et, il faut ajouter que si d’un côté, les retraites féeriques du XVIIe siècle et les bosquets superbes du XVIIIe ne sont pas restés sans admirateurs, on ne saurait parcourir le vaste jardin de la littérature sans contempler parfois les oasis verdoyants de notre époque. Ces beautés variées complètent le tableau le plus enchanteur qui puisse s'offrir à l'œil du critique.

Le roman, telle est donc la forme légère et diaprée qu'a prise l'engouement littéraire à notre époque. On le rencontre partout, il se mêle à tous les sujets, il les traite tous avec la même aisance, la même grâce: philosophie, histoire, morale, science, esthétique. Il s'empare des sujets les plus arides pour les revêtir des mille paillettes dorées de l’imagination. Si sa désinvolture est légère et vive, ce n’est souvent qu'un artitice pour tromper le lecteur. Il cache sous les fleurs des vérités étonnantes. Le lecteur boit goutte à goutte cette potion, trop souvent malsaine, et ne s'arrête que lorsqu'il l’a épuisée.

On ferait donc une erreur grave si on pensait que le roman ne doit être qu’un récit d'aventures diverses imaginées seule-

ment pour amuser, ‘“ Le divertissement, dit Huet, évèque U

d'Avranches, que le romancier habile semble se proposer s’off

pour but, n’est qu'une fin subordonnée à la principale, qui avot

doit être l'instruction de l'esprit ou la correction des mœurs. rom

Aussi, censurer le ridicule et les vices, montrer les tristes toire

£ pffets des passions désordonnées, s’efforcer toujours d'inspi- anec

rer l'amour de la vertu, qu’elle seule est digne de ses hom- poéti

mages, qu’elle seule est la source de notre bonneur,—tel est logie

le principal devoir du romancier, Ce n’est qu’en le remplis- soute

sant qu'il peut faire un ouvrage qui tourne à sa propre gloire, léger

ainsi qu'à l'avantage des mœurs de la société. Le romancier voya,

doit toujours présenter la vertu sous des couleurs favorables fanta

et attrayantes, la faire respecter, la faire aimer dans le sein | acte €

même des plus affreux malheurs et des plus grandes disgrâ- de tal

ces ; il doit peindre le vice sous les couleurs les plus noires Dnve8

et les plus propres à nous inspirer l'horreur qu’il mérite, fut- Ur 0

il monté au faite des honneurs et parvenu au comble de la liberte

plus brillante prospérité. Tout citoyen qui s'écarte de ce tlantic

principe n’est digne ni du nom d’honnète homme ni de celui zônes

de bon citoyen.” monta

Le roman, en Canada, porte un caractère tout particulier, ce tab

.: il est essentiellement national. Il a beaucoup contribué à avec & 1 ! ; donner à notre littérature son originalité, si tant est qu’elle dans 1

Er en a une. souver ë | On rechercherait en vain dansles récits de nos nouvellistes chent } ces intrigues de boudoirs, cette accumulation de sentiments, canot hi: tous aussi invraisemblables les uns que les autres, ces trames luttan LE qui se dénouent que pour se renouer de nouveau avec de nou- et, pa i# velles complications, cette superfétation de sentiments, ce aux pl Ea ‘ luxe de personnages et de types la plupart absents de la Croix ] société, ces galanteries qui efféminent et ces beaux riens qui la pre À ne servent souvent qu'à fausser le Jugement chez les hommes parmi # et le sentiment chez les femmes. Nos romanciers ont rejeté de se je tout cela, et n’ont rien emprunté, sous ce rapport, aux écri- alime vains transatlantiques. pée qu Le: Rarement la scène se passe ailleurs qu’en Amérique et gne, a 2 dan

ins même presque toujours au Canada,

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Un sujet vaste, se prêtant à de nombreux développements s'offre naturellement à l'invention de nos nouvellistes. N ue avons chez nous tout ce qu’il faut pour servir de thèmes aux romans honnêtes. N’avons-nous pas notre passé, notre his toire fertile en beaux dévouements, en traits d'dpons en anecdotes touchantes ? N’avons-nous pas nos forêtsavec lac poétiques aspects, les peuplades indiennes avec leur m thologie bizarre, leurs mœurs originales et la lutte ee ont soutenueg contre l’homme civilisé? N’avons-nous pas nos légendes, les aventures de nos coureurs des bois et de nos voyageurs de là-haut ! Il y a tout un monde légendaire et fantastique, tout un drame palpitant d'intérêt dans le grand acte de la colonisation de l'Amérique. J'imagine un do de talent travaillant à un tel sujet : sa plume crée des “tn paves grands comme les héros de l’antiquité, des ts ;. Us es des premiers temps de l'Eglise, des défenseurs de Au libertés et de nos droits nationaux; la scène s'étend de l’A.tlantique au Pacifique, des froides régions du pôle nord aux zônes tropiques; le récit se déroule dans les bois, dans le montagnes, sur les fleuves et sur les lacs ; le peintre ie ce tableau des riches couleurs de l'imagination : c’est l'indi ; avec son tomahawk, c’est la bête fauve guettant sa és dans le ravin, c’est la vie de famille dans le wigwam “ le souvenir de la patrie absente et les liens d’amitiés qui ratt j chent les personnages du livre à la mère-patrie, c’est le f ile canot d’écorce portant le héros du livre à travers les ré it ; luttant contre l’homme, contre leséléments, contre Hoi s et, par-dessus tout, l’œil de la Providence, éclairant la y vi aux premiers colons et ralliant leur courage au pied de Vi: croix plantée à Hochelaga par Jacques-Cartier, foulant po 1 la première fois le sol de la Nouvelle-France, Oui sil s parmi nous un écrivain au génie inventif, qu'il necraigne k de se hasarder dans la nuit de notre passé. Il trouvera à aliments à sa flamme. Il y a là, en germe, une brillante é . pée qui ressemblerait aux nielelungen de la nuageuse Fe gne, aux cancioneros de la chevaleresque Espagne etau: . de l'ancienne Néerlande. | br

On a généralement compris que les récits canadiens pouvaient davantage intéresser le lecteur canadien. Nos nouvellistes, à peu d’exceptions près, se sont donc contentés d’explorer le champ fertile de notre histoire. Peut-être même est-on tombé dans le défaut de cette qualité en évitant d’agrandir le cadre de la narration. Nos romanciers n’ont pas encore déployé de grands efforts d'imagination. Nos romans, ou si on l’aime mieux nos esquisses de mœurs, portent un caractère primitif, qui les rapproche de l'histoire ou de la chronique. Il y a comme une trop grande simplicité dans la relation des événements. L'intrigue est trop peu compliquée et souvent le livre manque d'intérêt. On semble ignorer les secrets de cet art difficile qui réunit la souplesse du style à la peinture exacte des mœurs, la variété des scènes et des tableaux à la simplicité de la narration, l'exécution mâle des caractères à la description des beautés de la nature. Mais ces défauts se corrigeront certainement, Puisse-t-on avoir assez de goût pour éviter le gouffre de l'invraisemblable.

Nos légendes forment lu partie la plus originale de notre littérature; c’est, un peu, le plus clair et le meilleur de notre gloire littéraire. Chaque peuple a ses légendes, les peuples du Midi comme ceux du Nord. Les nôtres ressemblent aux aventureuses prouesses des Normands et des Bretons, quelque fois elles portent ce caractère féerique et fantastique qui caractérise la grande et vaporeuse nature du Midi. Les exploits de nos pères, leurs supeistitions, leurs longues guerres contre de nombreux ennemis, leurs courses dans des pays sauvages, —tous ces sujets se prêtent aux couleurs vives ei variées.

Je conseille à celui qui veut consacrer son temps et son talent à écrire des nouvelles, de lire l'Histoire du Canada de Garneau. Il trouvera presqu'à chaque page le sujet d’un beau roman. Le roman historique est seul appelé à vivre en Canada. C’est du moins celui qui doit attirer davantage les sympathies de nos littérateurs.

Le Répertoire National de 1848 renferme les écrits de deux

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de nos plus anciens romanciers ; je veux parler de EUGENE L'EcuYER, ci-devant notaire à Québec, et Parrice LACOMBE, en son vivant notaire à Montréal. Tous deux ont écrit entre 1840 et 1850, et pour préciser d'avantage, je pourrais dire 1844.

Eugène L’Ecuyer qui cultivait la prose à une époque où les littérateurs étaient rares, où il n’y avait pour ainsi dire qu'un groupe restreint de publicistes, d'annalistes et de poètes médiocres, n’a pas toute la facilité, la richesse, la souplesse, l'éclat et l'invention des romanciers du jour. Cependant ses écrits (qui ne sont pas très nombreux malheureusement) offrent quelques beautés de coloris qui font le grand mérite de ses nouvelles. Son roman, La fille du brigand, qui prend une centaine de pages du Répertoire, n'est pas une esquisse de mœurs canadiennes. Je ne pense pas non plus que ce fut là l'ambition et l'intention de l’auteur, autrement il n'aurait pas atteint son but.

Cette nouvelle n’a de canadien que le nom de l’auteur et l'endroit où les événements se développent. Les personnages sont des Québecquois qui ressemblent beaucoup aux bandits des Alpes ou aux corsaires d'Afrique. On’‘est pas peu surpris d'entendre le romancier vous dire que Québec fut infesté, il y a quelques années, par une troupe de brigands qui tenaient leur repaire dans les gorges du Cap Rouge. Cette petite histoire, bien rendue en certains endroits et qui annonce certainement de la facilité et du talent pour le genre romantique, me fait un peu l'effet d’une amplification de collége. J'y lis des descriptions de beautés féminines fort surannées. Qu'on me fasse grâce des cous d'’albâtre, des lèvres de corail et des joues au vif incarnat ! J'admets qu'une femme soit belle et j'aime qu'elle le soit, mais je jalouse ces beautés de marbre qui n’existent que dans l'esprit des poètes et des artistes. Je suis réellement faché de ce que L’Ecuyer ait jugé bon de donner à son héroïne les traits et la ressemblance que le vaillant chevalier de la Manche admirait tant chez la Dulcinée de Toboso. Je consens cependant à ne pas éclater de colère et pour rester bon prince avec

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