LA POESIE EN RUSSIE DEPUIS
des esprits. Cette école slavophile, par le manque cractualité qui caractérisait ses tendances, fut très* peu remarquée.
Le sort de Técole lyrique ne fut guère plus heureux. Fidèle aux traditions que lui avaient léguées Pouchkine et Lermontof, elle ne parla de la réalité qu'avec un ton plein de désenchantement et d'amertume. Le rire sarcastique et railleur de Heine avait succédé aux accents désespérés de Byron ; Fœte fut un des principaux représentants de cette école. Ses thèmes, cependant, sont assez variés. Tantôt il chante la douleur de l'âme fatiguée de vivre et do chercher le bonheur , tantôt il se livre avec enthousiasme à la description de l'amour de la femme et des beautés de la nature. Depuis qu'il est devenu gentleman former, cette dernière gamme a fini par dominer. Ses Soirs et ses Nuits ne sont qu'un assemblage de vers visant à l'effet, à l'harmonie, un salmigondis de rêveries sentimentales , où le sens est sacrifié à la beauté de la forme. C'est « un printemps éternel, » comme un de nos critiques appelait Lamartine. Ses pièces ne sont plus que des chanis sans paroles, dans le genre de ce morceau : »
(c Un chuchotement, un soupir timide, les trilles du rossignol^ l'éclat argenté et le murmure du ruisseau endormi, la lumière et les ombres de la nuit, des ombres sans uni une série de transformations magiques de la figure aimée ; dans le nuage de fumée, la pourpre de la rose, et l'éclat de l'ombre ; les baisers, les larmes, et l'aurore, Taurore, etc., etc. »
Maïkof est principalement un poëte anthologique; et les quelques satires qu'il nous a laissées ne sont que des exceptions.
Polonsky appartient à la même école, mais son vers est moins châtié, ses allares sont moins hardies.
BAnédictof, par le ton de sa poésie, semble s'être inspiré de Derjavine. Ce lyrisme échevelé visant toujours aux grands mots est bien défraîchi aujourd'hui.
La Petite-Russie , ce berceau de la chanson populaire, eut aussi son poêle : Schevtchenko. Sa vie est assez curieuse. Fils d'un domestique, il passa sa jeunesse dans cet état de servilité. Son talent poétique l'arracha à ce genre de vie humiliant. Né en Ukraine, il chanta exclusivement sa patrie. Lorsque la question de Tindépendance de la littérature ukrainienne fut soulevée par la presse , il prit une part active à cette polémique, dans une revue : Le Fondement (18C1), créée par lui. Ses poésies sont tantôt historiques, tantôt consacrées à la peinture du genre de vie des Petits-Russiens.
Nikiline eut une jeunesse aussi malheureuse que celle de Schevtchenko. Compatriote du célèbre poëte Koltsof , il fut comme lui obligé de sacrifier ses aspirations aux nécessités matérielles de la vie, et mourut de la même maladie en 1861. Il fut, comme Koltsof, victime du milieu dans lequel il vivait; mais obligé de lutter seul, il lui manqua Tinfluence et les encouragements qui contribuèrent si puissamment au développement du talent de Koltsof. Le père de Nikitine était marchand de bougies à Voronège. Il gaspilla dans l'ivrognerie tout ce qu'il possédait , et Nikitine pour entretenir sa famille dut prendre une auberge. Plus tard, grâce à un riche protecteur, il put ouvrir une librairie. « Jusqu'à présent, écrivait-il à ce dernier, — je n'étais qu'un zéro passif au milieu de mes
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concitoyens; maintenant, grâceà vous, j'ai pu trouver une occupation honnête et utile. » Nikitine, absorbé par les soins de son commerce, ne trouvait môme pas de repos au sein de sa famille. Son père, vieil ivrogne, rirritait sans cesse par ses scandales. On raconte môme que lorsque le poëte fut sur son lit de mort, son père le tourmenta sans pitié pour avoir le testament et la clef de la caisse. Nikitine, dans ses poésies, s'attacha surtout à décrire la vie du peuple. Réaliste dans ses tendances, il ne chercha pas à créer des types, et, en général, il approfondit peu ses sujets.
Les divers poètes dont nous venons de parler exercèrent peu ou point d'influence sur les tendances de leur époque. La poésie, comme nous l'avons dit, n'intéressait guère une société absorbée tout entière par les questions du jour. Elle ne tenait dans les revues qu'une place très-modeste , et ne pouvait être remarquée au milieu des nombreux articles d'actualité qui s'y étalaient.
Les satires en vers de Nékrassof eurent plus de succès , car les sujets qu'il traitait et ses tendances négatives répondaient mieux à Tétat des esprits. Nékrassof exerça une grande autorité sur son époque, surtout sur la jeunesse des universités. Peu soucieux de la beauté de la forme et de l'harmonie, il suivit pas à pas le mouvement de la vie, la marche des idées, et fut un écho fidèle des tendances du journalisme contemporain. Il occupa même une place assez importante dans la presse de 4860, en arborant hautement le drapeau du réalisme dans le Contemporain dont il était le directeur. Dans une de ses poésies, la Muse, nous le voyons tracer le rôle du poëte dans la sociélc moderne.
<f Je sentis de bonne heure la lourde influence d'une autre Muse, peu caressante et peu aimée, compagne des op« primés, — d'une muse triste, affligée, pleine de désira, humblement suppliante, et dont l'or e3t le seul dieu.,. Dans une pauvre cabane, devant les copeaux fumants, courbée par le travail, tuée par le chagrin, elle me chantait à moi, nouveau venu dans le monde créé par Dieu, et son chant était plein d'une tristesse et de plaintes éternelles. Quelque* fois, ne pouvant supporter cette cuisante douleur, elle se mettait à pleurer; à mes sanglots, elle répondait par des sanglots, ou faisait tressaillir mon jeune cœur par une chanson de plaisir et de volupté. Mais les tristes accents résonnaient encore plus stridents sous cette bruyante dé« bauche. 11 y avait de tout dans ce mélange insensé: les calculs d'une vie futile et laide, les beaux rêves des jeunes années, l'amour perdu, les larmes étouffées, de la malédiction, des plaintes, des menaces impuissantes. Dans l'accès de sa rage, l'insensée jurait de lutter avec acharnement contre l'injustice des hommes ; ou bien, se livrant à une gaieté sombre et sauvage, elle jouait frénétiquement avec mon berceau ; elle criait : vengeance ! et d'une voix surhumaine appelait à son aide la foudre du ciel. »
Ces vers, d'un désespoir sombre et échevelé, devaient naturellement plaire à la jeunesse du jour. En dehors de cette exaltation farouche, il y avait quelque chose de vigoureux et d'ardent qui rendait les poésies de Nékrassof bien supérieures à l'harmonie sucrée et aux phrases musicales de Foete, Nékrassof cependant baissa peu à peu le ton de sa lyre, pour en arriver h la satire. Ses vers, comme dit Th. Gautier de ceux de Pierre Dupont, « furent des phrases de plomb empruntées au journal ou au pamphlet. »
Il jouit, un moment, d'une grande popularité. Ce fut à répoque où la littérature russe se mit à étudier les questions qui préoccupaient si fortement les es-