‹ Histoire de la littérature des HindousChapitre 11 sur 21 · POÉSIES AMOUREUSES · texte numérisé non relu

POÉSIES AMOUREUSES

Nous parlions tout à l'heure de poésies amoureuses ; l'Inde nous offre un modèle en ce genre. Amarou, un poète dont les brahmanes font remonter l'existence jusqu'à l'antiquité la plus reculée, unit à la grâce d'Anacréon l'esprit d'Horace et la passion de Ti bulle pour être plus digne d'écrire l'épopée du cœur. Ses pièces très-courtes sont autant de tableaux exquis dont l'Amour lui-même a fondu les teintes : ce sont de j>etits drames plus encore que des tableaux, des drames pleins de vie, de chaleur et d'accent. L'Anthologie érotique d'Amarou, que les Hindous appelaient Satacam , la Centurie , contient juste cent de ces délicieux petits poèmes dans lesquels son génie se concentre comme une essence précieuse dans un flacon finement ciselé. Une fable ingénieuse assurait qu'en vertu de la métempsycose, l'âme d'Amarou avait passé successivement dans le corps de cent femmes, et que c'était

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dans ces diverses transmigrations qu'il s'était initié à tous ces tendres mystères qu'il a si bien racontés. 11 fallait, pour les exprimer ainsi, avoir savouré les amères douceurs et les trompeuses ivresses du plus charmant et du plus cruel de nos sentiments. — S'il n'eût connu l'amour que dans les livres, s'il n'eût parlé que d'après uu autre, s'il n'eût peint qu'un reflet, et non l'objet lui-même, il n'eût jamais eu ni ce naturel parfait, ni cette justesse de ton, ni ce bonheur de nuances, ni cette fraîcheur de coloris.

Un lettré qui a voulu abriter sa gravité ou sauver sa modestie sous le voile discret du pseudonyme a su, par une traduction des mieux réussie, faire briller à nos yeux, sans leur rien ôter de leur éclat, ces vives étincelles qui semblent jaillir du flambeau même de l'Amour.

Commençons par la pièce intitulé la Puissance des larmes : l'Amour n est-il pas le père des larmes?

» Sans s'attacher aux franges de sa robe, sans étendre la main pour l'empêcher de sortir, sans tomber à ses pieds, sans avoir même prononcé ce simple mol : « Demeure ! » elle jette seulement sur lui ses beaux yeux pleins de tristesse ; et cet amant, dont le temps le plus affreux ne pouvait arrêter le départ, voilà qu'il se sent tout à coup retenu par les larmes de sa maîtresse comme par un tleuve débordé. »

Ne dirait-on pas que ïérence avait lu Àmarou, et qu'il s'en souvenait, quand il nous peignait le cœur des. amants changé par une petite larme perlant au bord des veux aimés:

SI illuns oct'lli sui iiiia l.icniiiula!

Sous ce titre un peu romanesque : la Fidélité a l'Epreuve, voici

LITTÉRATURE IIINDOI E. 3»

un \tei\i bijou connue Henri Heine en savait ciseler «laits ses beaux jours :

« Pauvre innocente, quoi ! dans l'excès de la simplicité, consentirais-tu donc à sacrifier ainsi les plus beaux instants de ton existence à un seul amant qui te trahit peut-être?.... Allons, ma chère, un peu de hardiesse : quelle folie de se piquer d'une fidélité à toute épreuve ! Allons donc, du courage !...

— « Paix , paix ! » répond à sa perfide conseillère la jeune fille tout effrayée, « prends garde, ce maître de ma vie, qui repose là dans mon cœur, il pourrait t'entendre ! »

Pour moi, je ne sais rien de plus délicat que ce dernier trait ; nous ne trouverons pas mieux dans toute l'Anthologie grecque.

La noble Fierté révèle une fleur de sentiment, si j'ose dire, bien rare dans le inonde antique, et celte tendresse soumise et ce dévouement sans borne de l'épouse que la littérature indienne excelle à exprimer. Nous le rencontrons parfois chez les Grecs, mais à l'état d'exception : il est de règle chez les Hindous.

« Leslannes, les reproches, les plus tendres instances, les prières : tels sont les moyens que les autres femmes emploient pour retenir un époux prêt à les abandonner. Pour moi, 6 maître souverain de ma vie, je te dirai seulement : «Va, puissent les destinés t'accorder d'heureux jours loin de moi ! Va, mais bientôt tu auras à regretter ce pur amour, cet amour tel que tu en élais digne et à jamais perdu j>our toi. »

Voici maintenant une petite malice dans le goût de Catulle ou d'Ovide. Le poète l'intitule 1* Amant soumis.

• La haine, é nia belle, a donc pris décidément dans ton cœur la place de l'amour!.... FJi bien ! soit : puisque tu le veux, il faut

bien s'y soumettre. Mais rends-moi, je te prie, avant notre rupture, toutes les caresses que je t'ai faites, et tous les baisers que je t'ai donnés. »

L'Offrande n'est pas d'un tour moins heureux : elle respire cette plénitude de la passion qui ne peut trouver le bonheur que dans le don entier de soi-même, et qui regrette de ne pas avoir plus pour être à même de donner davantage.

« Au lieu du lotus azuré, elle luiofTreson doux regard ; au lieu de lis, elle lui découvre dans son sourire l'émail de ses dents éblouissantes ; au lieu du vase destiné aux offrandes, elle lui présente son sein palpitant d'amour !.... C'est ainsi que, dans ses charmes seuls, l'amante trouve à fêler l'arrivée du voyageur chéri. »

Enfin, pour terminer, citons une dernière pièce, intitulée le Foi DE l'Amolr, ardente comme son litre, ou comme un soupir de Sapho, altérée du beau Phaon.

« Le feu de l'amour qui, jusque dans les guirlandes de Heurs, les pétales du lotus ami de l'onde, dans des vêtements humides, dans les gouttes de rosée que distillent les frais rayons de la lune, dans l'essence du sandal, trouve de nouveaux aliments pour activer sa ilamme, comment espérer jamais de l'éteindre ?

Celui qui n'a pas lu la Centurie d'Amarou ne connaît pas toute la littérature sanscrite ; un côté curieux, une face profondément orignale de la pensée hindoue lui aura toujours échappé.

Je ne prétends point que la Centurie ait l'importance poétique, du Hàmàyana, la portée religieuses des Védas, ou le grand intérêt historique du Mahabharatta. Ce serait beaucoup trop dire. Mais Amarou nous fait pénétrer dans une Inde nouvelle dont nous n'avions pas même le soupçon : l'Inde charmante, vive, spirituelle,

voluptueuse et passionnée. Amarou, ce n'est plus le brahmane absorbé dans la contemplation de Dieu ; ce n'est plus le panthéiste mêlant son àme à l'universelle nature ; ce n'est plus le bouddhiste s'égarent dans le vague de l'abstraction : c'est un homme ! C'est l'homme de tous les temps et de toutes les civilisations. C'est l'homme qui aime et qui raconte ses amours, larmes et sourires, joies et tristesses, avec cette émotion sympathique et vibrante qui trouve partout le chemin du cœur/Aussi, parce qu'il parle le langage que comprennent tous ceux que la passion a ravagés, ou seulement effleurés du bout de l'aile, il est lu avec un égal plaisir sur les rives de la Seine ou sur les bords du Gange, à l'ombre des pagodes de Delhi ou dans un boudoir parisien.

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