U vivait au onzième siècle
moigQâient pour leur passé historique. Ils avaient de* vaut eux Texemple qui leur était donné par la France, l'Allemagne et TAngleterre, et les nouvelles méthodes de critique historique, de philologie et de mythologie qui venaient d'être découvertes pouvaient faciliter leurs recherches. Ils se mirent à l'œuvre avec une ardeur qui fut dignement récompensée; les vieilles chartes et les anciennes chroniques furent étudiées avec soin; les chansons populaires léguées par Tant)' quité, et dont la Russie est si riche, furent recueillies et commentées; les origines du slavon et des langues slaves furent recherchées. On fit flèche de tout bois, afin de reconstituer pièces par pièces un passé que recouvraient d'épaisses ténèbres. Mais ce n'est pas tout. L'histoire de Russie dans la suite des siècles n'offrait pas une moins riche moisson. La vie desprin^ cipautés, la lutte des princes apanages, Tengloutissement de ce pays par l'invasion mongole, la formation de l'État de Moscou et de l'unité politique de la Russie, les imposantes figures de Pierre P', de Catherine II, les révalutions de palais, — voilà un ensemble de faits grandioses, qui étaient obscurs dans leurs principaux détails ;rétude de chacun d'euxaurait absorbé, à lui seul, la vie d'un savant chercheur. Aussi, eh voulant résumer ce qui a déjà été fait, sommesnous obligés de passer rapidement sur bien des noms, et de ne produire qu'une sèche nomenclature.
Trois grands noms attirent tout d'abord notre attention ; ce sont ceux de Pogodine, de Kostomarof et de Solovief. M. Pogodine, élevé à l'école deKaramzine, et continuateur de sa méthode, fit de l'histoire une vraie science. Un de ses principaux ouvrages : Esquiaes
HISTOIRB» âOi
aitico-historique$y est une série d'articles sur les priU'* cipaux faits de l'histoire de Russie au moyen âge, ex-posés d'une façon très-nette et très-saillante. Sa dernière œuvre : Bistoire de la Ru%m jusquà rinvation mongole^ dénote une étude profonde des anciennes chroniques, et contient des détails curieux et intéressants sur la vie privée des Slavo-Russes à Tépoque des apanages. Nous avons dit précédemment que Tauthenticité de la chronique de Nestor a été et est encore vivement attaquée par plusieurs écrivains russes^ qui partent de là pour nier Torigine varègue ou normande que Nestor attribue à Rurik et à ses descendants. Pogodine peut être appelé, à juste titre» le chevalier de Nestor. Après avoir défendu le moine de Kief contre les attaques de Katchénovsky, l'ancien directeur du Messager de VEurope^ il eut plus tard à le protéger contre M, Kostomarof qui donnait aux princesvarèguesune origine lithuanienne. Ce débat eut, pour un moment, une assez grande extension, et divisa les historiens en deux camps : les normanis* tes et les anti-normanistes. Récemment, un jeune écrivain, M. Ilovaïsky, a renouvelé ces hostilités, S'appuyant sur des écrivains arabes et byzantins, et faisant ressortir les contradictions qu'offre la chronique de Nestor, il prouve que les premiers russes ne sont pas venus avec leur clan de la Scandinavie, mais qu'ils sont les débris de l'ancienne tribu des Roxelanes ou Ross-Alains qui avait émigré sur les bords de la mer Noire, pour ne pas être engloutie par les Barbares. Cette thèse n'est pas nouvelle, car elle avait été soutenue au dix-huitième, siècle par l'historiea Miller. Pogodine se retrancha derrière sa chronique pour tomber à bras raccourcis sur son adversaire.
Le débat s^envenima, la polëmiqae prit on ton assez aigre. Mais la question ne fat pas tranchée, et chacun s'attribua la victoire.
Puisque nous en sommes à Torigine des Russes, profitons de l'occasion pour dire que les fameuses théories de MM. Duchinsky, Yiquesnel, H. Martin et ttitti quanti, qui ont voulu démontrer Torigine tonranienne ou mongole des Russes, — qu'ils appellent des Moscovites, — n*ont jamais sérieusement ému les savants de ce pays. Le silence ou quelques mots ironiques furent leur seule réponse.
H. Eostomarof est un historien très-savant et trèsconsciencieux qui a déjà publié de nombreux ouvrages. Je me contenterai de citer : Bogflan Kkmîélnitzky, la Révolte de Stenka Razine\ et ses Etudes sur les nationalités du nord de la Russie. Malheureusement, il est moins heureux toutes les fois qu'il doit voler de ses propres ailes, et se lancer dans des hypothèses. Son opinion sur l'origine lithuanienne des princes russes' ne lui a valu aucun partisan. Il a dû la quitter, et afin de ne pas se jeter dans les bras de M, Pogodine, il s'est rallié au système de M. Ilovaïsky.
L'ouvrage le plus complet sur l'histoire de Russie est, sans contredit, celui de M. Solovief, qui en est déjà à la fin du dix-huitième siècle. Le mérite de cet ouvrage a valu à son auteur le titre d'Augustin Thierry de la Russie. La formation de l'unité politique de ce pays est exposée de main de maître. Il sait en outre dépeindre d'une façon très-fine et très-attrayante les caractères des principaux personnages, ainsi que les mœurs de chaque époque.
1 . M. Prosper Mécimée a parlé de ces deux ouvrages dans le Journal des Savants {&ïïné&i 18C1 et 1863}.
Comme étude d'époques détachées, citons les principaux ouvrages de Tacadémicien Oustralof, mort il y a quelques années. Après diyoirèmiY Histoire du faux Dimitri, et les Itécits du prince Kourbsky, il publia une Histoire de Pierre le Grand, Ce dernier ouvrage fit sensation; il avait été écrit à Taide de documents inédits. L'auteur avait pu étudier à loisir les archives secrètes de Pétersbourg et de Moscou, ainsi que celles de Paris et de Vienne, Les relations de Pierre P'avec son fils, la fuite de ce dernier àTélranger, son jugement et sa mort sont décrits avec des détails nouveaux et intéressants. Cette histoire est plutôt Tœuvre d'un compilateur c'onsciencieux, d'un chercheur, que celle d'un savant historien. Citons en outre deux études historiques assez remarquables, l'une de Stchébalsky sur la princesse Sophie, et l'autre deSémevsky sur la famille Mons, dont l'une des filles fut, pendant quelque temps, la maîtresse de Pierre le Grand. Les mémoires sont assez nombreux; je me contenterai de nommer ceux d'Ermolof, de Bolotof, de Derjavine et de Glinka. Quant aux biographies, les plus remarquables sont celles des généraux et des feld-maréchaux russes, par Bantysch-Kamensky, déjà connu par son Dictionnaire des hommes célèbres en Russie. Le Comte Bhudofet son temps^ par Kovalevsky, donne des aperçus très-curieux sur le règne d'Alexandre !•'. Une autre biographie qui se rapporte à la môme époque est celle du Comte Spéransky, par le baron Korf. L'auteur parle avec talent des nombreux travaux de jurisprudence et de législation de ce fameux ministre, ainsi que de la lutte qu'il eut à soutenir contre un parti puissant qui finit par le renverser.
Un autre point historique curieux à ëclaircir, c'était
les origines du Slâvon qui a servi de mère à là langue russe. Quel rôle avaient joué les apôtres Cyrilleet Méthode dans la formation de cette langue? de quel idiome s'étaient-ils servis? quelle est l'origine du glagolitique et du cyrillique? quel est celui des deux qui a la priorité sur l'autre ? Malheureusement, le monde savant en est encore réduit à des hypothèses ^lus ou moins fondées. Les écrivains russes ont fourni un contingent respectable de travaux sur cette question si ardue. Nous citerons entre autres Vostokof, qui a ipuhMéV Evangile dOstromir accompagné d'un glossaire et d'une grammaire; Biliarsky, qui a fait paraître une savante étude sur le fameux Évangile slave qui avait longtemps servi au sacre des rois de France à Reims; ajoutons les travaux de Sreznevsky, de Hilferding sur la parenté des langues slaves avec le sanscrit; les recherches de Pogodine, de Bilbasçof et de Kniazef,
L'antiquilé et la mythologie des Slaves de TOrient attirèrent surtout l'attention des savants russes. Sur ce terrain ils manquaient de données positives sérieuses. La numismatique, l'archéologie, laphilologie, la mythologie, les chansons rituelles, leur furent de précieux auxiliaires dans une voie où il fallait mar* cher à tâtons. Bodiansky traduisit TjE'/Ano^rflpAttf «/ave et les Antiquités slaves du célèbre savant tchèque Scha* farik^ Le culte païen a été spécialement étudié par Sresnevsky, et Kotlarevsky, dans son célèbre ouvrage les Funérailles chez les Slaves païens; le mythe slave par Schoepping, Stchepkine, Kostomorof et Athanasief,
1 . Il est regrettable 'que ces deux ouvrages ne soient connus en France que par quelques extraits qu'en a donnés M. Vivien de Saint-Martin dans ses Nouvelles annales de voyages t
qui nous a laissé un ouvrage fort complet, Idées 'poétiques des Slaves sur la nature. Les contes, légendes, superstitions ei chansons populaires ont été soigneusement recueillis par Térestchenko, Yakouchkine, Sakharof, Kirievsky, Rybnikof, Schein, Séguiref, Khoudiakof, etc. Malgré ces nombreux travaux, le mythe slave est encore loin d'être à Tétat complet de science, et da former un tout qui s'enchaîne et se lie. Il est vrai que M. Kvaschine-Samarine a essayé de nous donner une généalogie des dieux et déesses; mais son système renferme de nombreuses hypothèses qu'une critique rigoureuse ne saurait admettre.
En fait de travaux sur la numismatique, je citerai ceux de Frœhn, de Savélief, du baron de Chaudoir, de Schubert et de Kounik.
Enfin, pour clore cette nomenclature, je parlerai des études d'archéologie religieuse de Savélief, de Snéguiref, de Veltman et du comte Tolstoï; je dirai un mot du célèbre ouvrage de Zabiéline : Vie inté- . rieure des tsars russes aux seizième et dix-septième siècles^ et je finirai par les ouvrages de droit et d'administration de Kalatchof , de Gortchakof, de Névoline, de Tchitchérine, de Gradovsky, d'Andrécvsky et de Lokhvitzky.
L'Église russe a eu aussi ses historiens : les archevêques Philarète, Macaire et Mouravief . Le professeur Kazansky a laissé de belles éludes sur la vie historique de plusieurs célèbres monastères.
L'histoire militaire fournit aussi un contingent respectable d'écrivains. Bogdanovitch, dont la plume est très-féconde, a écrit les campagnes de Souvarof et celles de 1812, 1813, 1814; mais quelques détails ont été assez vivement critiqués. La guerre de 1799.
entre la France et la Russie a été racontée par Mikhaïlovsky-Danilevsky. Miloutine, qui a traité le môme sujet, lui est de beaucoup supérieur. Les campagnes de Turquie et du Caucase ont aussi donné lieu à de nombreux récits. Ànnitchkof a décrit le siège de Sébastopol. Todtleben, le vaillant défenseur de cette place forte, en a fait un ouvrage officiel qui a été traduit en anglais et en allemand. Le général Fadéïef a écrit un ouvrage intitulé : les Forces milt' taires de la Russie, dans lequel il prouve que Tannée russe n'est pas aussi nombreuse qu'on le croit, et qu'en cas de guerre elle ne pourrait fournir qu'un effectif numérique relativement faible. Cette œuvre remplie de chiffres éloquents fît pousser de hauts cris à la presse officielle ; et quelques organes y virent même un acte de trahison envers le pays. Signalons en même temps un Recueil de statistique militaire^ publié par les soins de Tétat-major russe sous la direction du colonel Obroutchef. Ce recueil contient des données intéressantes sur les forces militaires de tous les pays du monde, et peut être consulté avec fruit pour tout ce qui concerne Torganisation si compliquée de l'armée russe. Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence un ouvrage qui constitue une innovation heureuse dans le monde militaire, c'est une Histoire universelle militaire entreprise par le général prince Galilzine. Il y a déjà eu quelques livraisons de parues, et les critiques sont unanimes à louer cette œuvre.
Lhistoire de la littérature russe n'a pas été non plus négligée. Pour ne parler que des ouvrages principaux, citons la remarquable étude de Pékarsky sur les Sciences et la littérature en Russie sous le règne de
Pierre le Grand, qui renferme la nomenclature des ouvrages publiés à celle époque, ainsi que les œuvres litléraires de Galakhof, de Vodovozof , de Polévoï, de Bousslaïef, de Bessonof.
Cette esquisse sèche et rapide ne donne qu'une faible idée de ce que la Russie a produit depuis quelques années dans toutes les branches de Thistoire. Il faudrait parler, en outre, des milliers d'articles éparpillés ^u hasard dans les revues, et qui sont trèsprécieux à consulter. Le Messager de ï Europe^ par exemple, vient de publier plusieurs éludes fort intéressantes de MM. Annenkof et Pypine sur les principaux écrivains de l'école romantique. La moisson est déjà fort riche, et, comme le gouvernement russe montre de plus en plus de tolérance pour les productions relatives à l'étude du passé, il est permis de prévoir l'époque où l'histoire de Russie, si riche en événements et en faits- de tous genres, formera un tout clair et complet.