‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 70 sur 90 · Ce roman 9 p^ru en cinq volupoes · texte numérisé non relu

Ce roman 9 p^ru en cinq volupoes

LB ROMA^r HISTORIQUE. 851

poar cela; C'est iin tableau fidèle de raristocratie russe au commencement du siècle, — aristocratie légère /superficielle^ subissant encore Tinfluence de répoque de Catherine II, tout à fait française, et ayant honte de parler russe, probablement parce qu'elle connaissait très-tnal cette langue; Nous assistons à Une soirée chei madame Schérer, dame d'honneur de l'impératrice. Là , nous voyons le prince Vasile Kouraguine,' vieillard arrivé atix hautes dignités à force d'intrigues, — ses dëtix fils, dont l'un, Anatole* est un officifer élégant, beau garçon, joueur et débauché : l'autre ^ Hippolyte, est idiot, bien que lancé dans la diplomatie; — Hélène, sa fille, d'une beauté splendide; mais sans cœur ni esprit. Le prince Kouraguine veut la marier, et il â jeté son dévolu sur Pierre, enfaht haturel du vieux et richissime cbmte Bésoukhof, et son héritier probable. Pierre, le héros dii roman ^ a été élevé en France, et en a rapporté des idées très-avdncées pour l'époque. C'est un grand enfant, qui^ sous des formes herculéennes, bâche îin bon coeur et un grand fonds de simplicité. Naïf^ distrait et t-ôveur, il ne sait que faire de sa jeunesse et de ses forces physiques.

Puis, comme pour faire contraste à cette aristocratie si guindée et si raffidée, l'auteur nous introduit avec Pierre dans une réunion de jeunes officiers de la garde, où Torgie a atteint son apogée et où le caractère russe se montre dahs toute sk franchise. Un de ces officiers, Dolokhof, parie avaler une bouteille de rhum, d'un trait, assis sur le bord extérieur d'une fefiêtre du troisième étage et les jambes pendantes en dehors.

De là ûdtts allons à MôSeoUi Ville plus calme, plus

tranquille et moins française que Pétersbourg. L'auteur nous décrit l'intérieur de la famille du comte Rostof, dont la fille Natascha sera une des héroïnes du roman. La princesse Droubetzkoï, femme pauvre, intrigante, affronte toutes les humiliations pour pouvoir placer son fils dans la garde. Nous assistons à la mort du vieux comte Bésoukhof. Au moment où il agonisait, le prince Kouraguine, sa nièce et la princesse Droubetzkoï faillirent en venir aux mains, en se disputant le portefeuille qui renfermait le testament du mourant. Scandale bien inutile, car Pierre fut déclaré Théritier unique de son père et autorisé à porter son nom !

Enfin, l'auteur nous transporte au château du vieux prince Bolkonsky, un des anciens généraux de Catherine IL C'est un vieillard sévère, despotique, ne prisant qu'au passé, égoïste, capricieux, dont le plus grand plaisir est de torturer sa fille. Le prince André son fils, un des aides de camp de Koutouzof, caractère indécis, a des élans d'énergie et veut faire quelque chose ; mais il est désenchanté avant d'avoir vécu : chez lui la réflexion a tué le sentiment. Sa sœur, la princesse Marie, est un ange de résignation. Persécutée par un père égoïste et maniaque, elle souffre sans se plaindre. C'est une jeune femme qui, par suite de ses sentiments religieux, a besoin d'aimer et de se dévouer.

Le héros de la Paix est, comme nous l'avons dit, le comte Pierre Bésoukhof. C'est le produit d'une période de transition, c'est le type de la société russe au seuil d'une époque nouvelle. Pierre n'a pas de but dans la vie. Au sortir de la soirée de madame Schérer, il va avec les chevaliers-gardes attacher un em-

ployé de police dos à dos avec un ours, et les jeter tous deux dans la Moïka. Il se marie avec la jeiine Hélène Eouraguine, sous Tinfluence de ses charmes, mais sans se rendre compte de ce qu'il fait. Maître d'une des premières beautés de la capitale qui ne tarde pas à devenir une Ninon à la mode, il n*en est pas jaloux, et ne semble pas seulement s'apercevoir que sa femme le trompe. C'est un grand enfant qui a Tair perdu au milieu d'un inonde inconnu, étranger. Les théories mystiques des francs-maçons le tranquillisent un peu, mais ne le satisfont pas. L'auteur nous le montre plus tard, se promenant, distrait et en amateur, au milieu de Moscou en feu. Fait prisonnier par les Français, il est converti à la véritable science ^e la vie par un simple soldat, Karataïef. Faut-il voir là-dedans une allégorie? L'auteur a-t-il voulu montrer que le salut et l'avenir de la jeune société de celte époque ne pouvaient être réalisés qu'en abandonnant les traditions du siècle passé, et en se rapprochant du peuple ?

Le portrait de Natascha Rostof est bien moins réussi. Celte jeune fille, malgré les traits sympathiques sous lesquels l'auteur la représente, offre des contrastes choquants. Fiancée au prince André Bolkonsky, elle ne peut attendre le retour de celui-ci. Par moments, elle s'écrie en s' adressant à sa mère : « Donnez-le-moi ! je le veux ! » Puis, perdant toute patience, elle se fait presque enlever par le bel Anatole Kouraguine, pour lequel elle éprouve une passion subite. Enfin, lorsque le prince André est tué à Borodino, elle se marie avec le comte Bésoukhof, et devient une épouse et une mère modèle bien que

tenant son mari en laisse.

La Guerre, pout la beauté des tJéiitittit-eS, la g^a^deùt^ et raûlînation des tableaux et la titaclte dd coloris, est de beaucoup) supérieure â là Pdix. Là descrit)tlon des batailles de Schôngràbeii, d'AiisteHltï, de tiôtodihdi de Tiiicendie de Mosijod, et de là l-etWile de ràrihêe française; peut HValiSef hardiment aveôcè que faotre littératilt-e offre de plus remarquable en ce genre, et je regrette qUe le cadré étroit de feet ouvrage iie me përitiette jias de tràdtlirè ces Itlôrëeàtix; Mais pôui'quoi faut-il ijué TadMiration tlu'bii êprottVë pblir ces beautés soit gâtée {ïar les théories tjhilOsophit|tlës derautèur?Le comte L. Tolstoï û'avii dàfas cette liitte gigantesque entre deui mondes, dans ce gratld iticilvement de rhiithanité, que le concours et Teiichalnemeiit de causes àbcidentelles, indépendàhtès de la volonté humaine. Napoléon et Alëxatidrë, Kodtdùzéf et Bagration, les Prali^aià et les HUssefe*ne Soiit tjiie de simples pioils lilis eii mouvement par là niaiti de la destinée sur le vàsie échiquier du thondë. Le fatalisme de Tauteur est ràisontieùr, doctHtiàirë ; il rabaisse à sa petite mesure tous le§ grands éVéheiiiénts de cette époque. Noh-seillemeiit il rie nous montre pas le point de jonction dû finit TinitiatlVe de la volonté humaine, et où commence l'action de la destinée, mais il confond les deux en subordonnant la première à la seconde. « L'homme est conscient « pour soi, mais il est un instrument inconsôleilt (( dans les mouvements de l'humanité. 9 C'est aitisi qu'il explique la campagne de 1812.

« Que peut la science dans une affaire de ce genre, où, comme dans toute affaire pratique, rien ne peut être prévu, et tout dépend d'innombrables conditioiis, dont l'importslnce n'apparaîtra qu'à un moment donné) et encore personne

LB ROMAN HlStOftltitlfi. 855

ne sait quand ce moment doit abriter. Armfôld dit c^n^ notre armée est coupée; Palucbi assure que tidus avons placé l'armée frahçaise entre déitx feut; MichaUd prétehd que le camp de Dryssa ne vaut rien parce qu'il est appuyé sur ilhe rivière ; Pfoul affirmé que celte rivière Fait aa force. Toll proposé uh plan^ Ârmfeld un autre ; tous sdnt bons, tous sont mauvais^ et les avantages de chacun d'eux ne seront visibles qu'au moment où le fait s'accomplira. Pourquoi parlent-ils tous du génie militaire ? Est-ce un génie celui qui sait à temps amener un transport de biscuits^ et aller soit à droite, soit à gauche?.... Au contraire, les meilleurs généraux que j*àie connus étaient botes ou distraits. Le plus capable est Bagration ; Napoléon lui-même l'avoue. Et Bonaparte ? je me rappelle son visage borné, son air fat siir le champ de bataille d'Austerlitz. Un bon commandant d'artnée ri'à pas besoin de g:éhie hi de qualités spéciales.... Il doit être bornée persuadé (|iie ce qu'il fait est très-important (autrement la patience lui manquerait) ; seulement alors il sera un excellent général. Le mérite de la victoire ne revient pas aux génies^ mais ail soldât qui dans les rangs crié : a Nous sommes perdus ! » ou bied: « houi^rah I en avabt ! a

Il y a dans cette théorie plus qu'une simple ironie à Tadresse des plaiis compliqués et savants des stratèges allemands, plans que l'impétuosité de Napoléon détruisait comme des toiles d'araignée : il y a une intention raisonnéé, systématique de rapetisser la grandeur des événements et l'importance du rôle de la volonté individuelle. C'est ainsi qu'en parlant de la bataille de Borodino, l'auteur dit :

« Le résultat le plus proche était et devait être, pour les Russes, qu'ils allaient perdre Moscou (ce que nous redoutions le plus) ; et pour les Français qu'ils allaient perdre leur armée (ce qu'ils redoutaient aussi le plus). Ce résultat était alors très-visible, et cependant Napoléon donna, et Kou-

touzof accepta la bataille.... L'abandon . et Tincendie de Moscou étaient aussi inévitables que la retraite des troupes sans combat derrière la Moskova^ après Borodino. »

L'a\iteur, nous fait un portrait très-original du comte Rostopchine, ce gouverneur de Moscou qui composa sur lui-même ce mauvais quatrain :

Je suis né Tatare,

Je voulus être Romain,

Les Français m'appelèrent barbare,

Les Russes, Georges Dandin.

Tolstoï dit de lui : « Rostopchinevoulut diriger les « sentiments populaires. Ce beau rôle lui avait telle- « ment plu, il se Pétait si bien approprié, que la né- « cessité de s'en dépouiller, la nécessité de quitter « Moscou sans avoir fait de Tefîet le prirent au défi pourvu ; il perdit pied et ne sut plus que faire. »

Voici un échantillon de ses nombreuses proclamations aux habitants de Moscou :

a Quand il faudra agir, j'aurai besoin de gaillards solides. Je ferai un appel deux jours avant ; mais maintenant ce n*est pas encore nécessaire et je me tais. Les haches et les épieux serviront ; ce qu^il y a de meilleur, ce sont les fourches. Le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de seigle.... Je me porte bien ; j'avais mal à l'œil, mais maintenant je vois des deux yeux. »

Nous arrivons à la déplorable retraite de l'armée française :

« La situation de cette armée était semblable à celle d'un animal blessé, sentant sa fin prochaine, et ne sachant que faire. Étudier les manœuvres habiles et les plans de Napoléon depuis son entrée à Moscou jusqu'à l'anéantissement

complet de son armée, c'est étudier le sens des sauts et des convulsions d'une bote blessée à mort.... Rien n'empêchait Tarmée française, de réparer ses forces dans les riches provinces du Sud, mais les historiens oublient que les troupes de Napoléon ne pouvaient être sauvées, car elles portaient en elles-méqfies les conditions fatales de leur perte. Depuis la bataille de Borodino et le pillage de Moscou^ elles avaient

absorbé les éléments chimiques de leur dissolution Les

soldats se sauvaient avec leurs chefs ne sachant où aller ; ils ne désiraient qu'une chose, c'était de sortir personnellement et au plus vite de cette situation sans issue que tous pressentaient, bien que vaguement. »

De tous ceux qui jouèrent un certain rôle dans cette célèbre campagne, Koutouzof seul trouve grâce devant les théories impitoyables de Fauteur, probablement parce que lui aussi comprenait inconsciemment rimpuissance de la volonté humaine contre les lois de la destinée. A la veille d'x\usterlitz, il était seul à pressentir la défaite du lendemain, et nous le voyons dormir et ronfler pendant que le conseil de guerre discutait le plan de bataille. Lors de la retraite de Moscou, il devinait la faiblesse de l'armée française; ilétait d*avis qu'il fallait la laisser fondre d'elle-même sans lui livrer bataille, et lui faire môme un pont d'or pour qu'elle quittât au plus vite la Russie. « Les autres « généraux comme Ermolof, Miloradovitch, Platof, « se moquaient de lui, le calomniaient et faisaient les « braves devant la bête tuée. »

Napoléon, non-seulement passe comme les autres sous les fourches caudines (nous serions curieux de voir comment l'auteur explique, en vertu de la fatalité, sa fameuse marche du camp de Boulogne sur le' Danube), mais encore nous apparaît comme un comédien, un poseur ridicule, qui ne songe qu'à pro-

856 LITTKBATUftB CONtSHPOBAlHB EN RUSSIE.

dnire de l'effet stlr son entourage, n est difficile de deinander de Timpartiaiité à un romancier, ihoins encore qu'à un historien, tout en passant légèrement sur les batailles d'Austerlitz et de Borodino, Tauteur donne à des redcdntres partielles et à des exploits de partisans des proportions de Térilâbles combats ^

Le comte Salhias, dans son roman : Le$ partisans dePougastchef^^ a voulu imiter les procédés ducointe A. Tolstoï dans U Prince Sérébranny, mais il a été bien inférieur à son modèle. Tout en rendant justice à la manière dont il envisage ^et explique ce grand mouvenient populaire, nous nous permettrons de ne pas être tout à fait du même avis que le correspoddant russe des DébatsK L'actibn dirigeante de Poufçastchef pet-d beaucoup de son prestige. Les fcaraclères des principaux personnages sont peii sympathiques et tnanquent de naturel. La manière dont TiiltHgtte est exposée dans ses détails rappelle assez les roi&ans historiques d'A. Dumas père. Comibe ce derniéi-, le comte Salhias a le style facile et entt-àthailt. Mais la peinltire tjUe Fauteur noiis fait dé la société riissë à repdque de Câthériiie II est {)eu Adèle, et pdtlrrait aussi bien s'appliquer à une ét)0(jùe postérieure, t^àr uil totir dé forcé cjue rien ne justifie, il a ^éuni âtCà-

1; Les écrivains russes compareat ayec orgueil Télan national qui se produisit étiez eux en ISt?, avec le patriotisme de nos francs-tireurs en 1870-71. Ils oublient que la situalioh de Napoléon \^^ ne peut êti>e mise en parallèle avec celle des Prussiens, et que l'hiver meurtrier de 1812 fit beaucoup plus de mal aux Français que les partisans russes. Ce serait bien plus équitable de comparer le grand nlouvement pdpùlaire de cette ëpbquë avec celui qui eut lieu eb France pendatit la première révolution.

2. Ce roman, qui est très-long, avait d*abord paru dansleifessager russe de 187 3, bouS le titre de les ÎCoureurs»

Page 1