‹ Histoire de la littérature des HindousChapitre 18 sur 21 · SACOUNTALA · texte numérisé non relu

SACOUNTALA

Combien ne doit-il pas m'ètre précieux, puisque je lui dois d'avoir enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!

DOICUMANTA.

Eh bien! qu'il brille donc de nouveau ù Ion doigt, comme une Ueur éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.

SACOl.NTALA.

Non, non, je n'ose plus me fier à lui : c'est au fils de mon seigneur qu'il convient de le garder.

Canoua, tes considérant tour à tour.

Vertueuse Sacounlala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la fidélité même, la fortune, la puissance réunies : voilà le trio enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards satisfaits.

DOICUMANTA.

Divinité puissante ! l'homme en est ordinairement réduit à former des vœux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet désiré ; mais dans l'excès de vos boutés, vous avez même prévenu tous mes souhaits. D'abord parait la fleur, et ensuite vient le fruit ; ce n'est qu'après la formation des nuages que la pluie descend en rosée sur la terre : mais, par la plus flatteuse exception, avant même le plus léger indice, je me suis senti comblé de vos laveurs.

UN IŒLIGIEITl.

Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits!

Douchmanta, avec une humilité que l'on ne rencontre pas toujours, même chez de plus grands coupables, se déclare indigne, de tant de bienveillance après sa conduite cruelle. Canoua rassure et calme sa conscience. Tout a été conduit par les dieux. Les hommes, cette fois, sont innocents, et la joie leur est permise. Déjà, au milieu des bénédictions de ceux qui l'entourent, entre sa femme et son fils — ces deux parts de son cœur — le héros remonte

Mir le char d'Indra, emportant avec lui les vœux du solitaire, ces ym ux que le ciel a juré de toujours entendre.

« Puisse Indra, dit-il, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir, par des pluies abondantes, la fertilité dans tes vastes Étals; et, dans celte lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un cl l'autre assurer à jamais le bonheur des deux mondes!

— Divinité puissante! reprend Douchmanta , comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me rendre digne de semblables bienfaits?

• — Mon fils! répond Canoua, est-il quelque autre faveur que je puisse l'accorder?

— Oh! mon divin protecteur I puisque votre bonté inépuisable

. me permet encore de former un vœu :

« Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le bonheur de leurs peuples ! Que la déesse Sarasouati soit constamment honorée par les saints brahmanes ; et qu'en mon particulier, le souverain Être existant par lui-même, le tout-puis- ;>unl Siva, satisfait de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde naissance ! >»

Ce drame de Sacountala n'est pas parfait sans doute, et il offre plus d'une prise à la critique. On y sent déjà par bouffées celle invasion du faux goût qui ne se retrouve que trop souvent chez des |»euplcs vieillis ; mais, du moins, on y rencontre une douceur et une pureté de sentiments, et, pour ainsi parler, une innocence de mœurs qui charment, attendrissent et reposent. Les hommes y peuvent être malheureux, ils n'y sont point coupables. Nulle part sur ce théâtre, qui, comme un miroir, nous montre la civilisation des Hindous, nous n'apercevons ces passions féroces, ces attentats odieux qui se renouvellent à chaque instant dans le répertoire tragique de la Grèce. Sans doute le drame hindou ne connaît point l'entraînement fatal qui donne au nôtre de si émouvantes péri-

pélies. C'est qu'il a pour but la vertu et non la passion ; et que, si la passion est emportée et \iolente, le propre de la vertu est de rester toujours calme et maîtresse de soi. Les dramaturges hindous ne veulent point émouvoir au delà d'une certaine mesure ; ils veulent, au contraire, qu'il ressorte de leur création une véritable édification morale, et, comme on l'a si bien dit, que le plaisir luimême profite à la sainteté.

Serait-ce à dire que le drame indien est parfait et que l'on pourrait le transporter avec succès , ou seulement sans danger , sur notre scène? Je ne le pense pas. Le grand élément du drame vraiment humain, c'est la passion, — la passion aux prises avec le devoir dans l'àme inquiète, souffrante, irrésolue, mais libre. Le vrai sujet du drame, c'est la peinture de cette liberté qui choisit entre le faux et le vrai, entre le bien et le mal. Ce qui nous touche, ce qui nous émeut, c'est le spectacle de cette lutte, ce sont les alternatives habilement ménagées de force et de faiblesse, de courage et de désespoir, de révolte et de résignation, amenant l'intérêt des péripéties. Cet intérêt ne peut naître que de l'incertitude où nous sommes sur l'issue d'un combat , dans lequel les héros trouvent, du moins, le moyen de faire éclater la beauté morale de leur âme en nous montrant la grandeur de leur sacrifice. Ce sont là des ressources que le drame indien ne connaît pas. Ses héroïnes — c'est exprès que je choisis celui des deux genres appelé le moins noble par les grammairiens, car les femmes, dans le drame indien, sont presque toujours plus grandes que les hommes — ses héroïnes ignorent l'incertitude et le regret. Comme on l'a dit avec tant de raison, le devoir que la religion leur impose est si solennel et si rigoureux, la récompense de la soumission est si haute et le châtiment de la révolte si redoutable, qu'elles l'accomplissent spontanément, infailliblement. Chez eux, aucune porte ouverte à l'hésitation, aucune occasion de revenir sur leurs pas. L'amour individuel a été de bonne heure arraché de leurs âmes dociles comme une ivraie dangereuse, et l'amour universel, s'épanouissanlà sa place

en toute liberté, leur a créé une seconde nature qui n'est plus la nature humaine, qui n'est pas encore la nature divine, mais un état intermédiaire, où l'on voit avec stupeur l'homme abandonner tous ses droits, excepté celui du sacrifice ; toutes ses passions, excepté celle de l'amour d autrui.

Mais, dans ces conditions-là, peut-on dire encore que l'amour dautrui soit une passion, quand le libre arbitre se trouve écrasé par une irrésistible puissance ; quand le devoir, expression de l'ordre universel et de la volonté divine, s'impose avec une irrésistible autorité? 11 nous reste encore sous les yeux de grandes et belles images du beau absolu, de nobles tableaux d'une vertu surhumaine ; — mais, dans le sens exact et rigoureux du mot, il ne nous reste plus de drame.

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