PRÉFACE
Le temps viendra où l'instructiou coulera à flots en Russie, où la physionomie intellectuelle de la nation se dessinera ; c'est alors que nos artistes et nos écrivains imprimeront à toutes leurs œuvres le cachet de l'esprit russe.
BiâLTNSKT, Bêveries littéraires.
• Pour counaltre uu pays, il faut non-seulement étudier la richesse de son sol et de sa production, l'étendue et la variété de son commerce et de son industrie, ainsi que les ressources militaires dont il dispose ; il faut aussi pouvoir apprécier sa valeur littéraire et la somme de civilisation intellectuelle qu'il a su acquérir.
Depuis la dernière guerre, il s'est produit dans l'opinion publique en France un revirement favorable a la Russie. On a découvert qu'elle valait la peine d'être étudiée, et on s'est mis à l'œuvre. L'ouvrage que j'ai l'honneur de présenter au public, et qui est, je crois, le premier écrit sur cette matière, étonnera quelques lecteurs et en instruira beau-
Il PREFACE.
coup. Dans notre indifférence à nous dépouiller des lieux communs que nous avons trouvés tout faits en naissant, nous avons cru aveuglément que la Russie n'avait pas de littérature, ou que, si cette littérature existait, elje ne pouvait nous intéresser. J'ai voulu, en écrivant ce livre, démontrer le contraire. J'ai entrepris ce travail, non sans quelque défiance de mes forces, mais non sans quelque espérance de produire d'heureux résultats.
Les peuples, dans leur éducation intellectuelle, ressemblent un peu aux enfants. A leur naissance, ils se trouvent en face d'une certaine somme de civilisation, engendrée par le travail collectif de plusieurs siècles et de plusieurs races. Ils grandissent et se développent sous l'empire de cette culture intellectuelle que leurs ancêtres et leurs aînés ont fait progresser. Leur jeunesse se passe à pétrir ces idées communes mises en circulation, h se les assimiler; puis, quand elles ne forment plus qu'un tout avec leur chair et avec leur sang^ quand ils sont, pour ainsi dire, acmés de pied en cap, ils s'élancent à la recherche de nouvelles vérités et agrandissent, chacun dans la mesure de sa destinée historique, le vaste champ de l'esprit humain. C'est dire que la vie intellectuelle d^une nation est intimement liée à sa vie historique, que la seconde exerce une action incessante et directe sur la première, et que les deux ne doivent pas être séparées.
« PRéFAOK. III
Cet axiome est vrai surtout pour la Russie, car jamais nation n'a subi une destinée plus étrange et plus en dehors du cadre commun.
Ce pays, encore plongé dans la barbarie et à peine sorti de la vie primitive, fut soumis de vive force au christianisme byzantin. Que pouvait produire cette religion froide, stérile et officielle, venant s'imposer à des mœurs grossières et incultes? En outre, la langue liturgique adoptée par4es grands-princes devint la seule langue écrite dont la Russie put se servir pendant des siècles. Cette cause, jointe à d^autres, d'ordre politique, explique pourquoi la littérature russe fut pendant longtemps purement religieuse. La Petite-Russie, grâce à son esprit plus mobile, plus ardent et plus rêveur, sut cependant y introduire un élément natfonal, poétique, qui se fit encore sentir, même lorsque le siège des grands* princes eût été transféré à Moscou.
L'esprit de k nation commençait à se débarrasser des langes dont l'avait enveloppé cette servitude religieuse, lorsqu'il fut subitement arrêté dans i^n développement par l'invasion des Mongols. Le joug qui pesa sur la Russie pendant deux siècles laissa des traces profondes dans ses mœurs et sa vie politique. Non-seulement c'était un temps précieux de perdu, mais le courant de la vie nationale dut suivre ,uné, nouvelle direction, et retrouva difficilement sa source première.