LE THÉÂTRE HINDOU
Les opinions sont libres, et chacun peut penser de la littérature dramatique ce qu'il lui plaira. Ce n'est peut-être point, entre les diverses formes de la pensée, celle qui permet à l'auteur d'atteindre la plus haute portée morale ; peut-être aussi l'emploi qu'on en fait est-il rarement sans péril ; mais sa puissance souveraine et son irrésistible effet sur les masses n'en sont pas moius incontestables. Aucune sorte de composition n'est destinée à une popularité plus grande. Par le drame, le penseur et la foule sont mis en présence et réagissent directement l'un sur l'autre. Là où le théâtre manque, comme chez les Assyriens, les Hébreux, les Egyptiens et les Perses, il semble que le génie humain n'est pas complet, et l'on sent une lacune dans ses manifestations. La représentation dramatique est, pour ainsi dire, dans les conditions de notre nature, et le drame, qui est l'imitation poétique d'un fait, non par le récit, mais par l'action, est vieux comme le monde.
Tous les instincts d'imitation de l'homme le sollicitaient aux
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entraînements dramatiques. 11 y trouvait à la l'ois un attrait de curiosité et d'indicible émotion qui s'accrut à mesure que le drame se développa et approcha davantage de sa perfection.
On s'est souvent demandé quelles étaient la cause et la nature du plaisir que nous éprouvons au théâtre, et notamment dans les représentations tragiques qui ne nous oflrent que le spectacle des revers, des malheurs, ou du moins des rudes épreuves imposées à l'homme, notre semblable, un autre nous-méme.
Ressentirions-nous, comme ou l'a dit, une sorte de joie égoïste, par comparaison, eu nous renfermant dans l'impassible tranquillité de notre bien-être, rendu plus cher encore par le spectacle de lu douleur voisine?
Il faut en convenir, il y a bien un peu de cela. On se révolte peut-être, à la première lecture, contre les \ers de Lucrèce :
Suave mari uiuuun, furbatililnis tpquora ventis, • F. lerra magnum alU'rius spedare lahorrm...
[je malheur réel, la souflrance entrevue, le danger imminent excitent en nous une sympathie sincère jusqu'à la douleur. — Nous -avons plus d'une fois senti tout ce qu'il y a de vrai dans la pensée de Térence :
Homu suiii. alque huuiani uiliil a me alhmuiu puto.
Cependant, en face des malheurs tragiques, on fait toujours un involontaire mais énergique retour sur soi-même, et l'on s'attache d'une étreinte plus ardente à son humble bonheur.
Ce qui fait encore le charme de la terreur et de la pitié des représentations dramatiques (car il y a un charme à la pitié et à la terreur), c'est qu'on les a puritiées — comme dit Aristote — en leur enlevant l'amertume trop âpre que leur donnait la réalité. Dans ces représentations où nous savons que tout est fiction, et où pourtant nous surprenons nos larmes, dans ces infortunes aux-
quelles toute souffrance est ôtéc, et qui pourtant nous émeuvent, ce que nous aimons, c'est le sentiment môme qu'elles nous inspirent.
Il faut aussi tenir compte d'un élément tout-puissant d'émotion : le spectacle de l'énergie humaine grandissant dans sa lutte contre l'obstacle et avec le danger; nous avons la passion de la furcc, et la vue seule du courage chez les autres est le principe d'une jouissance aussi vive qu'elle est désintéressée chez nous.
Mais partout ici la sympathie de l'homme pour l'homme est la cause, la pure et noble cause de l'émotion. C'est ainsi que les périls mêmes et les souffrances, sous les maint, habiles de l'art, se tournent en plaisir.
N'oublions pas, cependant, que l'indispensable condition de la scène, c'est de nous offrir partout le caractère de l'art et de l'imitation. Si la réalité reparait, ce n'est plus l'émotion dramatique que nous éprouvons : c'est quelque rliose de pénible et de cruel à quoi nous tachons de nous soustraire ; c'est qu'en effet l'émotion dramatique ne doit pas naître de l'ébranlement des sens ; le poète ne doit s'adresser qu'à l'intelligence ; l'esprit seul est la source des plaisirs qui viennent des arts. Ce qui fait la noblesse des arts, c'est qu'ils sont le langage de l'âme.
Aussi les nations vraiment artistes n'admettent sur leur théâtre que des fictions : la réalité douloureuse les blesse et les choque. C'est là une faute et une erreur dans laquelle ne tomberout jamais les dramaturges hindous.
Un intérêt puissant doit s'attacher pour nous à l'étude du théâtre chez un peuple. Le théâtre, en effet, semble tout comprendre dans son vaste ensemble ; c'est comme un miroir magique dans lequel se reflètent les mille détails de la vie publique et privée d'une nation ; les mœurs et les coutumes s'y révèlent dans un cadre fait pour eux ; la fable de la pièce ne se déroule que pour donner aux sentiments et aux passions l'occasion et l'espace que réclament leurs développements ; tous les arts s'unissent pour accroître son charme et sa séduction. La musique lui prête ses plus doux accents;
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la danse, cette pantomime intelligente qui joint la grâce à la passion, déroule ses strophes de poses devant les yeux ravis ; la peinture et l'architecture réalisent l'idéal décor de ses féeries, et la sculpture semble avoir modelé dans le marbre vivant les attitudes de ses beaux poupes. Ajoutez que l'infinie variété de ses situations et de ses données lui permet d'employer tous les langages et tous les styles, depuis la simplicité du dialogue courant jusqu'au lyrisme des grandes tirades.
N'en est-ce point assez pour expliquer l'attrait profond que son étude doit offrir au poète, au philosophe, à l'historien, au critique?
Le théâtre hindou embrasse une durée de près de deux mille ans, dont il faut placer le début un siècle ou deux avant notre ère. Pendant ce long espace, les dramaturges de l'Inde ont produit un assez grand nombre de pièces d'une originalité que n'altère aucune réminiscence. Ils ne se modèlent point sur les autres : ils sont eux-mêmes. En Europe, les productions dramatiques sentent l'étude ou l'imitation des théâtres antiques, et cela suffit pour donner à toutes les œuvres modernes, qu'elles soient écloses en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne ou en Angleterre, un air de famille trop facilement rcconnaissable. Le rapport est léger, sans doute, entre les Mystères, les Sotties et les Moralités du moyen âge, et les pièces d'Eschyle et d'Aristophane ; ce n'en est pas moins un lien, si délicat qu'il puisse paraître, entre l'art qui naquit dans les sanctuaires de la Grèce et celui qui produisit, sous Elisabeth, les saisissantes créations deShakspeare, et, sousLouisXlV, ce «pie Boileau appelait les pompeuses merveilles de Racine.
Quel que soit le jugement que l'on porte sur le drame hindou, il faut lui accorder une place à part ; il est né de lui-même, et dans sa longue carrière ne s'est mêlé à aucun autre. Si parfois il se rapproche de quelques-unes de nos compositions modernes; si, par exemple, à travers l'éclat d'un coloris oriental on retrouve un ordre d'idées ou de combinaisons comme Shakspeare les aime ou les invente, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans
l'intime nature du cœur de l'homme, moins divers qu'on ne le croit peut-être, et qui, malgré la distance et le temps, peut éprouver et exprimer les mêmes sentiments de la môme manière.
L'esthétique de 1829 eût rangé le drame hindou parmi les compositions que l'on appelait alors romantiques. Satisfait de l'unité d'intérêt, la seule peut-être qui soit logique dans les arts, il ne se préoccupe ni de l'unité de temps, ni de l'unité de lieu, et, pour arriver plus sûrement à l'impression, ne craint pas de recourir à la multiplicité des incidents. Ceci n'empêche pas qu'il n'ait ses règles propres et son système à lui : système aussi éloigné de l'extravagance chinoise que de la simplicité sévère et des lignes grandes et pures de la tragédie grecque.
La plupart des pièces du théâtre hindou sont en sanscrit, langue savante et que le peuple ne parlait déjà plus au moment où elles furent écrites. La jouissance des plaisirs distingués des théâtres était donc réservée, comme tous les avantages de la vie sociale dans ITnde, aux classes supérieures et privilégiées.
On ne peut établir aucune comparaison entre les représentations théâtrales de l'Inde et les nôtres. Elles étaient extrêmement rares, et il arrivait bien rarement que la pièce fût jouée deux fois. Il en était à peu près de même chez les Grecs. Dans Athènes, par exemple, c'était tout un peuple, tout un grand peuple, que la patrie invitait à une fête religieuse, presque à une fête de famille, car la religion était alors nationale ; c'était toute la Grèce que l'hospitalité athénienne conviait dans ses murs , et là, en présence de cette population intelligente et sympathique, sur une scène à ciel ouvert, toute baignée de cette lumière éclatante dont le ciel de l'Orient a revêtu l'Altique, comme les champs Élyséens
luniiiu' u'slit
Purpurco
au milieu de cette noble architecture des grands théâtres, en face de cette décoration vivante des plus sublimes paysages, entre
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toutes les séductions des sens ravis, le drame antique, joue par des acteurs surhumains, se déroulait dans toute sa majestueuse simplicité.
Nous autres, qui ne savons trop où promener l'ennui de nos loisirs, à qui la satiété a depuis longtemps appris à être difficiles, et dont la sensibilité endormie a besoin d'être réveillée par l'attrait piquant de l'étrange et du nouveau, nous allons au théâtre à jour lixe, beaucoup par ton , un peu parce que nous ne savons que faire, après avoir payé à la porte le droit d'étoutler dans une loge étroite et de nous ennuyer une heure ou deux en bonne compagnie.
Il n'en était pas de même chez les Hindous, qui, nous le disions tout à l'heure, n'avaient de représentations dramatiques que dans de très-rares occasions, et sans que le nombre des spectateurs pût jamais être considérable. Le drame hindou n'eut donc point une influence véritablement populaire.
De pareilles conditions n'étaient guère propres à exciter les dramaturges à la production. Aussi les maîtres de la scène n'ont guère laissé chacun plus de deux ou trois pièces. Nous sommes loin de compte, non pas seulement avec Lope de Véga pu Caldéron, mais même avec les vrais poètes qui travaillaient la forme autant que le fond, Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane. Remarquons toutefois que les pièces hindoues sont assez longues; elles ne craignent pas d'aller jusqu'à dix actes, et ce ne sont pas des actes courts.
L'art dramatique ne se produit relativement que tard chez les peuples. Il exige un certain degré de culture que l'on n'a point dans les premiers Ages; il sommeille longtemps dans son germe obscur avant d'éclore à la lumière. Il est précédé par la poésie lyrique qui chante les premiers ravissements et le premier enthousiasme des jeunes nations; par la poésie didactique qui recueille et formule en préceptes l'expérience des premiers essais,
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pour l'usage des civilisations naissantes; enfin, par la poésie épique, racontant les exploits mêlés de fables qui enchantent et illustrent le berceau des peuples.
Nous avons vu, chez les Grecs, le drame sortir du sanctuaire avec une signification mystérieuse et toute symbolique. 11 nous apparaît avec un caractère tout religieux , et c'est dans l'enceinte réservée aux initiés qu'il tente ses premiers essais. Dans cette période tout hiératique, le drame était réduit à sa plus simple expression. On n'en trouve guère que le rudiment imparfait. Ce drame, c'étaient les réponses des oracles dans lesquelles le prêtre parlait en inspiré au nom du dieu dont il empruntait la voix. C'étaient encore les évocations des mânes qui axaient lieu dans certains temples consacrés aux morts, où le prêtre, s'entretenant avec celui qui le consultait, imitait la voix sépulcrale des spectres évoqués.
Nous retrouverons ce caractère religieux à l'origine du drame indien
Les Hindous regardent généralement comme le fondateur de leur théâtre un certain sage, inspiré des dieux et nommé Bharata. D'autres, pour l'ennoblir par une origine divine, ont prétendu que Brahma lui-même a recueilli dans les Védas et communiqué à Bharata les règles du drame.
Dans le principe , on reconnaissait trois genres de spectacles : le Natya, le Nritya et le Nrita. Tous trois étaient représentés à la cour des dieux, dans le ciel d'Indra, par les (ïandarbas et les Apsarasas, c'est-à-dire par les génies et par les nymphes ou bayadères célestes. Plus tard , le dieu Siva ne dédaigna point d'y ajouter deux genres nouveaux : le Tandava et le Lasya.
De ces cinq genres, un seul est véritablement dramatique, c'est le Natya, qui se comfwse tout à la fois de gestes et de paroles, tandis que le Nritya est une gesticulation sans paroles (nous dirions une pantomime), et le Nrita une simple danse. Le Tandava et le Lasya ne sont que des variétés du Nrita.
Les Hindous établirent depuis une autre grande division en deux classes de leurs compositions dramatiques : les Rupakas et les Tparupakas.
Les Rupakas se subdivisent en dix espèces, et les Ipa rupakas en dix-huit.
Le premier des Rupakas est le Nataka, que l'on pourrait appeler le drame par excellence. Le sujet en doit toujours être noble et élevé ; oti le choisit d'ordinaire dans la mythologie et dans l'histoire ; on permet cependant à l'auteur d'y mêler ses propres fictions, et même, s'il le veut, de se renfermer dans le domaine pur de l'imagination, pourvu que l'on sente toujours dans son cœur l'influence d'une inspiration soutenue. Pareil en cela à la tragédie grecque , le Nataka indien doit toujours représenter des personnages empruntés aux sphères supérieures : un dieu, comme Krishna; un demi-dieu, comme Rama; un roi, comme Dushyanta. On ne lui permet guère d'exploiter que deux passions : celle qui fait les amants, et celle qui fait les héros. On veut que l'action en soit simple ; qu'elle sorte naturellement du sujet, comme la plante jaillit de sa semence. Pas d'épisodes, pas de digressions prolixes; que tout marche au but , ou plutôt que tout y coure ! En thèse générale, on désire que le fait représenté dans l'acte puisse se passer dans un jour; mais la règle n'est pas absolue, et du jour on peut s'étendre jusqu'à l'année. Le récit peut se mêler à l'action, et certains faits, comme dans la Phèdre de Racine, sont racontés par un des personnages au lieu de se passer devant lui. Le Hécil de Théramène est de tous les lieux et de tous les temps. Parfois un des personnages de la pièce remplit le rôle naïf d'interprète du poète, et il explique aux spectateurs ce qu'ils ne comprendraient pas suffisamment sans lui. Le Nataka n'a jamais moins de cinq actes : il n'en a jamais plus de dix. Le style eu est toujours correct et châtié... du moins il doit l'être.
L'unité de lieu n'était point exigée; mais on sait que la scène ne changeait point de décors; elle était la môme pendant toute la
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durée de l'action. Parfois on supposait un assez long intervalle d'un acte à l'autre.
Les Hindous ne distinguaient point comme nous la tragédie de la comédie. Plus voisin en cela de ce drame moderne que l'on appelait il y a quelques années drame romantique — plus voisin aussi, il faut bien le dire, de la nature — le drame indien participe des deux genres : il ne se borne point à peindre les crimes ou les folies de l'humanité ; il ne se renferme pas aujourd'hui dans la terreur et demain dans la gaieté; mais volontiers il mêle le rire aux larmes, et, sans vain scrupule, arrive à l'effet par le contraste. — A rencontre de ce qui est la loi suprême de la tragédie, le dénoùment n'est jamais malheureux. Son but est sans doute d'agir puissamment sur les cœurs par les émotions souveraines de la terreur et de la pitié ; mais les poètes hindous ne veulent point que l'impression dernière soit une impression pénible; après avoir agité l'âme ils veulent la reposer doucement. Ni l'organisation sociale, ni l'organisation individuelle des Hindous n'eussent permis qu'il en fût autrement. L'idéal de toute leur littérature est de conduire à une sorte de satisfaction intime qui ne résisterait point au trouble toujours produit par une catastrophe tinale.
L'adversité chez eux n'est jamais considérée que comme une «•preuve à travers laquelle on passe pour arriver au bonheur. Leurs drames finissent donc toujours bien.
Le drame du genre que nous avons appelé Sataka est extrêmement sérieux et digne. Cette prétention à la dignité va même parfois jusqu'à la pruderie. 11 y atout un système de défenses faites au poète tragique qui veut rester dans la stricte observance de la règle. Les héros du Nalaka ne doivent point se porter de défi ; ils ne doivent poiut prononcer d'imprécations solennelles. L'auteur ne mettra point au nombre des moyens tragiques l'exil, la dégradation, une calamité nationale; il ne montrera point non plus sur la scène d'hommes mangeant, buvant ou dormant, ou se ballant ; le baiu est interdit, ainsi que les cérémonies du mariage, ou même
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le simple baiser, soi) plus aimable prélude. Le but de ce drame est toujours d'une irréprochable moralité. Sous l'agrément des formes littéraires, il veut cacher un précepte moral.
Le Nataka , et nous citerons parmi ses plus beaux spécimens Sacountala, Madra Ràkshasa, Anergha Ra'ghava, est en général quatre ou cinq fois plus long que nos tragédies. Mais comme on le jouait rarement, les Hindous le trouvaient court.
La seconde classe de Rupaka est le Prakarana, qui a beaucoup de rapports avec le Nataka , avec cette ditrérence , toutefois , que ses héros appartiennent à une classe moins élevée. La fable est le plus souvent empruntée à la vie réelle : elle peint les mœurs des ministres d'État, des brahmanes, des riches marchands; l'amour est sou principal ressort. L'héroïne peut être ou une tille de famille ou une courtisane. Mais, par courtisane, il ne faut point entendre l'être dégradé que ce mot-là signifie chez nous. LaVÉsvA indienne, comme l'hétaire grecque, supérieures par l'esprit et les talents à la plupart des femmes qui s'enfermaient dans la prosaïque honnêteté de la famille, avaient pour les hommes, presque toujours distingués, qui vivaient dans leur société, un charme acquis peutêtre aux dépensde leur réputation, mais qui n'en était pas moins réel.
LcBauna, qui occupe le troisième rang, est un monologue en un acte, dans lequel l'action prend pour texte d'un récit dramatique une série d'aventures armées soit au personnage en scène, soit à d'autres. L'amour, la guerre, la fraude, la ruse, le vol, peu>ent senir de thème au Bahna, daos lequel l'acteur a le droit de feindre un dialogue avec un personnage imaginaire qui lui donne la réplique. L'acteur idéal de ce petit drame devait être un ventriloque.
Le Vtaooga est la représentation de quelque fait de guerre, étranger aux femmes, à l'amour et au comique, in acte, un jour, une action , avec un guerrier ou un demi-dieu pour héros, voilà les conditions du Vyagoga.
\jë Samavakara est une pièce en trois actes dont le sujet est my-
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thologique ; les hommes peuvent être mêlés à l'action , mais elle a surtout pour acteurs des dieux et des génies. L'amour aussi joue son rôle dans le Sama\akara, mais il n'a que le second : le premier appartient à l'héroïsme. Nulle part les dramaturges hindous ne se sont livrés à un plus magnilique déploiement de combats au ciel et sur la terre, de tem|>êtes, d'orages, d'assauts de villes, de marches triomphales avec des éléphants, des chariots de guerre, des cavaleries superbes. Le plus célèbre modèle de ce drame est intitulé Samudra Mathanam , titre difficile à traduire, mais admirable sujet pour une pièce à grand spectacle, éminemment indien, et qui représente les dieux en train de battre l'Océan pour former l'ambroisie (amrita) de son écume fouettée, comme nous faisons, nous, le beurre avec la crème.
Le Dima est un drame du même genre, mais plus sombre : il représente les événements terribles, les sortilèges et les enchantements Le plus beau Dima, intitulé Tripuradaha, nous montre la destruction du démon Tripura et l'embrasement des trois villes sur lesquelles il régnait.
L'Ihamriga est une pièce d'intrigues en quatre actes dans laquelle le héros est un dieu ou un homme célèbre, et l'héroïne une déesse : la joie et l'amour, voilà les sentiments qui dominent dans l'ihamriga.
L'Anka est, à vrai dire, une sorte de prologue en un acte servant d'introduction à la pièce. L« style pathétique prédomine ordinairement dans l'Anka.
Les Vihis sont en quelque sorte les Atellanes de l'Inde. Elles peuvent se contenter d'un acteur ; elles ont le droit d'en avoir deux. Le Vihi représente une histoire d'amour, dont le dialogue comique est rempli d'équivoques, tie faux-fuyants, de plaisanteries, de quolibets, d'ironies, de non-sens et de volontaires et joyeuses méprises.
Le Prahasana — toujours en un acte — qui occupe le dernier rang parmi les Kupakas, est une sorte de pièce comique et satirique qui dirige ses traits contre les classes privilégiées de la
communauté hindoue : les ascètes, les brahmanes, les riches et les puissants.
Ce que l'on peut reprocher aux diverses productions satiriques des Hindous, c'est de manquer de celte force comique que l'on retrouve a un si haut degré dans le théâtre grec ou dans le théâtre français; la gaieté fait défaut chez elles, et elles n'ont même pas, pour racheter sou absence, l'imagination brillante, l'éclat de poésie et la fleur d'esprit qui brille parfois dans les œuvres des poètes secondaires chez un peuple qui a le sentiment et le goût de la vraie littérature.
UPARUPAK AS.
Nous ne suivrons pas les dix-huit divisions, parfois un peu arbitraires, dans lesquelles on a distribué les Uparupakas. Une critique sévère réduirait à deux seulement ces dix-huit divisions, selon le ton général plus ou moins élevé de la composition, le comique plus ou moins marqué du sujet, la plus ou moins grande régularité de l'ensemble. Mais les différences d'un genre à l'autre, pour arriver au chiffre de dix-huit catégories, sont très-minutieuses et dérouteraient plus d'une fois notre sagacité européenne. Mais les Hindous passent leur vie à peser de la poussière de diamant.
Chaque pièce du théâtre indien s'ouvre par une sorte de prologue, dans lequel les spectateurs et l'acteur font un peu connaissance ; ces» prologues, arrangés à la manière de Piaule et d'Euripide , sont ordinairement récités par le directeur et l'un des principaux sujets de sa troupe ; -quelquefois par un acteur et une actrice.
Le prologue vous conduit d'ordinaire au cœur même du drame. 11 flatte, en général, les préjugés des Hindous, et fait allusion aux circonstances particulières dans lesquelles a lieu la représentation. Il s'ouvre par une prière adressée à quelque dieu en crédit auprès
de l'assistance. Après la prière, vient une sorte de speech que l'auteur soigne d'une façon toute particulière , et qui raconte par avance au public ce qu'il a fait ou ce qu'il a voulu faire. Ce prologue peut très-bien être composé par un autre que par l'auteur même de la pièce. Cette sorte de petit compte rendu en manière de préface est suivi d'une apostrophe aux spectateurs, dont on réclame l'attention et la faveur avec plus ou moins d'humilité. Puis le chef de la troupe donne encore quelques explications sur la pièce, et le drame commence , divisé comme le nôtre en actes et en scènes. L'entrée ou la sortie d'un personnage indique la division des scènes. Leur sortie à tous a lieu à la fin de chaque acte, et le théâtre reste vide un moment. Ce sont les entractes^ qui ont lieu dans l'Inde comme chez nous.
Nous avons déjà dit quelques mots du style des dramaturges hindous. Bharata, que son antiquité fait regarder comme le vrai législateur de la scène, veut que l'on emploie des mots choisis, harmonieux, cl que la phrase, élégante, toujours soumise aux lois du rhythme, soit embellie de tous les ornements que fournit la rhétorique — et la rhétorique indienne fournit beaucoup d'ornements ! — aussi , nulle part plus que dans les drames, le sanscrit — cette langue si riche et si belle — n'a déployé ses pompes et ses magnificences. Le plus grand reproche que l'on pourrait faire aux dramaturges , ce serait de se livrer à une recherche exagérée et de ne pas savoir toujours se préserver d'une abondance stérile.
Les Hindous, comme Shakespeare dans certaines pièces, marient la poésie et la prose. La prose suffit au dialogue ordinaire; mais les descriptions , les réflexions , les grandes tirades sont en vers. Le vers dramatique admet, du reste, tous les mètres reconnus par la prosodie hindoue. L'auteur va plus loin : il ne se borne point à l'emploi d'une seule langue. Le héros et les principaux personnages parlent sanscrit, tandis que les autres emploient divers dialectes beaucoup moins relevés et connus sous le terme générique de Pkakrit.
Oq pourra se convaincre de la difficulté de bien entendre un drame sansc ri t, si l'on rétléchit à tous les dialectes qui s'y rencontrent, s'y mêlent, et s'y répondent les uns aux autres. Ainsi, tandis que le héros, comme nous le disions tout à l'heure, parle le sanscrit pur, l'héroïne parle le sauraséni; l'entourage des personnes royales, le maghadi; le bouffon, le prachi; les coquins, l'avantika; les intrigants se reconnaissent à l'emploi qu'ils l'ont des langues du Dckkan ; les gens du Nord parlent le pahlika; ceux de Coromandel, le dravira; les pasteurs, les bûcherons s'adressent la parole chacun conformément à ses habitudes et avec la terminologie qu'il emploie d'ordinaire : il n'est pas jusqu'aux fantômes, quand ils paraissent sur la scène, qui n'aient aussi leur langage à eux, le paisachi. On voit maintenant que le principal décor d'un drame hindou devrait être la tour de Babel.
Disons toutefois que ces huit ou dix dialectes ne sont que des variétés du sanscrit ; que le fond des mots est presque toujours le même, et que les principales différences consistent dans des changements d'orthographe ou de prononciation.
Les Hindous n'eurent jamais rien qui se puisse comparer ou à nos salles de spectacle ou aux théâtres grecs et romains. Il ne faut donc point leur demander une mise en scène brillante ou compliquée. On sait seulement qu'il y avait d'ordinaire dans les palais des princes une salle que l'on nommait Sanrjita-Sâld , ou salle de musique. C'était dans ces salles que l'on représentait les diverses espèces de drames que nous venons d'énumérer. N'en était-il point à peu près ainsi pendant le moyen âge, lorsque les ménestrels, les minesingers , les trouvères ou les troubadours allaient célébrer les mystères, chanter des lais ou des virelais, ou réciter des fabliaux dans les châteaux des grands barons? Il y avait dans l'Inde des troupes ambulantes qui allaient ainsi représenter des drames de contrée en contrée. Souvent, quand on voulait avoir un nombre de spectateurs plus considérable, on donnait la représentation dans la cour môme du palais, arrangée en théâtre.
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Comme chez nous les acteurs étaient séparés des spectateurs. Un rideau pouvait isoler le théâtre de la salle. Dans la mise en scène, comme dans le costume, on tâchait de rester fidèle à ce que les modernes ont appelé la couleur locale. C'étaient ordinairement des femmes qui remplissaient le rôle de femmes. Parfois, cependant, on en chargeait déjeunes garçons, et même des hommes.
Le Sangita-Sala, dont nous parlions tout à l'heure, élait ordinairement la pièce la plus spacieuse et la plus élégante du palais. Des piliers, richement décorés et couverts de tleurs, portaient un riche pavillon, qui abritait les spectateurs. Le maître de la maison était assis au centre de la pièce, sur une sorte de trône. Les familière du palais occupaient sa gauche; sa droite était réservée aux personnages officiels de haut rang. On plaçait les savants derrière le prince, et, sur la même ligne, des deux côtés, les officiers du palais, les poètes, les médecins et les astrologues. Les plus jolies femmes de la domesticité intime se tenaient autour du prince et agitaient sur sa tôle des éventails en plumes de paon; des espèces d'huissiers, leur verge à la main , et des hommes d'armes, faisant office de gardes, étaient çà et là échelonués à diverses places, au milieu de l'assemblée, qu'ils rehaussaient encore de l'éclat de leurs lances et de leurs cimeterres, et de la splendeur de leurs costumes.
Quand chacun avait pris place, lorsque tout le monde était assis, les musiciens entraient — comme fait chez nous l'orchestre de nos théâtres — et jouaient leurs airs. Puis on levait, ou, pour mieux dire, on écartait le rideau, et la danseuse préférée, l'ardente et souple bayadère s'avançait vers son public choisi en répandant des tleurs, et bientôt ses beaux bras arrondis, son torse cambré, sa téte pâle un peu renversée, ses longs cheveux dénoués et tlottants, elle essayait ses premiers pas, charmait tous les yeux par la grâce de ses mouvements onduleux, et entraînait tous les cœurs à sa suite au gré du rhythme enivrant.
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Oulre les drames sanscrits que nous nous sommes efforcé de faire connaître, les Hindous avaient encore d'autres pièces de théâtre, plus nombreuses et plus populaires que les premières et écrites dans le dialecte habituel, dans la langue parlée.
Moins humaines, si l'on veut, dans le sens élevé du mot, mais plus natiouales, ces pièces ont laissé des traces vivantes dans les histoires dramatisées que récitent encore aujourd'hui les bouffons, désignés sous le nom de Bhanks, dans les Jatras du Bengale, et dans les Rasas des provinces occidentales. Les histoires des Bhanrs, parfois assez grossières, sont racontées ou plutôt représentées par deux ou trois acteurs, au dialogue libre, mais v if et nerveux. Les Jatras s'inspirent ordinairement de quelque particularité de la jeunesse assez joyeuse du dieu Krishna, et le dialogue est souvent mêlé de chansons. Les Rasas, de leur côté, représentent les hauts faits de Rama ou de Krishna, avec des costumes pleins de caractère, et se permettent tout à la fois la danse et les chants. Les Hindous ont conservé jusqu'à nos jours assez de goût pour ces sortes de divertissements, dans lesquels l'intelligence et l'esprit ont du moins une petite place. Leurs maîtres, par malheur, aiment mieux les voir se livrera des plaisirs qui les abrutissent et les dégradent.
Les tentatives récentes du théâtre indien ne méritent guère d'être signalées. Elles accusent un rapide et fatal déclin. La fable est toujours empruntée à l'ancienne mythologie ; mais le récit usurpe trop souvent la place de l'action, et la description parasite, qui prend pour thème le lever de la lune ou le coucher du soleil, l'été brûlant ou le printemps en fleurs, achève, avec le lieu commun , de marquer ces productions du caractère officiel des littératures de décadence.
Il nous reste aujourd'hui environ soixante drames de l'ancien théâtre hindou.
On cite parmi les meilleurs le Mrîtchtchakàti, ou le Chariot d'enfant, pièce en dix actes, aussi remarquable par la peinture du
caractère que par l'agrément du style ; l'intrigue est menée avec une véritable habileté, et le comique et le pathétique s'y mêlent et s'y combinent dans les proportions les plus heureuses. Le rôle de Samst'hanaka, le beau-frère du rajah, drôle sensuel, espèce de boutïon, né sur les marches d'un trône, est traité de verve, avec une mordante ironie. Le Vétalika, ou poète-musicien , le Vita, précepteur, tout à la fois bouffon et parasite, le voleur et l'agent de police, sont très-finement esquissés, et jusqu'au dénoûment, amené d'une façon toute romanesque, l'action qui éveille toujours l'intérêt est lestement et habilement menée. J'aurai tout dit sur le sujet même de la pièce , dont M. Méry et Gérard de Nerval ont donné une imitation sur notre second Théâtre-Français, en rappelant au lecteur qu'il a inspiré la Courtisane amoureuse de La Fontaine, la Marion Déforme et la Thisbé de M. Victor Hugo.
Vasantaséna, la courtisane amoureuse, est jeune, belle et riche; Charudatta, l'objet de cette passion partagée est un brahmane pauvre et marié; et pourtant, si scabreuse que soit la position, les deux principaux personnages ne cessent jamais d'exciter et de mériter l'intérêt.
L'auteur, le roi Sadraha, qui maniait également bien la plume et l'épéc, vivait, dit-on, un siècle avant notre ère, et il passa du trône sur le bûcher. Arrivé à un certain âge, il se brûla volontairement et laissa le trône àson fils. Ce dénoûment est beaucoup plus tragique que celui de ses pièces.
Nous citerons encore, après le Mritchtchakati, deux drames gracieux de Kàlidàsa : Vicrama et Oirvasi, ou le Héros et la Nymphe, ouvrage tout mythologique ; Agnimitra et Malamka, en cinq actes, comme le Héros et la Nymphe, pièce charmante à laquelle on reprochera peut-être une sentimentalité parfois affectée et précieuse, mais qui renferme de grandes beautés de style, deux ou trois scènes parfaites, et dont l'action est fort habilement menée.
Une autre pièce d'un genre tout particulier, c'est la Line de
l'intelligence (Prabodha Chandrodaya), d'un poète du nom de Krishna Misra, dont l'époque n'est pas parfaitement déterminée. Ce drame allégorique, tiré de la Védanta, ressemble un peu à ces Moralités qui firent au moyen âge la joie de nos bons aïeux. Le poëte y personnifie des abstractions, et la Raison, {'Honneur, la Dévotion et la Contemplation en sont les principaux acteurs. La pièce est morale, et ses tendances sont les plus vertueuses du monde ; mais elle est assez froide — comme toutes les pièces dont* l'héroïne est la Raison. — Aussi l'on trouve qu'elle manque d'agrément : ce qui prouve que la vertu ne suffit pas au théâtre.
Bhatla Bhavaboutti, un des poètes classiques les plus estimés de la littérature sanscrite, a donné au théâtre hindou trois ouvrages dignes d'étude. Les deux premiers, sous les noms de Maha vira CiiaritrA et d'IhTAKA Rama Ciiaritra, sont de grands drames historiques, dont les éléments sont puisés dans la célèbre légende qui a servi de texte au Ràmàyana. Le troisième ouvrage de Bhatta Bhavaboutti, intitulé Malatis et Mahadava, est une intrigue d'amour — en dix actes — c'est bien long; — et notez comme exemple de constance rare , que les deux héros s'aiment encore au moment où la toile tombe. La situation, qui pouvait être neuve alors, a été depuis trop souvent exploitée. \\ s'agit de deux amants que leur famille destinait dès le berceau à serrer le nœud conjugal ; on avait eu le soin de ne leur en rien dire, et ils s'aiment aussi ardemment que si on avait voulu les en empêcher. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'on les marie, et que tout le monde est content — même eux. — Pour tirer dix actes de ce prétexte à vaudeville, le poëte a eu recours à une grande multiplicité d'incidents ; la magie, si chère à la littérature orientale, tantôt favorisant et tantôt contrariant nos amoureux, fait naître à chaque minute les péripéties les plus inattendues.
Bhavaboutti, que plus d'un critique a justement comparé à Eschyle, est le plus énergique et le plus majestueux des poètes dramatiques de l'Inde. On retrouve dans sa poésie le son d'une
grande Ame. Peu d'hommes ont eu le don d'émouvoir à ce point leurs semblables; aussi l'avait-on surnommé Sri kantha, c'est-à-dire celui dont la bouche est le temple de l'éloquence. 11 descendait d'une antique race de brahmanes et il habitait le Dekkan, dont les hautes montagnes et les vastes forêts versèrent dans son àme leur ombre et leurs terreurs sacrées.
L'Utiara Mma Charitra, emprunté à la vie de Rama, et qui est, à nos yeux, le plus intéressant de ses drames, débute par un dialogue entre les deux époux, Rama le héros, et Si la la belle. M. de Lamartine, dans ses belles études sur la littérature hindoue, a comparé ce dialogue au Cantique des cantiques, ce poëme éperdu d'amour, où, sous l'image de la brune Sulamite, le tils de David célèbre la future Église, épouse du Christ, et les ravissements de leurs noces éternelles.
Rama et Sita sont unis depuis longtemps déjà — car l'acte s'ouvre après l'exil et le retour du noble couple dans les palais d'Ayodhya.
Tout à coup, au milieu des joies radieuses du mariage d'amour, on vient avertir Rama que le peuple, dans un aveugle délire, s'insurge contre lui, murmure contre Sita, et demande l'exil de la plus noble des femmes. Rama, par une inconcevable faiblesse, cède aux exigences de la vile multitude, et comme Titus renvoyant Bérénice, « invitus invitam dimisit,» il la confie à un sage vieillard, après des adieux déchirants.
« Devoir cruel ! je suis donc un barbare, s'écrie-t-il. L'épouse qui m'a donné chaque jour des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la sacrifie, comme le maître qui livre l'oiseau domestique ! Chère Sita! ne me retiens pas ainsi, laissemoi... Ne serre pas dans tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre odorant du santal, et tu embrasses l'arbre sinistre du poison qui donne la mort ! [H s'arrache des bras de Sita.)
« Qu'est-ce que la vie maintenant? un poids inutile..... — le
monde? un désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur ; vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés, vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous, puis-je élever la voix? Quel nom puis-je invoquer sans en blesser la sainteté? Ne frémissez-vous pas à ma ' voix, comme on frémit à l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez- vous pas la prière de celui qui chasse "son épouse, l'honneur de.sa maison , qui condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte, pour les apaiser, aux mauvais génies. (// s'incline aux pieds de Si ta.) Fille adorable du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama ! »
Ces plaintes sont émouvantes, et l'on peut reconnaître ici l'accent d'une àme déchirée.
Cependant l'époux cède au roi; la politique l'emporte sur l'amour, et Sita prend le chemin de l'exil.
Le deuxième acte nous transporte au sein d'une forêt habitée par des anachorètes et par des nymphes.
Une de ces nymphes apporte au religieux, supérieur du monastère, une corbeille de fleurs, tribut de respect et d'hommage.
« Simplicité de cœur, sobriété de paroles, modestie de maintien, innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses, voilà la vertu ! » ainsi parle l'anachorète à la jeune divinité.
La nymphe a remarqué une certaine agitation dans la paisible contrée des sages. Depuis quelque temps, leur vie même semble troublée.
C'est que deux jeunes enfants, récemment arrivés dans cette solitude, d'ordinaire si paisible, y répandent une certaine émotion.
Les religieux n'étudient plus. Les animaux eux-mêmes semblent tout à la fois étonnés et ravis de la présence de ces enfants. L'un d'eux s'appelle Cousa, l'autre Lava. Ils grandissent rapidement — comme les plantes de leur patrie — en force et en beauté.
L'anachorète raconte quelques traits de leur histoire à la belle nymphe, et aussi l'histoire de leurs parents ; il en dirait bien davantage, mais le soleil, en ce moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à venir se réfugier sous l'ombrage les chantres silencieux de la clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre fraîche sous laquelle se repose l'éléphant, appuyé contre un arbre antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait tomber, en la retirant, une pluie de feuiltes et de boutons tleuris, que l'on prendrait pour une olîrande présentée au torrent sacré dont les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme de verdure.
Bientôt le fils du roi d'Ayodhya, l'invincible Rama, parait sur son char de guerre. Il reconnaît les lieux, pleins de souvenirs à la fois tristes et charmants, où, aux côtés de Sita, s'écoula sa forte jeunesse.
« Quoi! dit-il, je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la terre... — Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne, et se cache dans les cavernes ténébreuses ; à travers l'épais gazon se roule l'énorme serpent ; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant, jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des flammes qui pétillent... Oui, je reconnais ces lieux, et tout le passé se présente à mon souvenir...
Ces terribles ombres n'effrayaient pas Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle traversait le désert, Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans la charmante compagne de sa vie, possède un être qui parlage ainsi ses peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses douleurs?. .. »
Les splendeurs de la poésie descriptive se mêlent aux soupirs de la plaintive élégie. Rama peint en nobles termes et les flancs escarpés de la montagne, et le torrent qui se précipite en bondissant, et le fleuve coulant à pleins bords entre ses rives verdoyantes, et les montagnes orgueilleuses qui mêlent aux nuages du ciel leurs sommets superbes. Jamais la poésie grecque n'eut à ce point le sentiment de la nature. C'est l'âme d'un moderne qui respire et qui parle par la bouche du poète indien, mais qui parle en images éclatantes.
Quelques instants après Rama, Sita vient dans la même forêt ; elle y vient pour offrir un sacrifice au dieu ; elle ignore que cette forêt sert de retraite et d'asile à ses chers enfants. Elle arrive au bord du fleuve qui l'arrose. Tout à coup un éléphant sauvage, monstre énorme et cruel, se jette, avec une sorte de rage, sur l'éléphant de la reine. Les femmes, ses compagnes, poussent des cris déchirants et appellent au secours. Rama se précipite, met l'agresseur en fuite et délivre l'éléphant de la reine ; mais il ne la reconnaît point, car les dieux, qui veulent prolonger son épreuve, la rendent invisible. Cependant, comme s'il la voyait, il lui adresse la parole.
« Sita! mon bras vient d'exaucer ton vœu : ton éléphant favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il défie le puissant monarque de la forêt ! Vois par quelles agaceries il cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des
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lolus du rivage! Comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne ! Comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève au-dessus de sa téte pour la garantir des ardeurs du soleil ! »
On a rarement parlé de l'éléphant en termes plus délicats, et • tout ce passage a une grâce descriptive charmante. Le drame indien, qui a dix actes devant lui, s'attarde volontiers dans ces épisodes qui alanguissent l'Action, mais qui charment l'esprit des lettrés. Sita ne cultive pas le monologue avec moins d'amour et de succès que son mari.
« Ce petit éléphant, dit-elle, me rappelle le souvenir de mes fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin ? Quelle faute ai-je commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père , ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées ' de perles, pareilles aux boutons de jasmin qui vont écloreî»
Le quatrième acte, car nous ne pouvons donner de ce beau drame qu'une analyse rapide et pressée , nous fait entendre les lamentations du père de Sita pleurant sa fille :
Su ut lacn uiœ ronim!
La douleur n'a jamais trouvé d'accents plus pathétiques , et cependant ici la douleur même a je ne sais quelle résignation pieuse que l'on ne trouve point ailleurs dans les souvenirs du monde antique : celui qui souffre n'ose point s'affranchir de la vie ; il attend l'heure marquée par les dieux.
u 1 .1 chagrin, dit le vieillard, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon cœur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se renouvellent : c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les austérités de la pénitence, n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui l'accable! Mais je n'ose pas
Si LITTÉRATURE HINDOUE.
éteindre en moi cette étincelle de vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le soleil , attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes années s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par le souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même.... Hélas! ma chère Sita, faut-il que toutes les vertus n'aient pas détourné ce destin rigoureux ! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes enfantins , ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de sourires et de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée par tes paroles. Fille du sacrifice , quel est aujourd'hui ton triste partage! 0 Terre, déesse toutepuissante, et toi, brillant Soleil, dieu de ma race, sages et saints qui deviez la protéger, cruels , pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?»
Un combat terrible s'engage entre l'un des fils de Hama , Lava , et des soldats qui accourent pour reprendre un cheval échappé au couteau du sacrifice. Le jeune prince , sous les yeux de ses grands parents, déploie un courage et une valeur indomptables: Rama lui-même arrive à la fin du combat et sépare les guerriers. Il n'a pas encore reconnu son fils. C'est bien ! dit-il à haute voix ; ce jeune homme s'est conduit en véritable héros qui ne souffre pas impunément l'outrage et l'insolence : il sait que quand le soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie encore plus brûlants.
Le second fils [de Rama arrive sur la scène presque au même instant. A l'aspect de ses enfants , qu'il ne reconnaît pas , le roi éprouve une émotion que lui-même ne comprend point : c'est un trouble profond qui s'empare de tout son être, et il exprime, dans un pur et beau langage, les sentiments qui débordent de son cœur :
« Il est étonnant, dit-il, qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux frémissement se répande sur tout mon corps ; une sueur, tiède rosée que fait naître l'excès de tendresse , s'épanche de tous mes pores. Dans leurs yeux , dans leurs gestes , ces jeunes gens déploient quelque chose de royal.
« Sur leurs corps la nature a mis des signes de grandeur pa-
reils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre précieuse, ou bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le calice de l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée glorieuse, telle qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La couleur de leur teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la colombe ; leurs épaules ont la largeur de celles du monarque des forêts. Leur regard intrépide est celui du lion courroucé , et leur voix est forte comme le son eadencé du tambour qui appelle au saint sacrifice. Je vois en eux ma propre image,... mais non pas seulement ma ressemblance ; car, en beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma chère Sita. Ce visage de la fille de Djanaka, beau comme une Heur, est toujours devant mes yeux ; telles étaient ses dents, aussi blanches que des perles ; telle était sa lèvre délicate, son oreille arrondie , sou œil expressif — quoique leur regard à eux ait quelque chose de la fierté de l'homme.... Leur demeure est dans ces bois; ce sont les bois où Sita fut abandonnée, et ces enfants lui ressemblent. Et ces armes célestes, qui d'elles-mêmes se sont présentées à eux, et qui, d'après l'oracle des sages, ne doivent jamais, sans motif, abandonner notre famille!..,, l'état de mon épouse, dont le sein renfermait le doux espoir de ma race.... ces pensées diverses occupent mon àme et remplissent mon cœur d'espérance et de crainte. Comment puîs-je apprendre la vérité? Comment demander à ces jeunes gens l'histoire de leur naissance?... »
Ici le poêle, par un artifice très-hardi, essaye de faire comprendre la vérité à Rama. Tout à coup , il lui fait entendre les cris d'angoisse et les gémissements lamentables d'une femme en mal d'enfant. Celte voix , Rama la reconnaît : c'est la voix de sa chère Sita.... de Sita qui devient mère. Le roi, hors de lui , joint les mains et invoque le ciel.
— Ne voyez-vous point, lui dit l'anachorète, que ce n'est là qu'une fiction ; on veut vous apprendre la naissance de vos fils : ils ont grandi ; ce sont eux que vous venez de voir.
Au même instant se taisent les instruments et les voix , et, sur
les eaux du Gange soumis, apparaît, toujours digne d'être aimée, Sita, entourée d'un cortège de dieux protecteurs.
— Recevez, disent ces dieux à Ilama, recevez cette épouse toujours chaste, toujours fidèle.
Et tous ces êtres dont l'aspiration la plus ardente est d'aimer et d'être aimés, le père et les enfants, l'époux et l'épouse, se retrouvent, se reconnaissent, et répandent en des paroles d'actions de grâces l'inetlable joie qui déborde de leur sein.
C'est, comme on le voit, à peu près le même dénoùmeut que dans le Ràmàyana.
Les dernières paroles du héros ont quelque chose d'assez étrange. Il oublie un moment le personnage qu'il représente, et, faisant allusion à la pièce dans laquelle ses épreuves sont racontées : m Puissent, dit-il, les chants inspirés qui célèbrent cette histoire charmer et purifier les ames des spectateurs! Que, semblables à l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines ! Que, pareils aux eaux purifiantes du Gange , ces chants lavent nos péchés ! Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui assurer la gloire due au grand maitre de son art , et puisse-t-il nous initier toujours davantage à cette science mille fois plus sublime et plus sainte qui nous donne la connaissance des perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres : Dieu! »
Irrégulière, étrange, si on la juge d'après nos idées, VUttara Rama Charitra n'en est pas moins une pièce saisissante dans son . ensemble , intéressante dans sa fable , curieuse dans ses détails , remplie de sentiments généreux et nobles, exprimés dans un style magique et avec un éclat de poésie dont, longtemps après, l'ame garde encore comme un éblouissement. Je parlais d'Eschyle : c'est la même splendeur, avec une tendresse infinie, une tendresse que la race brillante des Hellènes ne connut jamais.
Bhatta Narayana, qui fut presque le contemporain de Bhatta Bhavaboutti (huitième ou neuvième siècle) a tiré du Mahabharatta un drame assez connu et souvent cité, le Veni-Sanuara.
Radja Sékhara, fils d'un premier ministre et précepteur d'un prince — un peu poëte de cour par conséquent — a composé quatre pièces qui obtinrent chez ses contemporains les plus éclatants succès. Les deux premières sont deux drames ; la troisième, qui a pour titre la Statue, est une comédie d'intrigue en quatre actes, qui nous peint les mœurs des Antassouras, ou harems indiens. C'est pour nous une étude curieuse, et l'histoire y trouve des indications qu'elle chercherait vainement ailleurs. Enfin la dernière pièce de Radja Sékhara est un drame héroïque, tiré du Mahabharatta, et dont le sujet est le mariage de Dropadi, cette Hélène des bords du Gange dont nous avons déjà parlé. Le poëte met en scène les aventures de la belle princesse, et l'insulte qu'elle subit, et la vengeance des fils de Pandou.
Nous venons de voir un fils de ministre dramaturge ; voici maintenant un prince régnant qui aspire au même honneur. Sri- Harscha-Déva, prince de Cachemire au douzième siècle, n'avait pas précisément de talent littéraire ; il voulut en avoir, et comme rieu n'est impossible aux princes, il acheta au poëte Dàvhaka la très-jolie comédie du Collier (Ratnàvali), qu'il lui paya cent mille roupies. C'était un beau denier, et le cardinal de Richelieu n'eût pas donné ce prix-là à Corneille pour le Cid.
A côté de celle aimable comédie, mais un peu au-dessous toutefois, nous pouvons placer l'attaque, assez libre et non moins vive, dirigée sous une forme dramatique par Sama Radja Dikchita contre les religieux sivistes qui passaient pour aimer un peu trop les bayadères.
On sait que ces gracieuses personnifications de la grâce, de l'élégance et de la séduction des femmes de l'Inde s'étaient vouées à un triple culte, qui ne doit point recruter ses adeptes parmi les moines. Trois mots, en etTet, semblaient résumer leur vie : chanter, danser, aimer.
« Les bayadères, a dit un auteur qui semble les connaître, professent dans l'iude le culte de Polymnie, de Terpsichore et de
Vénus ; elles se divisent en quatre classes : les Dévédachis, attachées à un temple spécial ; les Naichis, allant de pagode en pagode ; les Vestiatris et les Cancenis, qui fréquentent les palais des grands. Toutes chantent et dansent dans les cérémonies religieuses et les fêtes royales. On les choisit parmi les plus jeunes et les plus jolies. Leur costume est élégant , leurs pas sont voluptueux ; elles retracent surtout l'amour, souvent l'inspirent et le partagent ; mais elles ne sont pas plus méprisées que ne l'étaient les Hétaïres de la Grèce. Les bayadéres exotiques, qu'on a de nos jours fait paraître sur des théâtres parisiens, n'étaient que des images indignes et dégénérées de ces gracieuses tilles de l'Inde. »
Une autre pièce toute semblable au Doùrtla-Narttaka — ainsi se nomme la pièce de Sama Badja Dikchita, c'est le monologue comique en un seul acte, connu sous le nom de Sarada-Tilakà, par un poète de Bénarès, Sankhara-Cavi, qui n'a guère trait qu'aux relations des moines et des courtisanes. On dirait une page de Rabelais, de Boccace ou de Marguerite de Navarre.
Une des meilleures pièces du répertoire indien, c'est incontestablement le Moi dra Bakchasa ou l'Anneau du Ministre, pièce en sept actes, par Visàkha-Datta, fils du roi Prithou-Bai. Cette pièce, que l'on a voulu, et non pas sans raison, rapprocher de YAthalie de Racine, nous révèle de curieux détails sur les intrigues des cours hindoues, et nous montre un brahmane, qui se fait le ministre du ciel, mettant un monarque à mort et donnant son trône à un autre.
Nous pourrions citer encore une assez longue série de drames, empruntés tantôt à la mythologie des premiers temps et tantôt à l'époque héroïque, et nous arriverions ainsi, par une succession non interrompue de pièces intéressantes, curieuses — et parfois trop longues — mais presque toujours bien conduites, jusqu'au docteur Nadéya, qui faisait jouer à Bénarès, il y a une cinquantaine d'années, son drame légendaire de Tchitra Yadjgna.
Mais le plus beau de tous ces poèmes dramatiques, celui qui
suffirait à donner au théâtre des Hindous une ira mortelle durée, c'est la Reconnaissance de Sacoi ntala , le chef-d'œuvre de Kalidassa, un poëte inspiré qui vivait environ un siècle avant notre ère.
Cette admirable composition, dans laquelle on retrouve tout à la fois la grandeur et la noble simplicité d'Homère, l'élégance de Théocrite et l'éclat du Tasse, est empruntée, comme tant d'œuvres . de la littérature de l'Inde, à la vaste épopée du Maliahharatta, dont Sacounlala est sans contredit le plus délicieux épisode.
Douchmanta régnait sur l'Inde pacifiée ; il avait vaincu ses ennemis et soumis les peuples qui lui obéissaient en l'aimant. Chéri des dieux, il avait toutes les qualités qui font les héros des âges poétiques : le courage, la force et l'adresse. Soit qu'il fallût brandir la lance ou manier le cimeterre, monter un cheval fougueux ou dompter la masse énorme d'un éléphant, il était le premier toujours.
Comme tous les héros antiques, Douchmanta était un grand chasseur devant Dieu. Un jour il se rendit dans la forêt profonde pour se livrer à son plaisir favori ; il traînait à sa suite une troupe magnifique, nombreuse comme une armée. Partout où il passait, brillant comme les immortels, les acclamations de ses peuples le suivaient ; les vieillards le bénissaient, et les femmes semaient de fleurs les routes sous ses pas. Lui, cependant, plein de grâce et de majesté, s'avançait sur uu char aussi rapide que le vol de Soupama, la monture de Wishnou.
Bientôt on arrive dans la forêt et la chasse commence. Les sangliers, les rhinocéros, les lious, les éléphants tombent sous les coups des chasseurs. C'est une fureur de meurtre et de carnage : la forêt retentit* de cris sauvages. Les hommes comptent leurs victimes et célèbrent leurs victoires par des festins.
Douchmanta consacre quelques heures au repos, puis il reprend sa marche. Il traverse une plaine aride qui le conduit à une seconde forêt. Dans celle-ci, plus de tigres ni de lions, mais les cerfs, les
yo LITTÉRATURE HINDOUE.
axis, les daims et les gazelles. Là brillent tous les oiseaux au plumage éclatant ; là tous les chanteurs ailés donnent leurs concerts ; là sur les gazons verts, é mai liés de Heurs, les Gandliarvas et les Apsarasas mènent le chœur de leurs danses légères.
Douchmanta s'est peu à peu éloigné de sa troupe. 11 s'enfonce sous les dômes de feuillages et de ileurs, exhalant leurs parfums suaves, et il arrive bientôt sur les bords d'une rivière qui descend, limpide et fraîche, des neiges de l'Himalaya.
Sur les bords de la rivière, un bois sacré abrite un ermitage ; c'est la retraite de Canoua, un ascète, un prophète, un saint. Tout à l'entour, des brahmanes, formant de beaux groupes, s'entretenaient des incarnations de Wishnou et des transformations de Brahma ; les autres chantaient les louanges des héros. Il y en avait qui méditaient, — c'est-à-dire qui ne faisaient rien, — il y en avait qui se livraient à toutes les tortures des pénitences violentes.
Douchmanta, sans troubler ces occupations saintes, veut entrer dans l'ermitage. 11 appelle Canoua ; Canoua est absent. Une jeune fille sort à sa voix pour lui répondre. Je me trompe, ce n'est pas une mortelle, c'est une déesse. Sa beauté éblouit les yeux du prince ; elle charme son cœur.
Douchmanta s'informe, il interroge, il veut savoir quelle est celte créature qui l'a frappé comme une apparition.
« — Je suis la fille de Canoua, » répond Sacounlala.
Mais le roi, qui sait que Canoua est un ascète, presque un saint, et qu'il a fait vœu de continence, soupçonne un mensonge dans celte réponse.
Pressée de questions, Sacountala avoue qu'elle n'est que la fille adoplive de Canoua. Son vrai père est un autre anachorète, Visoumitra, quia élé séduit par une Apsarasa ou nymphe céleste, descendue du séjour d Indra, à la voix d'un dieu jaloux, pour triompher de la vertu d'un homme.
Belle de toutes les grâces, parée d'une irrésistible séduction, la
divine bayadère dansa ses pas les plus enivrants sur une pelouse solitaire, d'où elle pouvait être aperçue par le trop sensible anachorète.
Sous les yeux même des immortels, jamais l'Apsarasa n'avait déployé plus de séductions.
Jusqu'à ce que la mort ait affranchi i'àuie des liens de la matière, l'homme est toujours homme. Le solitaire fut vaincu, et il aima la divinité cachée sous les traits de la danseuse. Une tille naquit de cette union. L'Apsarasa en remontant au ciel, d'où elle n'était pas descendue pour toujours, laissa la jeune créature endormie au seuil de la cellule du solitaire, sur* un lit de mousse et de tleurs.
Canoua, descendant vers le tleuve, aperçut l'enfant que des oiseaux, voltigeant au-dessus de sa tète, ombrageaient du rideau mouvant de leurs ailes. 11 la prit, l'emporta et l'éleva.
Tel fut le récit de Sacountala. Il touche profondément l'àme de Douchmanta. — 11 déclare son amour à la jeune fille et la conjure de l'épouser ; et, comme il a toutes les impétuosités des héros, il ne veut même pas attendre le retour de Canoua. — Sacountala résiste longtemps; mais enfin, vaincue par la passion qu'elle inspire... et qu'elle ressent...
Anior cho a nullo amato aiiiar perdbnnal
elle cède aux vœux de Douchmanta.
« ... S'il est vrai, lui dit-elle, qu'en acceptant d'être ton épouse sans le consentement de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir ; s'il est vrai que je puisse., ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et voudrais-tu me tromper?) disposer seule de
mon cœur ; écoute, ô roi, les conditions qu'une tille timide ose
apporter à son mariage avec toi. Si un fils venait à iiaitre de notre union, engage ta parole royale de lui donner le titre de jeune roi, et de le faire reconnaître par ton peuple comme Ion légitime successeur ! »
i»i> LITTÉRATURE HINDOUE.
Dotielimauta ainit; trop ardemment pour ne pas tout promettre. Les deux jeunes gens joignent leurs mains en signe d'union, et Saeountala donne au roi les droits d'époux.
Cependant, après avoir goûte les douces joies d'amour, D >uehmanta reprend le chemin «le sa capitale et abandonne sa jeune femme. L'ermite revient. Saeountala n'ose pas lui avouer un mariage que semble méconnaître celui-là même qui l'a contracté; mais Canoua, pour qui rien n'est caché, n'attend pas l'aveu pour rassurer la fille «le s;m cœur. Il lui déclare que le fils qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera lui-même naissance à une race de héros. *
Cependant Douchmanta parait avoir complètement oublié celle qu'il avait appelée son épouse. Le fils de leur amour grandit solitaire à l'ombre des forêts. Ses jeux enfantins seraient les exploits d'un autre ; à son courage on reconnaîtrait le fils de son père.
« Le temps est venu, dit l'ermite, de sommer le roi d'accomplir sa promesse. »
Saeountala, accompagnée d'un cortège d'ermites, auxquels Canoua la confie, va trouver le roi dans sa capitale et lui présente son fils, — leur fils.
Attestations des dieux, supplications, larmes et prières, toutes! inutile ; les plus touchantes paroles de Saeountala n'ébranlent point l'âme impassible du héros. Mais, tout à coup, dans les hauteurs du ciel éclate une voix souveraine ; la divinité ne dédaigne point d'intervenir pour proclamer devant le peuple tout entier l'innocence de la jeune tille et la vertu de l'épouse. L'apparence même du doute n'est plus permise. Le monarque déclare qu'il n'a résisté si longtemps à de si belles larmes et à de si touchantes prières que pour faire éclater la vertu de celle qui désormais partagera son trône.
Voilà l'argument du drame, tel qu'il nous est fourni par
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l'antique épopée du Mahabharatta. Voyons maintenant le parti qu'en sut tirer le poëtc dramatique quelques siècles plus tard.
Au début du drame, nous voyons le jeune prince Douchmanta monté sur son char, l'arc à la main et chassant un jeune faon dans une forêt, sur les bords du tleuve Maliui.
« Vois, » dit Douchmanta à son écuyer, dans un langage aussi harmonieux que celui de Racine, aussi imagé et aussi naif (pie celui d'Homère; m vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace ; vois avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement , vois comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le sentier qu'il foule à peine est jonché ça et là de l'herbe tendre qui s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre Lâche les rênes tout entières!... »
Mais l 'écuyer a son tour :
« Voyez, dit-il au prince, comme ces nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur élan, portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; la poussière qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en tourbillons derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur leurs tètes, semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air qu'ils fendent ; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et nerveuses ; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine émaillée de fleurs. «
« J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement (jue rien n'est loin, rien n'est près de moi. »
Ici leur course rapide cllarouche une gazelle qui bondit entre les herbes sèches et court devant eux.
« Épargnez la gazelle!» s'écrie une voix suppliante. Au même instant un ermite apparail el joint ses mains devant le roi.
« Replacez promptenient dans le carquois cette flèche meurtrière. Vos armes, ô roi! ne doivent être employées que pour protéger le faible, et non pour donner la mort à l'innocent, i>
Douchmanta épargne la gazelle.
Quelques instants après il arrive près de l'ermitage de Canoua : il dépose ses armes, il ôte ses joyaux et s'avance vers l'ermitage. À quelques pas de lui, mais séparé par un rideau de grands arbres, il aperçoit un beau 'groupe de jeunes fdles : c'est Sacountala avec ses compagnes, comme elle consacrées au culte des dieux. Douchmanta, qui les voit sans être vu par elles, écoute le dialogue de ces aimables créatures. La fille adoptive de Canoua arrose les plantes dans le jardin.
— Chère Sacountala, dit une des jeunes compagnes de la fille de Canoua, chère Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes , ornements de l'ermitage de notre père , te sont plus chers que la propre vie, quand on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la Heur de malica nouvellement épanouie.
— Que veux-tu? dit Sacountala. Ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable père que je prends tous ces soins ; je l'assure que je ressens pour ces jeunes plantes l'amitié d'une sœur. (Elle les arrose.)
— Mais, mon amie , les plantes que nous venons d'arroser sont au moment de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs fleure ; nos soins désintéressés pour elles n'en auront que plus de mérite aux yeux des dieux.
— Parfaitement senti, ma chère Preyamvada! répond Sacountala.
Ici Sacountala, que la fatigue et la chaleur accablent, fait desserrer par une de ses compagnes le tissu d'écorce qui lui sert de robe, et le roi, toujours caché, aperçoit les trésors naissants de sa jeune beauté.
Cependant l'arbre derrière lequel s'abrite Douchmanla s'agite doucement.
— 0 mes chères sœurs ! s'écrie Sacountala , ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de jolis doigts dans la mobilité que leur imprime le zéphyr? Voyons, il faut que je m'en approche. (Elle y court.)
— Chère Sacountala, dit Preyamvada, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son ombre.
— Eh! pourquoi donc?
— C'est qu'en te voyant, lui dit Preyamvada , ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.
Une autre jeune fille montre à Sacountala une plante de la famille des lianes enlacée à un amra qu'elle entoure de ses rameaux en fleur, et Sacountala qu'embrase déjà, mais à son insu, la flamme du cliaste amour : — Ah ! dit-elle, qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes semblent s'unir dans de tendres embrassements ! Ne dirait-on pas que cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si délicates? (Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)
• — Sais-tu , Anousouya , dit Preyamvada souriant , pourquoi Sacountala attache si longtemps ses regards sur celte petite plante?
— Non, en vérité; mais je voudrais bien le savoir.
— « Ainsi que cette jolie malica est unie à ce bel amra, que ne « puis-je de même être unie à un époux digne de moi ! » Voilà , je t'assure, la pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.
— Allons, petite folle, dit Sacountala souriant, voilà encore de tes extravagances. (Elle fait jouer son arrosoir.)
— Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhari,
SKi L1TTÉK ATl'HE HINDOUE.
quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.
— Va, reprend Sacountala, je m'oublierai plutôt moi-même! {Elle s approche de ïarbusle, le regarde, puis s'écrie, transportée de joie:) Miracle! miracle! Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse !
— Comment cela, ma douce amie?
— Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le temps de la floraison.
— Dis-tu vrai? dis-tu vrai?
Toutes deux accourent.
— En ce cas, ma douce amie, ajoute Preyamvada, c'est toi que je vais rendre heureuse ; car ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un héros pour époux.
• — Fi de toutes ces plaisanteries! dit Sacountala, d'un air taché, je ne veux plus prêter l'oreille à vos propos.
— Mais ne crois pas que je parle en plaisantant ; car d'après ce que j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même, un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le plus heureux.
— Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser cette plante chérie, dit Anousouya.
— Méchante 1 Cette plante est pour moi comme une sœur : pourquoi chercherais-tu d'autres motifs à mes soins? [Elle continue à l'arroser.)
Peu à peu Sacountala s'est approchée de l'arbre qui cache toujours Douch mania, et une abeille, échappée du calice d'une fleur, voltige autour de son visage et semble vouloir s'attacher à ses lèvres: Sacountala fuit la piqûre cruelle, veut chasser l'insecte et dans sa mimique charmante, danse sans doute ce que le livret d'un ballet d'opéra appellerait le Pas de l'Abeille.
— Trop heureux iusecle, s'écrie le jeune héros, que trouble le
spectacle de celle scène charmante, tu peux doue dans ton vol effleurer l'angle de cet œil a demi fermé, où la crainte excite un tremblement enchanteur; faire entendre à cette oreille charmante un murmure semblable à ces petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie ; puiser un torrent de délices sur ces lèvres divines dont une main délicate cherche en vain à l'éloigner! Hélas! nous mourons dans le doute de jamais pouvoir la posséder, et toi, petite abeille, tu t'enivres de volupté.
— 0 mes compagnes! dit Sacountala, délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous mes efforts.
— Eh! qu'y pourrious-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours ! n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?
Le moment est heureusement choisi pour une entrée en scène pleine d'à-propos : Douchmanta se montre tout à coup aux jeunes li lies effrayées. Celles-ci, qui prennent le roi pour un simple voyageur, se rassurent bientôt, et cherchent à s'acquitter de ces devoirs de l'hospitalité toujours sacrés pour l'àme d'un Hindou.
Seule Sacountala reste troublée.
— Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, dilclle, j'éprouve une émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule inspirer cette sainte retraite.
— Charmantes filles, dit Douchmanta, les regardant avec le. plus tendre intérêt, combien celte douce intimité qui règne entre vous s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!
— Ma chère, dit Preyamvada, bas à Anousouya, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus haut rang?
— Ma curiosité, dit Anousouya, bas à Preyamvada, n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons, il faut nous éclaircir [haut en s'adressanl au roi) : Seigneur, la douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous faire quelques ques-
lions. Pourrions-nous savoir de quelle noble famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans le deuil à cause de votre absence, et quel motif, vous dont toutes les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à entreprendre un voyage pénible, pour visiter celte forêt consacrée aux plus rudes austérités?
— Ne palpite pas ainsi, ô mon cœur! ditàpartSacountala. Toutes ces pensées tumultueuses qui t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.
Douclimauta ne se déclare point encore ; mais il dit qu'il est un pèlerin pieux, un lecteur des Védas, venu dans cette solitude pour visiter l'ermite, et apprenant que Sacountala est d'origine céleste, il s'abandonne sans contrainte à la passion qui vient de s'allumer dans son cœur; puis, pendant que la jeune fille, dont le sein s'agite délicieusement, rassemble, sous le nœud qui les emprisonne, ses beaux cheveux échappés à la bandelette à demi détachée, il lui passe au doigt son anneau.
Au même moment on entend la forêt retentir d'un bruit de voix humaines, d'un cliquetis d'armes et de hennissements : c'est le cortège de Douchmanta qui s'avance. Les jeunes filles se retirent pour éviter la foule importune.
a Je vais, dit le roi, faire camper ma suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais m'éloH gner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute troublée rétrograde v< rs elle : telle la flamme de l'étendard (pie l'on porte contre le vent! dit-il, en finissant par une image aussi poétique qu'elle est juste, p
Tous ces détails frais et charmants, et qui ont toute la poésie et toute la grâce d'une idylle grecque, mais avec plus de tendresse et d'én.otion dans l'accent, remplissent le premier acte de Sacountala.
Le deuxième, assez court du reste, se passe tout entier dans la foret sans que les deux amants se revoient. Mais Douchmanta, ren-
contré par deux jeunes ermites, compagnons de Canoua, est engagé par eux à se reposer dans l'ermitage. Le roi n'a garde de refuser une invitation qui le rapproche de sa bien-aimée : c'est le destin et l'ordre d^s dieux qui le poussent vers Sacountala.
Nous sommes maintenant au troisième acte.
Sacountala est souffrante. On ne sait quel mal secret la dévore; mais la source de sa vie semble prête à se tarir. Ses compagnes cueillent les plantes salutaires qui doivent lui rendre le calme et la paix.
Douchmanla, non moins ému qu'elle-même, exhale sa tristesse et son amour dans une élégie dont la grâce plaintive aurait touché Racine et Virgile, les deux plus tendres des poètes. Le héros s'efforce vainement de lutter contre son cœur; l'amour est plus puissant que sa volonté. Semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers sa source, ce faible cœur, sans que rien le détourne, cède au penchant qui l'entraîne; commerce mystérieux, inextinguible, qui brûle dans la profondeur des mers, le feu de Siva brûle dans son sein et le dévore.
Tout à coup, sous un berceau formé par des rameaux mollement entrelacés, il aperçoit sa chère Sacountala. Ses compagnes ont un instant quitté l'aimable fille : elle est seule. Douchmanta s'approche d'elle, et, dans une scène d'une tendresse et d'une poésie qu'aucun théâtre n'a surpassées, cesdeux jeunes âmes s'avouent leurs mutuelles ardeurs. Mais les instants du bonheur parfait sont rapides. Ce qui est beau dure peu de temps. C'est l'Orient qui l'a dit. Rienlôt la femme, avec cette mélancolie qui semble ajouter une grâce de plus, une grâce charmante à son amour: « Tu m'oublieras!» dit-elle, à son héros.
« Va, céleste enfant, répond Douchmanta, en quelque lieu que tu portes tes pas loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon cœur. Telle, au déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine, quoique constamment fixée à sa racine. »
Nous n'avons pas le loisir de suivre pas à pas la fantaisie du
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poêle, développant dans une suite d'incidents qui font éclater à chaque mot la tendresse de ramante et la passion de l'amant. Les fêtes splendides de la nature accompagnent ces fêtes divines de l'amour, et l'union des jeunes époux se consomme au milieu des pompes de ce monde oriental dont les magnificences surpassent l'attente et égalent le désir de l'homme.
Mais les soucis de l'empire ont rappelé Douchmanta dans sa capitale. 11 est reparti, laissant à celle qui est maintenant sienne un anneau portant L'empreinte du sceau royal. 11 a juré qu'à ce signe il la reconnaîtra partout.
Quelque temps après le départ du roi. Canoua, le père adoptif de Sacountala, revient d'un long pèlerinage et il apprend d'ellemême son amour, son mariage et le gage de la tendresse de Douchmanta qu'elle porte dans son sein. L'ermite comprend (pie tout a été conduit par l'ordre "et d'après la volonté des dieux ; il faut maintenant (pie Sacountala aille rejoindre son époux. On fait les préparatifs du départ.
C'est à qui offrira les plus beaux présents à celle qui doit être un jour la reine de l'Inde. Elles-mêmes, les divinités, apportent leurs tributs à cette jeune mortelle. Un voile céleste, rivalisant par sa blancheur avec la lumière argentée de la lune, flotte aux branches d'un grand arbre: plus loin, des rameaux qui se penchent vers Sacountala pleuvent des gouttes de laque qui teindront en rose ses pieds délicats. Ailleurs, ce sont de petites mains glissant à travers le feuillage et qui sèment autour d'elle des bijoux et des joyaux.
« Par ces faveurs, dit l'ermite, les déesses déclarent que la forlune du roi est désormais attachée à ta personne et que tu garderas éternellement son amour. »
Et, en des vers magnifiques, il célèbre lui-même les adieux de cette belle nature à la jeune souveraine qui fit si longtemps sou orgueil et sa joie :
« Divinités de cette forêt sacrée, (pie dérobe à nos regards
I eeoree de ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;
« Celle qui jamais ne voulut approcher la coupe de ses lèvres brûlantes avant d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines altérées de vos arbres favoris ; celle qui, par pure affection pour eux, aurait craint de leur dérober la moindre fleur; celle qui n'était complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps où elle se plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala vous quitte : elle vous quitte pour se rendre au râlais de son époux ; elle vous adresse ses adieux.
« Que sou voyage soit heureux ; que l'ombre épaisse des grands arbres lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du soleil ; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout couverts des larges feuilles 'du lotus azuré, leur dérobe pour elle une rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans su marche paisible que la poussière veloutée des fleurs! •>
« Accompagne ton ami jusqu'à ce que lu rencontres de l'eau ! » dit le proverbe indien.
Un vaste étang indique la limite où s'arrêtera l'anachorète. Il retourne à son ermitage après les dernières caresses et les paroles suprêmes de l'adieu, tandis que Sacountala, allant où les destins l'appellent, se dirige vers la capitale du royaume. Elle marche bien longtemps; enfin elle arrive au terme, elle croit toucher le but.
Cependant des dieux jaloux ont troublé l'àmc de Douchmanta.
II a perdu tout souvenir. Sacountala est effacée de son esprit. Cruelle angoisse pour la jeune femme! elle n'est même pas reconnue de celui à qui elle a tout donné. C'est en vain qu'elle cherche a ranimer l'amour éteint et à réveiller la mémoire endormie.
Ici, nous demandons la permission de citer encore : « Ressouviens-toi du jour, dit Sacountala, où sous un berceau formé des branches flexibles de l'arbuste vétasa tu recueillis dans
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le creux de ta main une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant lotus.
— Eh bien! après? répond le héros.
— Dans cet instant, reprend Sacountala, mon petit faon favori était auprès de nous : « Dois le premier, » lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale ; mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour boire, taudis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta main et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en souriant : « Il est donc bien vrai qu'on uc se fie qu'à ceux qu'on aime, et tous deux vous êtes habitants du môme bois ! »
Le héros, toujours incrédule, se retournant vers les lemmes âgées témoins de cette scène :
« Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le sexe féminin , môme parmi les êtres étrangers à notre espèce I Voyez la femelle du cokila 1 : avant de prendre son vol libre et vagabond dans les airs, ne dépose-t-elle pas ses œufs dans un nid étranger, laissant à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits? »
Les paroles émues et les plaintes tendres de la pauvre abandonnée laissent Douchmanta aussi incrédule qu'insensible , et, tandis que Sacountala se répand en reproches désespérés contre celui qu'elle croit perfide, Douchmanta s'applaudit d'une résistance qu'il prend pour de la vertu: « Voyez, dit-il aux brahmanes qui ont accompagné la jeune femme; voyez, l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce lumière la fleur odorante du conmonda, sans loucher de ses rayons le lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la chaleur de ses regards. Ainsi, l'homme vertueux et maître de ses passions doit détourner avec soin , comme je le fais, ses regards de la femme étrangère! »
» Le cokila indien nou* semble l'aïeul du cwcm français.
— 0 terre, engloutis-moi pour cacher ma honte î répond lu triste Sacounlala.
Cependant comme elle n'a pas même la ressource de montrer à son époux l'anneau royal , car elle l'a perdu, elle abandonne le palais, et se retire sous l'humble toit d'un brahmane hospitalier.
Le sixième acte s'ouvre par un de ces dialogues, comme, plus tard, Shakespeare en saura mettre dans la bouche des personnages populaires.
Après le départ de Sacountala, un pécheur a trouvé dans le ventre d'un poisson l'anneau dont la perte a causé le malheur de la jeune femme. Il cherche à s'en défaire; deux tchandras, sortes d'agents de police, l'aperçoivent entre ses mains, et, avec la bienveillance naturelle à leur institution, ils supposent tout d'abord un vol, maltraitent le pécheur et veulent le conduire en prison. Un officier intervient, prend l'anneau et le porte au roi. Douchmanta reconnaît aussitôt le gage d'amour qu'il donna jadis à Sacountala. Tous ses souvenirs lui reviennent à la fois, et son âme est bouleversée jusque dans ses plus intimes profondeurs.
« Le roi, dit un chambellan aux jeunes filles du palais occupées à cueillir des fleurs pour la fête du printemps, tout en écoutant les chants du bulbul et du bengali , le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau , que, la mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait secrètement contracté avec Sacountala et s'accusa de l'avoir repoussée avec tant de cruauté et d'injustice : depuis ce temps, il est livré au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur ; il se refuse, contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, où , durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne aucune suite dans ses discours ; il confond jusqu'à leurs noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son erreur. Quoiqu'il
ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri ; que ses lèvres soient desséchées par ses soupirs, et que ses yeux soient enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses pensers douloureux; eh bien ! malgré tout cela, il éblouit encore par l'éclat de ses vertus : semblable à un magnifique diamant qui, par les mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a taillé. »
Le chambellan parlait encore, lorsque le roi parait, tout abimé dans ses pensées.
« Ah ! s'écrie-t-il, dans un monologue douloureux, chère Sacouutala! si tu as vainement cherché à retirer mon eu>ur du sommeil léthargique où il était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis les remords cuisants du repentir! Ah ! je me rappelle maintenant , comme si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma première entrevue avec Sacouutala !
« El comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec tant d'indignité? Tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait aux pas de ses conq>agnons pour retourner avec eux dans son paisible ermitage!... « Demeure! » lui dit d'une voix sévère le disciple de Canoua.
« A cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant, troublé par les Ilots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort !
« Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans ma capitale, Sacouutala me dit en levant sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes : « Dans combien de temps le fils île mou seigneur daignera-t-il me rappeler près de lui? »
Alors, lui passant au doigt cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:
« Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom , et , avant que tu aies fini , tu verras arriver un de mes officiers de confiance chargé de te ramener à ton époux ! »
Un portrait de Sacountala , représentée au milieu de ses compagnes, dans ces beaux jardins de l'ermitage où il la vit pour la première fois, ravive encore les cuisantes douleurs de Douchmanta. Ses plaintes attendriraient les rochers du mont Mérou , centre inébranlable de l'univers. « Grands dieux ! dit-il, fallait-il donc que cette race antique qui , depuis son origine , s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi qui ne dois pas connaître le nom si doux de père ; semblable à un fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par se perdre dans des sables stériles et ignorés ! »
Mais les rois n'ont point comme nous, obscurs et misérables, le droit de se livrer tout entiers à leurs chagrins. Pères des peuples, il faut qu'ils veillent sur les destins de ceux que le ciel a confiés à leur sceptre.
Le ministre de Douchmanta lui annonce que les ennemis viennent de se précipiter sur ses Etats et qu'ils égorgent ses fidèles sujets. Douchmanta s'élance sur son char et va combattre. Il arrive bientôt sur les hauteurs de l'Himalaya, d'où ses regards embrassent l'horizon immense.
Ici , le style de Calidasa trouve tout à coup je ne sais quelle grandeur et quel éclat qui rappelle les plus beaux passages d'Eschyle dans son Prométhée, lorsqu'il raconte les pérégrinations de la jeune Io.
« Nous touchons , dit Douchmanta, à cette sphère élincelante de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraine lesaslres innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais sanctifiée par l'empreinte divine des pas de Wishnou... J'en juge par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère
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rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclaire qu'ils traversent , par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs nids placés dans les fentes des rochers , et qui volent effarés tout autour de nous. »
Le char divin d'Indra , que le roi des dieux a prêté au roi des hommes , vole dans l'espace et franchit les distances aériennes avec la rapidité de l'éclair. Bientôt le guide, que le roi a pris pour compagnon , lui indique du doigt un pieux solitaire, fixant, dans une immobilité parfaite, le disque radieux du soleil, le corps déjà à moitié plongé dans un monticule de sable que les termites amoncellent sans crainte autour de lui ; porlant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse d'un énorme serpent ; pour collier, les branches entrelacées d'arbrisseaux épineux dont il ne ressent pas même les blessures; et recélant parmi ses cheveux, relevés en partie en un énorme faisceau sur le sommet de sa tète et flottant en partie sur ses larges épaules , une foule d'oiseaux qui , pleins de confiance, y construisent leurs nids comme dans un arbre touffu.
Un instant après, *le roi aperçoit l'ermitage de Canoua.
« Mon admiration, dit-il, est également excitée par le spectacle de cet asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En voyant ces purs esprits, c'est-à-dire ces hommes dégagés des liens de la matière , sans cesse plongés dans la plus profonde contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée du nénuphar sacré ; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes silencieuses ornées par la nature ellemême de roches étincelantes , je m'écrie : « Oui ! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté ! »
Douchmanta s'avance à travers les bois qui entourent l'ermitage, et bientôt il aperçoit sous ses verts ombrages un enfant qui joue avec de jeunes lionceaux. Ses bras ont déjà une force virile ; sa
main nerveuse entraine un des animaux qu'il \ient d'enlever à moitié repu à la mamelle de sa mère terrible. « Allons, petit lionceau, lui dit-il en souriant, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes dents ! »
Ici nous trouvons une scène pleine de cette simplicité que j'appellerai volontiers héroïque, et qui rappelle les beaux passages des poètes grecs, racontant l'enfance d'Hercule.