LA FABLE HINDOUE
L'Orient est la patrie de6 fables : Y apologue a dû naître dans l'Inde. C'est en effet dans le pays qui admet le dogme de la métempsycose, et qui donne aux animaux une ame semblable à celle de l'homme, qu'il était le plus naturel de leur prêter aussi les idées, les passions et le langage de l'homme. La fable, qui joue un si grand rôle dans la littérature indienne, nous oiïrc un caractère tout particulier : les combinaisons les plus profondes et les sentiments les plus délicats y sont l'ordinaire apanage des animaux. Aussi, au lieu que chez eux la fable soit un récit isolé, elle y devient un traité complet de politique et de morale, et elle y reçoit une forme dramatique. La fiction principale, qui encadre toute une série de fables et de contes débités par les premiers personnages mis en scène, se prolonge dans tout le cours de l'ouvrage.
La littérature hindoue nousoflre plusieurs livres de ce genre.
Le plus remarquable de tous, attribué au philosophe liid-Paï,
est appelé par les Persans et les Arabes le livre de Calila et Dimna. — Bid-Paï avait donné ce titre à son livre parce que les deux chacals Calila et Dimna en étaient les deux personnages les plus importants. Les apologues de Bid-Paï, traduits dans la plupart des langues orientales, et, sur notre continent, en latin, en espagnol, en italien, en anglais, en allemand et en français, sont arrivés à une gloire à peu près universelle.
L'original hindou du livre de Calila et Dimna a été écrit primitivement en langue sanscrite et a reçu le titre de Paxtcua-Tantra, ou les cinq sections.
Les cinq sections sont précédées d'une introduction qui établit un lien entre les diverses parties de l'ouvrage. Chaque section comprend un apologue principal, renfermant lui-même une série de fables récitées par les personnages de la fable principale, et concourant à établir la vérité philosophique ou morale que l'auteur veut démontrer.
L'introduction nous amène à la cour du roi de Meliapour dans l'Inde méridionale. Ce prince, du nom d'Amara Sacti, avait trois tils qui semblaient nés pour le malheur de leur père. Ils ne vivaient que pour le plaisir, ennemis de toute contrainte, de toute application, de tout travail.
Le père rassemble les conseillers intimes de la couronne, leur expose ses craintes et leur demande un remède à ses trop légitimes angoisses. L'un d eux lui vante le savoir et la sagesse d'un brahmane du nom de Vichnou-Sarma. Le roi le fait appeler, et cet habile philosophe s'engage à enseigner dans les six mois la morale et la politique aux fils de son souverain. Le roi accepte le marché et le brahmaue écrit pour ses nobles élèves les cinq chapitres du Pantcha-Tantra, qui devait acquérir dans le monde oriental une si éclatante renommée.
Le premier de ces cinq chapitres est intitulé Mitra-Buéda, ou la Rupture de l'amitié. Il a pour but de mettre les rois en garde contre les artifices trop souvent et trop sûrement employés pour
inspirer aux princes d'injustes et funestes défiances contre leurs plus tidèles serviteurs.
Le lion Pingataca a pour confident et pour ami le taureau Sandjivaca. Deux chacals, courtisans du lion, persuadent au prince que le taureau conspire contre sa vie ; le roi fait mettre à mort son favori malgré son innocence.
Cette première partie du Pantcha-Tantra renferme vingt-six apologues. Un des plus curieux semble avoir fourni à La Fontaine le sujet de sa belle fable : les Animaux malades de la peste. Un peu plus loin, c'est la Tortue et les deux Oies, dont La Fontaine a fait la Tortue et les deux Canards; c'est encore VÉléphanl détruit par le Moineau, le Pivert, la Mouche et la Grenouille, qui semble être le type primitif du Lion et du Moucheron de notre incomparable fabuliste. Quoi qu'en ait prétendu la critique moderne, les matériaux du Pantcha-Tantra sont de beaucoup plus anciens que les fables d'Ésope, et le mouvement même des races humaines ainsi que les voyages bien connus des idées nous permettent de supposer que ces fables ont de bonne heure pénétré dans la Perse, qu'elles se sont répandues dans tout l'Orient, et que la Grèce les a recueillies comme tant d'autres parts de l'héritage humain. Le Dépositaire infidèle a dans le Pantcha-Tantra un pendant qui a pour titre : les Rats qui mangent le fer, et les Faucons qui enlèvent les enfants. Le Jardinier et rOurs n'est guère autre chose que YAnwart-Sohaitini; un singe domestique veut chasser une abeille posée sur le front d'un fils de roi endormi : n'y pouvant parvenir, il prend une épée et coupe en deux, du même coup, et l'abeille et la tête du prince*
Le deuxième chapitre du Pantcha-Tantra est intitulé Mmu- Prapti, ou l'Acquisition des amis. Les personnages du récit principal sont un rat, une gazelle, une corneille et une tortue. Nous retrouvons et la même fable et le même titre dans La Fontaine. Le premier apologue de ce deuxième chapitre nous montre un oiseau à deux becs : l'un des deux s'enivre de nectar, et refuse de partager avec l'autre. Celui-ci dans sa jalousie avale du poison : l'oiseau
meurt, et, bien entendu, ses deux becs avec lui : n'est ce pas la première idée des Membres et de l'Estomac? Le Chasseur, la Gazelle et le Chacal se retrouvent, sans une variation trop grande, dans le loup et le chasseur. Enfin l'éléphant, délivré de ses liens par un rat, est le type primitif du lion et du rat que nous retrouverons dans ftsope et dans La Fontaine.
Le troisième chapitre du Panlcha-Tantra est intitulé kakololkika, ou l'Inimitié des hibouset des corbeaux. Le but de ce livre est de nous faire connaître les dangers que l'on court en se liant à des inconnus ou à de faux amis.
La deuxième fable, intitulée le Lièvre, le Moineau et le Chat, est sans doute le premier type de ce chef-d'œuvre que La Fontaine nous a donné sous ce titre : le Chat, la Belette et le petit Lapin. Tout le monde connaît le conte charmant de Sénecé, intitulé la Confiance perdue. C'est le cinquième apologue de notre troisième chapitre. Tout à côté, nous retrouvons ces fables si poétiques et si ingénieuses, la Souris métamorphosée en fille, le Mari, la Femme et le Voleur.
Le quatrième chapitre du Panlcha-Tantra se nomme dans l'original labdha-pranasana , ou la perle des choses acquises. Les personnages de l'apologue principal sont un singe et un animal aquatique, du nom de Makara, qui nous semble n'avoir jamais existé ailleurs que dans la fable. Nous y rencontrons d'abord l'original de la fable d'fcsope et de La Fontaine intitulée l'Ane revêtu de la peau du Lion. Seulement, comme nous sommes aux Indes, le lion est un tigre, et au lieu de montrer
Le petit bout d'oreille échappé rat- malheur,
c'est par un braiment que l'âne se trahit ; il n'en est pas moins trahi et battu d'importance, ce qui est le point capital.
Le dernier chapitre de notre livre est intitulé Ari'AïUKCiiiTA-K vritwa, ou la conduite inconsidérée, et il a pour but de nous montrer
le danger de la précipitation. Il commence par une fable assez curieuse.
Un banquier, nommé Manibhadra, malgré sa bonne conduite et son attention à s'acquitter de ses devoirs religieux, perd tout ce qu'il possédait par un revers de la fortune, et prend la résolution de se laisser mourir de faim. Pendant !a nuit, le dieu des trésors lui apparaît sous la forme d'un mendiant de l'ordre des Djaïnas, et l'engage à ne pas se désespérer. « Tu as toujours honoré les dieux, lui dit-il, et je ne t'abandonnerai pas. Demain matin je me présenterai à toi de nouveau sous le costume que tu vois ; prends un bâton, frappe-moi sur la tête, et je me changerai en un monceau d'or. »
Le lendemain matin, le banquier, se rappelant celte apparition, attend impatiemment le personnage annoncé par son rêve.
Enfin il parait , et, après un coup de bâton donné par Manibliadra, le mendiaut est changé en un tas d'or. Un barbier, que la femme du banquier avait fait venir pour lui faire les ongles, ayant tout vu, s imagine sottement qu'il suffit de frapper sur la tète d'un mendiant djaina pour obtenir le même résultat. A cet elîet, il se rend au couvent voisin, attire chez lui plusieurs religieux sous un prétexte, et, lorsqu'ils sont arrivés, il leur donne à tous de grands coups de bâton sur la tète; quelques-uns tombent morts sur la place, les autres se sauvent en jetant les hauts cris, et on arrête le barbier qui est condamné à être pendu.
Le Panlcha-Tanlra, source abondante de la fable indienne dont nous venons de suivre la trace à travers tant de littératures et qui reparait tout à coup chez nous, a été l'objet de deux imitations dans l'Inde même , et en sanscrit. La première est intitulée Kathdmrilamidi , ou Trésor de l'ambroisie des contes : c'est un simple abrégé; la seconde est connue sous le titre d'Hitopadésa, ou Instruction salutaire. Celle-ci s'éloigne assez de l'original et s'inspire aussi d'autres ouvrages que du Pantcha-Tantra; mais c'est toujours
à peu près la même tendance philosophique et le même procédé littéraire.
Parmi les livres indiens destinés à une fortune vraiment singulière, il faut encore citer le livre deSendahad, traduit dans beaucoup de langues asiatiques et dans presque toutes les langues de l'Europe.
Sous ce titre, qui ne laisse pas que de nous mener assez loin de l'original : les sept Sages de Rome, il a obtenu , du treizième au seizième siècle, un succès et une popularité qu'il n'a été donné d'atteindre qu'à bien peu d'œuvres sorties du cerveau des hommes.
Le livre original est intitulé : les sept Vizirs, le pédagogue, le jeune homme et la femme du roi.
Le jeune homme, ou pour mieux dire le jeune prince, est accusé par une des femmes du roi, son père, d'avoir voulu lui faire violence. Il plaide non coupable, comme on dirait devant un jury anglais, et sept philosophes viennent raconter au roi une suite d'apologues propres à mettre en lumière la perfidie des femmes et le danger des condamnations irréfléchies et sans preuves.
L'ouvrage de Sendabad a été imité en arabe sous ce titre : Histoire du Roi, de son fils, de sa favorite et des sept vizirs; en hébreu, ce sont les Paraboles de Sendabad; en grec, c'est le Roman de Syntipas. Le roman de Syntipas est devenu, à son tour, l'histoire des sept Sa/Jes de Rome qui a rempli le moyen âge de ses imitations et de ses commentaires.
Toute cette littérature hindoue, œuvre d'un monde si étrange, si complexe, si curieux et si nouveau, toutes ces belles et nobles conceptions d'un grand peuple restèrent longtemps inconnues pour nous.
On savait bien — on le sait depuis des siècles — que l'Inde est le pays des merveilles; on savait bien que sur ce vieux sol foulé par les premières races l'imagination des hommes, aussi hardie que !a
nature, s'était révélée, presque dès l'origine des choses, sous les formes les plus saisissantes; on savait bien que ce pays de la chimère et de la fantaisie était aussi le pays des réalités et le berceau des vérités les plus fécondes; on savait bien que la source de tant d'allégories ingénieuses qui se sont répandues à travers les peuples avait jailli pour la*première fois aux pieds de l'Himalaya, entre celle de lTndus et celle du Gange ; on espérait que dans ces mythes d'une conception si tourmentée, l'œil qui sait voir retrouverait tout à la fois le germe du spiritualisme le plus élevé et le reflet le plus vif de l'histoire primitive.
Les Grecs qui avaient tous les pressentiments du génie et qui devinaient ce qu'ils n'avaient point appris, les Grecs qui soupçonnèrent l'Amérique et qui célébrèrent avec la langue de Platon les splendeurs de I'Atlantidb, les Grecs ne se trompèrent point sur le rôle de l'Inde.
Aussi, ces généreux civilisateurs d'un monde, ces intrépides initiateurs de l'Europe dépêchèrent leurs poètes, leurs héros, et leurs sages non-seulement en Lydie, en Egypte et en Perse, mais jusqu'aux contins de cette terre mystérieuse, sur laquelle Brahma et Wishnou accomplirent les étranges évolutions de leurs avatars. Ils obéissaient en cela à celte loi secrète qui nous pousse, même à notre insu, à retourner de temps en temps vers notre berceau. Ils avaient apporté de l'Orient leurs croyances, leurs mœurs. et leurs usages; mais l'Orient ne leur avait point tout donné; il leur plaisait de lui demander encore.
L'Inde cependant veut rester impénétrable à tous et cachée pour tous. Ses hiéroglyphes ne sont pas moins obscurs que ceux de l'Egypte ; l'ombre sacrée que versent sur elle les grandes forêts de l'Himalaya n'est point percée par un premier regard. L'effort de la Grèce ne fut point couronné de succès. Ni la science de Pythagore, ni l'héroïsme d'Alexandre, ni la puissance des Séleucides ne purent ravir à la patrie de Manou et de Krishna le secret qu'elle avait résolu de garder.
Plus tard, devant la conquête violente des barbares qui poussait ses hordes sur elle, l'Inde, avec un soin plus jaloux encore, cacha ses livres sacrés. Ni les Arabes avec leur cimeterre, ni les Mogols avec leur lance n'en purent tourner un feuillet. A des époques plus voisines de nous, quand l'audace heureuse de Vasco de Gaina eut ramené l'Europe dans l'Inde, la violence portugaise n'obtint rien d'elle , et pareille à ces (leurs délicates dont le calice se referme dès qu'un doigt imprudent s'en est approché, l'Inde indignée cacha de nouveau sa face, et, devant ceux qui l'interrogeaient trop superbement, resta muette.
Mais, au début de ce siècle, qui laissera une si forte empreinte dans l'histoire du monde, l'investigation patiente et infatigable de ces savants qui s'étaient donné pour lâche de lire dans l'antique nuit des temps, déplia doucement les feuilles de palmier secrètement conservées au fond des sanctuaires d'Eléphanta et dans les hypogées d'islour, et peu à peu ils ont déroulé devant nos yeux les trésors de la littérature la plus riche, la plus pure et la plus noble qui, avant la lumière sereine émanée des yeux de Jésus, ait jamais élevé, consolé, adouci l'humanité.
Nous avons à notre tour, et dans la mesure de nos forces, essayé de faire counaitre cette littérature à nos lecteurs.
On appelle sanscrit la langue dans laquelle ses belles conceptions reçurent la forme qui les conserve et qui nous les a transmises.
Ce mot de sanscrit, si l'on s'en rapporte à la force étymologique de ses deux composants (san, ow cum, avec, et crita, positum, fectum) affirme lui-même sa propre excellence : il veut dire en effet lingua confecta, composita, perfecta> — la langue parfaite, bien entendue, bien arrangée.
Tous les caractères de cette excellence apparaissent bientôt à ceux qui Tétudient : on regarde le sanscrit comme la plus harmonieuse, la plus complète, la plus savante et la plus ingénieuse de toutes les langues humaines. Issue , à une époque qu'il serait
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difficile aujourd'hui de préciser, de l'antique idiome parlé sur les hauts plateaux du Bolor , ce nœud des montagnes centrales de l'Asie, et d'où les peuples de la race blanche s'épanchèrent et se répandirent sur le monde, le sanscrit n'a ni la dureté du sémitique ni les sons étranges du géorgien. Son alphabet, double du nôtre, comprend, grâce à ses cinquante lettres parcourant à peu près tous les degrés de l'échelle des sons qu'il est donné à la voix humaine de faire entendre , n'est ni symbolique comme celui de l'Égypte, ni syllabique comme celui de l'Assyrie; il est essentiellement phonétique et littéral comme le nôtre, avec lequel cependant il présente de curieux contrastes. Le nôtre, inventé, comme on le sait, enPhénicie et répandu anciennement chez les Hébreux, les Phrygiens, les Grecs, les Étrusques, les Romains . plus tard dans les races germaniques, les rituels arabes, coptes, gothiques, slavous, enfin chez toutes les nations chrétiennes ou musulmanes, présente ici ses vingt-deux, et là ses trente lettres dans un ordre entièrement opposé à l'échelle naturelle des sons. L'alphabet sanscrit, au con- . traire , nous montre un ordre en rapport parfait avec l'organisation vocale, séparant les modulations ou voyelles des articulations ou consonnes, distinguant les voyelles selon l'intonation aiguë, grave, brève ou longue qui les forme, classant les consonnes selon qu'elles ont été produites avec ou sans aspirations par le contact du gosier, du palais, des dents, des lèvres, de la langue.
Ce système, si complexe en apparence, se déroule avec une admirable symétrie par l'exacte correspondance des sons, qui toujours se groupent conformément à leur nature et se développent par séries, de sorte que toute l'euphonie grecque se trouve reproduite en sanscrit, sur une base plus large, plus régulière encore, par des signes mieux diversifiés.
Doué de tous les auxiliaires qui permettent pour ainsi dire de nuancer la parole, tout en laissant aux mots leur radical, grâce à un ingénieux système de préfixes, de suffixes, de créments et d'augmenls, le vocabulaire sanscrit donne à chacun d'eux ce
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rinforzando el ce decrescendo qui semblent, partout ailleurs, n'appartenir qu'à la musique.
Trois genres, trois nombres, huit cas, constituent sa déclinaison modèle; sa conjugaison, qui n'a rien à envier à celle d'aucune grammaire, développe tous les sens du verbe dans deux voix, six modes el six temps.
Aussi habile dans la composition de ses phrases que dans l'arrangement de ses mots, le sanscrit, joignant la symétrie à l'abondance et la mélodie à la vigueur, semble réaliser toutes les conditions d'une langue idéale. Celte admirable phrase range toutes ses parties avec ordre et sans effort , en vertu de leur nature et des convenances, de manière à donner à chaque idée la place qui doit la faire ressortir davantage et la mettre dans son jour le plus heureux. Les mots, de leur côté, avec la souplesse de leur articulation mobile, leurs inflexions et les désinences variées de leurs cas, semblent s'avancer comme des corps mobiles et intelligents.
Je n'ose pas dire que la langue sanscrite soit la mère de ce groupe de langues dans lesquelles se concentre et vit toute la pensée, toute la civilisation de l'Europe ; elle est du moins leur sœur ainée, et il est assez curieux de voir se refléter en elle, à côté des idiomes de la Grèce, de l'Italie, de la Gaule, de la Germanie, de la Sarmalie ancienne, ceux de la Perse el de l'Europe moderne presque tout entière. Ils ne s'y retrouvent pas seule. ..ent dans leur racine verbale el dans leur étymologie primitive, mais encore dans leurs développements les plus variés.
Sans doute aucune de ces langues ne contient la langue sanscrite dans son vaste et harmonieux ensemble; mais, en demandant à 'une ce que l'autre ne nous a point donné, on parvient à la reconstituer à peu près tout entière. Fouillez le latin, le grec, le français, l'allemand , enfin toute cette famille des langues que l'on appelle indo-européennes, vous pourrez avec elle reconstituer le sanscrit.
Avez-vous parfois parcouru ces beaux villages de la Grèce sur lesquels s'est jadis appesanti le joug musulman, — ce joug qui
est un glaive? Vous savez qu'avant les barbares, quelque disciple de Phidias ou d'Ictinus y construisit un de ces beaux temples où les dieux vivaient et respiraient dans le marbre. Vous voulez rechercher les précieux débris de ce qui fut uoParthénox ou un Pandrosium. Ici, enclavée dans le mur d'une maison, vous apercevez la statue de la déesse : les Turcs s'en étaient servis comme d'une pierre de taille ; plus loin, vous marchez sur des métopes : on en avait fait des marches d'escalier; cette belle frise est aujourd'hui la margelle d'un puits! Rassemblez, rapprochez, réunissez ces fragments divers et vous pourrez rebâtir le temple tel qu'il sortit un jour des mains de l'artiste.
C'est là l'image du sanscrit, disséminé dans huit ou dix idiomes, qui, se partageant ses diverses parties, pourraient, en se réunissant, reformer son ensemble.
Grâce à Dieu, cet ensemble existe encore aujourd'hui complet, cohérent, harmonieux. Tout en se donnant, le noble langage s'est gardé et l'Inde en possède toujours un exemplaire intact, dont les brahmanes lettrés, émules de nos Avants d'Europe, possèdent la parfaite intelligence.
Seulement , moins heureux que le grec , et pareil en cela au latin, le sanscrit n'est plus aujourd'hui qu'une langue morte : on le lit, on ne le parle pas.
Mais personne ne sait les destins réservés aux langues qui n'on. pas seulement vécu , mais qui , par leurs chefs-d'œuvre, ont mérité de ne pas mourir. Le grec ne nous a-t-il point donné l'exemple d'une résurrection glorieuse, après des siècles de barbarie et d'oubli ? Les (ils de ceux qui portèrent si haut sa gloire sont retournés à lui par repentir et par admiration, et il est redevenu populaire après avoir été classique.
Les peuples nouveaux font leur langue ; les Grecs renouvelés retrouvent la langue de leurs pères.
Ils ont voulu la reconquérir après la liberté ; ils auraient craint de la profaner en la parlant d'une bouche esclave.
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Le sanscrit serait-il réservé à d'aussi brillantes évolutions, c'est ce qu'il est difficile de prévoir et impossible de prédire.
Dès le onzième siècle de notre ère, les idiomes modernes de l'Inde avaient remplacé partout la langue sacrée des Védas.
Ces idiomes, par l'effet de la conquête, de l'invasion, et des mille relations qu'amène avec elle une civilisation plus avancée, subirent nécessairement le mélange d'une foule de mots étrangers, el on leur donna le nom générique de langue mêlée.
S'ils diffèrent assez les uns des autres par le choix même des expressions et le son des mots, ils sont cependant soumis à une syntaxe unique, et les Européens, qui ne les distinguent pas toujours parfaitement, les désignent sous l'appellation commune et un peu confuse d'uiNDoi stani.
Sans avoir la richesse, l'élégance et la correction du sanscrit, auquel il a succédé, mais qu'il n'a point remplacé, l'hindoustani, comme langue parlée, est la plus agréable de toutes les langues de l'Asie. Elle esl a la fois expressive et polie. Sa littérature nous offre un intérêt historique, philosophique et poétique. On l'a nommée, avec une grande justesse, la littérature romane de l'Inde. Elle renferme de précieuses chroniques rimées sur le moyen âge de l'Hindoustan.
L'hindoustani a été la langue d'abord préférée, puis exclusive des réformateurs religieux ; c'est de lui que les chefs de sectes, comme Kabiz, Nanak, Dàdù et Ahmad se sout servis pour propager leurs doctrines. C'est encore en hindoustani que leurs adhérents chantent leurs hymnes ou récitent leurs prières.
Enfin, comme inspiration poétique, on y trouve célébrée, par mille allégories ingénieuses, et avec des formes souvent brillantes, l'union de l'homme avec Dieu, ce terme suprême de la perfection, vers lequel, à toutes les époques, l'Inde a dirigé sa pensée et ses efforts.
Chaque fleur a son parfum, chaque littérature a son accent. Le charme des poésies écrites en hindoustani ne consiste pas seulement dans la combinaison plus ou moins harmonieuse de mots qui caressent l'oreille : ces poésies renferment une foule de descriptions curieuses ; ajoutez un grand nombre de chants populaires, qui ont la saveur de toute œuvre vraiment nationale, et une quantité prodigieuse de drames et de romans, pleins de révélations inattendues sur les mœurs, les coutumes et les usages de l'Inde moderne.
On ne trouve guère en hindoustani que des compositions en vers; il y a cependant quelques ouvrages en simple prose; mais le plus souvent la prose même est entremêlée de vers.
Nous ferons pour cette littérature romantique ce que nous avons déjà fait pour la littérature classique, le sanscrit, qui l'a précédée. Nous citerons quelques-unes des œuvres qui nous ont frappé davantage et qui nous semblent plus capables de donner une juste idée du talent de leurs auteurs, et de leur manière habituelle.
Les plus remarquables de ces poésies sont des poésies mystiques, ayant pour but d'élever l'àme jusqu'à Dieu ; mais ce Dieu indien, impersonnel, qui finit par n'être plus, à force d'être toutes choses, nous laisse en général un peu froid, et nous avons préféré à ces hymnes d'une religion qui incline au panthéisme de simples poésies amoureuses dont l'objet est à la fois moins incertain et plus près de nous.
Voici cependant une de ces odes mystiques que l'on ne rapprochera point sans intérêt de quelques psaumes de David ou de quelques versets du Koran : elle est du poëte Sulaïman Schikoh. On pourrait l'intituler :