‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 67 sur 90 · LA NOUVELLE ÉCOLE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ÉCOLE

prononcées qu'Ouspensky; son style est rade, haché, ses périodes courtes, mais imagées.

Sleptzof a beaucoup plus de talent que les deux écrivains précédents. Comme Ouspensky, il n'a écrit que des scènes et des récits, et a presque les mêmes tendances. Lévitof rentre dans le même genre; mais il dessine et analyse mieux ses types.

Nous arrivons au chef de la nouvelle école, Reschétnikof. Dans son plus célèbre roman. Les Podlipovtztens, il se place franchement sur le terrain du réalisme populaire. Il pouvait bien parler du peuple, lui qui en était sorti , qui avait vécu sa vie, et qui avait eu tant de mal à percer. C'est ce qui explique la différente qu'il y a entre lui et Tourguénief dans Les mémoires d'un chasseur; c'est ce qui fait aussi sa supériorité sur Ouspensky. Il n'étudie pas comme le premier le développement psychologique de l'individu, et n'a pas non plus lés tendances sociales du second. Il dépeint les classes inférieures, surtout dans leur situation matérielle. Fataliste comme Tourguénief, il nous montre les efforts impuissants de la volonté individuelle contre la misère , ainsi que les effets de cette triste situation sociale qui veut que le pauvre soit toujours pauvre et exploité par le riche. Il décrit la réalité telle qu'elle est, sans l'idéaliser et sans l'enlaidir davantage. Ses coups de pinceau sont sobres, mais forts et énergiques. Le paysan, chez lui, est tel qu'on le rencontre au village, sur le Volga, ou dans les usines. Il ne nous offre pas, comme Ouspensky, des types faussés, contrefaits, des socialistes portant la touloupe du moujik, des mécontents et des déclassés qu'on ne rencontre que dans les tavernes de bas étage.

346 LITTÉRATUAB CONTBMPOkAINS EN RySSlB!

En quelques coups de piacedil, il ndtts fait lA triste peinture du hameau de Podlipua, perdu au milieu des grandes forêts du goureruement de Perm ; et ne renfermant que des paysans abrutis par la pau* yretè, n'ayant aucune notion du monde ni de la société. C'était eu hirer; La neige passait par les ouvertures des toits. Les enfants, pour se réchauffer, se fourraient dâhs le poêle; Tuu d'eux y meurt cependant de froid, car il n'y avait pas de bois potir faire du feu; un atitre y est tué par une pierre tombée de la cheminée. Les gradds et les vieux restent coucliés sur le poêle. L'écorce d'arbre dont ils se nourrissent engendre des maladies dont beaucoup meurent.

Les survivants assistent à l'agonie de leurs parents avec la plus grande ifidifférencej et même avec une certaine irritation. Ne devront-ils pas faire quelques dizaines de verstes, aller trouver le pope* la police qu'ils craignent tant et qu'ils ne savent comment payer? Pila avec sa femme^ ses deux garçons, et son ami Sysoïko^ finit cependant par quitter son hamead qui ressenlble à un tombeau. Ils s'en vont chercher de l'ouvrage sur le Volga, et se joignent à utae troupe de bourlaki.

Cl Us marchaient, se taisant pour la plupart dU temps. Chacun d'eux était sous la préoccupation d'une rêverie vague et concentrée, d'un chagrin et d'une joie. Tous pensaient au passé, mais l'avenir les réjouissait. Combien de voitures passèrent à côté d'eux avec des voyageurs coUvehts de fiches fourrures ! Les Podlipovtziens les saluaient en ôtant leurs bonnets, et étonnés du bruit des clochettes. Ils restaient longtemps à la même place, regardant les voitures qui s'éloignaient. Les voyageurs passaient sans saluer et sans les f-egafder* lis né savaient psls combien Pila et Sysoïko avaient souffert, ils ne* savaient pas que tottte leilr

L4 ^9VY^ht^ ÈCQXjE. 347

vie n'avait é\jé que prjy^f'jons, rpalheups, ef. lapi^es ^m^res, qp'ps p'^v^jep); p^ restpp plus longtpiif^ps jjapg lei^f lic^mpag, qp'i|â avaient fui la ipisère, qu'ils allaien|;, par la gejëe, chercher quelque part un endroit où ils seraient mieux, où ils auraient du pain. Doivent-ils marcher encore longtemps? ils l'ignorent. Mais, comme ils spnt par^s, il? continuent à iq^rp^pP) peut-être seronHIs plus hei^reux I pour rien ^U iponde, ils ne retourneraient en arrière, car là-bas, jls ont perdu Aproska, leur vache et leurs chevaux ; là-bas on les battait et on les martyrisait. »

La vie des bourlaki sur le Volga, le lancement des barques à l'eau après le dégel, et la navigation sur ae fleuve spnt dessinés avec intérêt. Qui ne connaît en Russie les tristes et poétiques chansons des bourlaki et surtout celle qui commence par ce vers : £n descendant le Volga, notre mère? Elles sont toutes trèspopulaires. Le bouriak aime beaucoup à cbanter. Lorsqu'il veut faire entendre une de ces chansons tristes et mélancoliques, « il s-assied, la tête appuyée sur les mains, il a l'air pensif; ses yeux respirent la vie, ses traits le chagrin. Quand vou5 prêtez l'oreille, vous voudriez toujours l'entendre; vous ne popve?; pas distinguer les paroles, vous ne saisissez qu'un son plaintif et prolongé. ))

Le monde de Reschétnikof est tout autre que celui de Tourguénief ; ce ne sont plus les mêmes héros, ce n'est plus la même langue. On a reproché au chef de l'école réaliste de n'avoir pas créé de types saillants. Mais le type est pour ainsi dire Tincarnation d'une société qui a déjà vécu, et les héros de Reschétnikof appartiennent à la vie actuelle. Il est regrettable que cet écrivain de talent soit mort si jeune (il n'avait que vingt-neuf ans), et qu'il n'ait pas eu le temps « d'achever la ligne commencée », comme

dit .quelque part Théophile Gautier. Peut-être, s'il avait vécu, eût-il réussi à tracer les règles et les procédés du réalisme populaire. Malheureusement la nouvelle école n'a encore ni autorités, ni principes, ni voie déterminée. Entre le milieu préféré des écrivains naturels, et celui qu'ont choisi les écrivains réalistes, il y a un vide immense ^ue personne n'a encore songé à combler. Tourguénief semble s'en être rapproché dans Pounine et Babourine. Mais la conjonction des deux écoles est-elle possible? C'est aux écrivains de Tavenir à résoudre cette question. La majorité des auteurs réalistes est allée trop loin, à son début. Du moment où l'art est exclu du roman, où ce dernier n'est plus qu'un calque, ou de la sténo* graphie, on se ferme toutes les issues, on est condamné à l'impuissance et à la stérilité. Tout progrès, tout avenir est impossible. Espérons que l'étude de la vie corrigera ces écrivains et leur ôtera leurs exagérations. Qu'ils oublient leurs tendances sociales, leur rôle de propagateurs, et qu'ils nous peignent le peuple tel qu'il est!

Page 1