‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 1 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Je voudrais raconter maintenant les travaux , les luttes , les efforts, les espérances, les déceptions , les défaites , les victoires de récole moderne et des poëtes nouveaux ( on ne parle ici que des vrais poètes) qui, depuis tantôt un quart de siècle et au delà , sont à la fois le charme et l'esprit de TEurope, le repos , le talent, l'orgueil et même le conseil de la France.

Us ont conquis (les deux ou trois hommes dont je parle), à force de zèle , de travail et de génie, une popularité sans égale. Ils ont passé à travers bien des périls ! Ils ont donné de grands exemples de probité, de courage, de générosité, de patience! Us ont, les premiers dans ce siècle, indiqué le chemin qu'il fallait suivre ; ils ont parlé, les premiers , des droits et des devoirs de la liberté humaine. La révolution de Juillet était à peine accomplie ( avec quelle intelligence et quel éclat, l'histoire seule peut le dire!) que déjà le plus grand poète de notre âge (en comptant M. de Chateaubriand lui-même )y dans un moment d'enthousiasme dont la presse de ce pays ne s'est pas assez souvenue, prenait en main la défense de la presse insultée : III. 4

« Oui, disait M. de Lamartine , j'ai trop l'intelligence de mon (■( époque pour répéter cet absurde non-sens, cette injurieuse inep- « lie contre la presse périodique ; je comprends trop bien l'œuvre « dont la Providence Ta chargée. Avant que ce siècle soit fermé, a le journalisme sera toute la presse, et toute la pensée humaine. « Depuis cette multiplication prodigieuse que l'art a donnée à la « parole» multiplication qui se multipliera mille.fois encore, l'hu- « manité écrira son livre, jour par jour, heure par heure, page a par page ; la pensée se répandra dans le monde avec la rapidité a de la lumière. Aussitôt conçue, aussitôt écrite, aussitôt entendue « aux extrémités de la terre, elle courra d'un pôle à l'autre, subite, « instantanée et brûlante de la chaleur de l'âme qui l'aura fait « éclore ; ce sera le règne du verbe humain dans toute sa pléni- « tude ; elle n'aura pas le temps de mûrir, et de s'accumuler sous « la forme de livre , le livre arriverait trop tard; le seul livre pos- « sible dès aujourd'hui , c'est le journal ! »

Magnifique parole, et bien digne de cet esprit qui fut grand entre tous les esprits de ce siècle! Et notez bien que nous ne citons pas tout le discours, nous nous rappelons que nous parlons surtout, dans ce livre, où tant de souvenirs nous arrivent en foule, de l'art dramatique, et si l'on nous rencontre souvent en deçà ou au delà du théâtre, c'est que, en effet, le théâtre a touché à toutes les révolutions du xix« siècle, et que, véritablement, nous ne pouvons pas traiter l'art de soulever et d'apaiser les passions les plus opposées, comme on traiterait la haine ou l'amour d'un seul homme! Le nom du théâtre est: Légion; son œuvre est l'œuvre de tous, et l'on ne fera jamais l'histoire de l'art dramatique, en racontant uniquement l'émotion publique, à commencer au moment où la toile se lève au milieu du silence universel , à finir au moment où la toile tombe au milieu de la louange publique ou de la répulsion unanime. A celte louange, il y a certainement un motif, hors de la salle où tout ce peuple applaudit; à ces sifflets pour peu qu'on la cherche, on trouvera une raison loin du théâtre où cette foule est entrée apportant avec elle ses vengeances, ses répulsions, ses vices et ses vertus de chaque jour.

Est deus in nobis^ dit le poè'te; oui... le dieu est en nous; il est aussi hors de nous ; nous-mêmes les spectateurs, nous sommes le dieu quand nous écoutons un drame ; le dieu qui tue ou qui

sauve ; nous tenons le sceptre et nous tenons la foudre... et voilà* pourquoi cet art dramatique est un grand art.

Il est un grand art parce qu^il a son principe dans l'âme humaine , parce qu'il touche à tout ce qui est l'esprit et le cœur de l'homme, parce qu'il s'adresse à l'humanité tout entière. Ah 1 ce serait véritablement le plus honteux, le plus misérable et le plus abandonné de tous les arts, si vous supprimiez ce qui touche directement à mes instincts, à mes colères, à mes sympathies, à tout ce qui fait que je suis un homme, et que rien d'humain ne m'est étranger ! La vile chose, en effet, si ce n'était que cela : des hommes de pain d'épice et des femmes de carton , des poupées attachées à des fils grossiers que lient la main d'un rustre ; la poupée entre, elle parle, elle sort, elle revient, elle est assise, elle rit , elle pleure, on la marie et elle fait beaucoup d'enfants ; ou bien elle meurt dans un hoquet final après avoir débité une irritante quantité de prose vulgaire ou de mauvais vers alexandrins. La belle œuvre, isolée ainsi de tout ce qui la fait vivre, et ce serait bien la peine vraiment de tant s'acharner à l'expliquer, à la commenter, à la gouverner, à la suivre, à Tinsulter, à la glorifier 1

Pour l'homme inattentif, qui se promène à travers les images qui décorent le foyer public du Théâtre-Français, cette réunion de nobles têtes en grande perruque, et de poètes en grand habit, décorés quelques-uns, des ordres de nos rois, ne manque pas d'une certaine solennité! Les voilà donc ces illustres donneurs de grandes leçons morales, ces redresseurs de nos ridicules et de nos vices, ces maîtres du rire et des sanglots, les voilà sur leur piédestal ! — Otez cependant, de cette imposante réunion, les deux ou trois génies crénteurs, et les deux ou trois intelligences suprêmes qui ont véritablement le droit d'images, comme on disait chez les Romains, à coup sûr, le reste de ces amuseurs de l'espèce humaine, ceux qui ont brassé la lie et le levain de l'esprit français , les ricaneurs , les grosses voix , les écrivains de rencontre et les rimeurs de hasard , — ces grands hommes à grande perruque, en grand habit que le ciseau de CaflBeri fait revivre dans un marbre à part, vous aurez beau les bombarder à l'apothéose, ils ne sont, en dépit de ce temple et de ces marbres, que des dieux inférieurs dans le domaine des beaux esprits I Pour

peu donc que vous vous méfiiez de l'enthousiasme, vous aurez trouvé bien vite que ces grands hommes du théâtre du second ordre étaient, de leur vivant, et sont restés après leur mort, les esprits les plus médiocres, les talents les plus vulgaires, des écrivains de pacotille et des inventeurs de hasard. — Tant ce grand art de la comédie est assujetti au métier, tant le poète, en ce lieu choisi , est doublé du manœuvre ! De ces hommes applaudis au théâtre, et dont l'œuvre est restée, on n'eût pas Âtit un historien supportable, un romancier populaire, un écrivain d'élégantes élégies, un critique écouté; en un mot, ils n'étaient bons qu'à ce métier de manœuvre et de metteur en scène dont le comédien n'a pas encore appris à se passer.

Ce qui les a fait écouter, ce qui leur a donné ce peu de vie et ce beau marbre, ignorez-vous donc que c'est justement la vie et les passions de ces comédiens qui leur prêtaient leur souffle et leur regard , de ces comédiennes qui leur prêtaient leur intelligence et leur beauté ; de ces auditeurs qui leur prêtaient toute l'attention que les hommes réunis ne refusent guère au plus beau spectacle qui soit au monde, le spectacle émouvant de la vie humaine ! Écoutez, voilà des hommes qui parlent. Regardez, voilà des hommes qui agissent. Écoutez, écoutez, des larmes, des cris, des sanglots, des voix , des silences, des spasmes, et le rire et le râle 1 M. Victor Hugo l'a très-justement remarqué, c'est déjà un terrible spectacle pour un peuple de contempler une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose; à plus forte raison, si la muraille tombe; et quel que soit l'homme qui la fasse tomber, que ce soit le manœuvre ou l'architecte, nous lui savons gré de nous avoir mis en contact avec ce quelque chose qui se passait là-haut. Voilà pourquoi nous tolérons qu'on élève des statues à ce montreur de choses étranges, plus inquiets de remercier l'homme à qui nous devons le spectacle, que contents d'avoir vu de si près, le héros même ou l'aventure que cachait la muraille, il n'y a qu'un moment.

Voilà pourquoi nous ne devons pas séparer dans notre étude et dans notre attention le poète et l'époque même qu'il animait de son souffle ; le drame et l'événement qui tenait attentif le même peuple qui s'intéressera ce soir au drame nouveau. Les belles paroles que je citais tout à l'heure de M. de Lamartine ^ elles

seraient belles en tout temps, et cependant elles gagnaient beaucoup à être prononcées au milieu même des émeutes que soulève en hurlant le journal populaire. Elles gagnent aussi quelque chose, si je songe que le soir de cette matinée où triomphait M. de Lamartine à la tribune, appartenait à M. Victor Hugu roi du théâtre: Certes, se diront les lecteurs qui vont venir dans la génération qui s'avance, un pareil discours le matin, et Marion Delorme le soir, en pleine révolution de Juillet , voilà un peuple qui ne perdait pas ses journées. « J'ai perdu ma journée! » ainsi parlent avec le même regret les rois inutiles et les peuples oisifs. Les malheureux! Il traînent après eux le sentiment de cette journée à jamais perdue, — et ni le roi, ni le peuple, ne s'en peuvent consoler, justement parce que ces belles heures ne sont plus, a Quia non sunt. »

Hélas! que de journées perdues pour les belles-lettres françaises depuis les jours horribles de la terreur, lorsque dansaient, autour des échafauds sanglants, pêle-mêle avec les tricoteuses, la muse de Dorât , la muse de Gentil-Bernard î Que de temps perdu pour la poésie et les poètes, lorsqu'aux grands bruits des grandes batailles et des grandes victoires, on entendait raconter Fanchon la yielleuse^ Jocrisse et Madame Angot^ justes délassements do notre éternelle contrefaçon des Grecs et des Romains : Grecs d'Opéra-Comique et Romains de grand Opéra. En ce temps-là, la poésie était soumise à la discipline ; elle portait l'uniforme, elle pinçait une lyre empruntée au vieil Anacréon; on ne lui permettait que trois ou quatre rimes choisies, des mots sonores : Gloire et victoire^ succès et Français; elle dormait sur un lit d'apparat dessiné par le peintre David; elle habitait le palais des empereurs romains; elle était assise dans la chaise curule; on portait devant elle la hache et le faisceau des licteurs. Dieux et déesses 1 que de temps perdu !

Ah ! que de temps perdu à entendre {'Hector de Luce de Lancival et les Vénitiens de M. Arnault. Que de temps perdu à cultiver ce paganisme d'emprunt , à se moquer du moyen âge dont l'heure était proche, à mépriser Voltaire, à calomnier la renaissance, à dédaigner les poètes primitifs de la langue primitive, à se méfier de M""® de Staè'l, à méconnaître Chateaubriand. Ah! que de temps perdu à relire en cachette une foule de petits

livres^ à nier Tinspiration, à se méfier de la libre parole et de la libre pensée! Ah! que de temps perdu par ces inventeurs à la suite, jusqu'au jour où toutes ces idées et toutes ces révolutions malheureusement comprimées brisent leur enveloppe et se lassent de leur armure ! Alors, tout ce qui était silence éclate en bruits terribles ; tout ce qui était croyance éclate en doutes magnifiques. Le petit livre s'en va honteux comme un écolier surpris une pipe à la bouche; la tragédie héroïque se voit congédiée et devient un mimodrame ; la comédie, assez libre de sa nature , qui a conservé le pas leste et l'allure pimpante du vieux père Molière, elle-même, la comédie, elle respire, elle ose oser, elle se rappelle en riant les grandes journées de la fameuse journée^ elle revient à ses amours, à ses moqueries, à ses coups d'épingle, à ses proverbes; ainsi le temps perdu se répare, et comme on sait confusément qu'il existe, à travers les ronces et les épines, des sentiers nouveaux, tracés depuis longtemps, cette voie on la cherche , ces sentiers on les trouve, et , tant bien que mal, ils vous mènent sur les traces de Shakspeare, de Goethe, de Galdéron, et de la race entière des novateurs.

Soyez donc les bienvenus, enfin, maintenant que votre heure est arrivée, esprits glorieux de notre temps, génies bien-aimés de l'heure présente, grâces d'hier, poésies des hommes nouveaux, drame où tout marche , et comédie où tout chante. — Sovez les bien retrouvés, sentiers divers tout remplis des parfums de l'aubépine ; écoutez-nous et répondez à nos voix , échos venus du règne d'Elisabeth , des rives du Rhin allemand , des palais et des balcons de Madrid ; sonnez trompettes, flûtes chantez , fredonnez guitare, et que la lyre se repose aux mains de l'Apollon , fatigué de chanter toujours les mêmes métamorphoses. Eh ! mon Dieu, où serait le mal si l'esprit humain dépassait quelque peu les limites nouvelles? Où serait la peine si l'émancipation d'aujourd'hui, enfantait demain l'impossible? Allons, critiques anciens, allons critiques modernes, gens jurant par Aristote ou par Schlegel, laissez vivre et respirer les poètes nouveaux ; laissons-les faire quelques pas, la bride sur le cou, ces jeunes esprits émancipés par la liberté nouvelle ; ils reviendront plus tard au calme de Sophocle, laissons-les tout entiers à la tempête de Shakspeare!

Ils ont assez bu au fleuve de Virgile, laissons-les s'abreuver au

torrent du Dante. Laissons-les faire et laissons-les vivre ; ils auront la joie et la fatigue des chercheurs de nouveaux mondes; ils iront de çà et de là, cherchant, rencontrant, démolissant, arrangeant, réparant ; encore une fois laissez-les faire, ils font la place nette, ils préparent le sol pour la culture à venir; ils bâtissent les assises du nouveau temple, ils bâtissent une ville à l'image de la patrie absente... 0 bonheur! à force de zèle et d'imagination, ils vont réparer le temps perdu.

« La vie humaine est comme le fer. Si tu l'emploies, il s'use; a si tu ne l'emploies pas , la rouille le tue. Ainsi , nous voyons « les hommes se consumer par l'action ; et , s'ils n'agissent pas, <( le repos et Tinaction les endommagent plus que le travail « même. »

Ceci est une grande parole de Caton l'Ancien ; il disait vrai. C'est une mort honteuse, cette mort par la rouille, et même en leur tenant compte des erreurs de leur pensée et des perfidies de leur travail, il faut savoir bon gré aux écrivains, aux poètes, aux dramaturges, aux éloquents, aux penseurs, aux fantaisistes de la révolution de Juillet, de leur insatiable passion de tout voir et de lout savoir, d'aimer et d'admirer toutes choses.

Sachons-leur gré aussi de leur génie et de l'instinct à produire et à deviner le possible et l'impossible qui les poussait, les uns les autres, à un but inconnu, sans que pas un se soit arrêté avant d'avoir accompli la tâche acceptée et l'entreprise commencée. Ils ont été vaillants, ils ont été fidèles, ils ont été dévoués à leur idée, ils ont régné, ils ont vécu dans cet enthousiasme pour son art qui est la force et le rempart de l'artiste. Et soit qu'ils aient quitté les lettres pour passer dans la politique, ou qu'ils soient revenus, à travers les mirages de la politique, dans l'exercice assidu des belles-lettres, même des belles-lettres contemplatives, ils sont restés les mêmes, et tout à fait ce qu'ils étaient au départ, ils sont restés d'honnêtes gens, conséquents avec les doctrines qu'ils avaient enseignées, fidèles aux autels qu'ils avaient élevés, adorateurs sincères du même dieu qu'ils avaient proclamé.

Déjà, c'est leur louange, et de la chaire de professeur à la tribune du député, du conseil du roi au fauteuil de l'Académie, du théâtre où l'on chante au théâtre où l'on déclame, et du journal fermé à la tribune brisée, et du livre de l'historien au bronze du sculpteur, —

et du poème à la chanson , de l'épigramme à la satire, et de Todo à rélégie, et de la toile peinte à la chose gravée en un vif relief, le même mouvement a fait battre tous ces nobles cœurs, la même âme a servi à toutes ces âmes, le même cri s'est échappé de toutes ces poitrines: que chacun devait rester à son rang, à sa place, à sa bannière, à son œuvre, et que derrière toutes ces ruines de la libre pensée il y avait encore, il y avait toujours la France :

Nous donc, si le sol tremble au vieux loit de nos pères,

Ensevelissons-nous sous des cendres si chères.

Tombons enveloppés de ces sacrés linceuls !

Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie

Qui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie,

Et ne savaient pas mourir seuls!

Qui jetaient au bûciier, avant que d'y descendre, Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre, Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux , Et livrant leur empire et leurs dieux à la flamme , Auraient voulu qu'aussi Tunivers n'eîit qu'une âme

Pour que tout mouriît avec eux !

Le goût et l'ordre, le bon goût et le bon ordre, voilà la loi suprême en littérature comme en tout le reste. Établissez l'ordre et le goût , vous avez la liberté ; et, ceci fait , à quoi bon les préceptes, à quoi servent les rhétoriques, et pourquoi nous amuser à la recherche des rhéteurs? Est-ce que jamais un homme de génie a consulté Aristote pour savoir s'il avait fait un chef-d'œuvre? Est-ce que le parterre avait lu le Traité du Sublime^ qui applaudit le premier le quHl mourût! du grand Corneille? La preuve même de ton drame, ami, c'est l'émotion; et les larmes que je verse attestent assez que tu obéis à une bonne rhétorique. 11 est, je l'affirme ! un homme de goût, ce poè'te qui , par une belle nuit d'été, au premier acte de son drame, sous un ciel resplendissant d'étoiles, sur une terre en pleine bénédiction , entre deux âmes qui s'adorent, dans ce sublime égoïsme de l'amour, me fait entendre des vers semblables aux vers que voici :

Oh! vous ne savez pas, je vous aime ardemment! Du jour où je vous vis, ma joie encor bien sombre Se dora, vos regards m'ont éclairé dans l'ombre. Dès lors, tout a changé. Vous brillez à mes yeux

Comme un ëlre inconnu de l'espèce des cieux. Cette vie où longtemps gémit mon cœur rebelle , Je la vois sous un jour qui la rend presque belle, Car, jusqu'à vous , liélas! seul, errant, opprimé, J'ai lutté , j'ai souffert : je n'avais pas aimé.

En ces moments surnaturels du poème où la poésie abonde, claire et limpide comme l'eau des fontaines , je m'inquiète aussi peu de la préface de Cinna que de la préface de Cromwell; j'oublie, en ces enchantements, la profession de foi de Diderot , tout autant que l'anathème de Mercier; j'obéis à l'inspiration, au charme, et je vais, n'ayant que la peur de notre vieux Brennus, que le ciel ne vienne à tomber et nous écrase.

Ainsi , et très-voluntiers, nous nous dégagerons, s'il vous plaît, des disputes de l'école; nous laisserons la dissertation hors de ce livre, hors des œuvres que nous racontons. Malheur à l'œuvre qui ne se sufi&t pas à elle-mèmel Honte au poème qui a besoin d'explication et de préface! Avez-vous lu le livre de Schlegel? Avez-vous lu la rhétorique de M. Leclère *? — Non?... tant mieux pour vous, vous en aimerez davantage la poésie, à savoir la poésie vivante, qui est faite à votre image et à Timage du siècle où vous vivez. Certes, le chef-d'œuvre antique a son prix, il a son charme et son parfum , mais l'œuvre d'hier, mais le poème que j'ai vu venir au monde, le drame que j'ai senti palpiter sous ma main et grandir sous mes yeux éblouis, ce grand cri qui va retentir dans les âges et qui a frappé mon oreille, la première fois qu'il est sorti de l'âme du poète, cette intime émotion d'un homme qui vient de se répandre à l'instant même sur tant d'hommes réunis, semblable à la rosée du matin , ce sont là , j'imagine, des fêtes dignes d'envie et que je ne saurais trop entourer de mes respects, a La vie , a dit saint Augustin , la vie , en effet, c'est la gloire ! »

Entrez, si vous Tosez, dans quelqu'une de ces villes mortes que la lave du Vésuve refroidi a tenues si longtemps ensevelies sous une nuit profonde; allons, courage! et venez avec moi, à travers la cité charmante où brillait de leur double éclat, dans les parfums et dans les fleurs, le génie étrusque et l'art romain!

4. Johannis Clerici Ars critica , etc.. 3 tomes in-42. Amsterdam, 4533. III. 4.

Venez, Rome elle-même vous y convie ; il y a tantôt deux mille années que Ton chantait dans ces murs ensevelis les élégies de Tibulle, et les odes d'Horace. On y lisait Homère à livre ouvert; dans ces théâtres, où la dernière affiche est restée attachée à la muraille athénienne, on représentait VAntigone de Sophocle, V Avare de Plaute et VAndrienne de Térence. Que dis-je? Ils avaient conservé tout Ménandre, le divin Athénien, le divin Ménandre, et mille atellanes folles qui faisaient le charme et les délices savantes de ces beaux esprits enfants des Muses, enfants des Muses qui avaient pour disciples des philosophes, des grammairiens et des poètes !

Voilà, j'imagine, une invitation qui vaut la peine qu'on l'écoute, et voilà Pompéï une belle cité à étudier, à parcourir, à habiter. Venez donc, la rue est en lave ornée et refroidie, et le palais est de marbre. On a transporté, dans ces murs silencieux, toutes les richesses de l'Orient; on y retrouverait, en bien cherchant, la perle même que l'Égyptienne, en se vantant, a fait semblant de boire à la santé de Marc-Antoine. Ainsi, tout nous convie, et l'antiquité, et le souvenir, et la conservation de cette ruine , et ce vaste linceul dont elle se dépouille à la façon du Lazare de Rembrandt. La voilà, venez , nous visiterons le temple de Jupiter, l'Académie et le Portique ; nous irons chez le sénateur, chez le marchand, chez la déesse Flora; on nous attend aux arènes, à l'amphithéâtre, au forum. Venez, je sais le chemin (îes tavernes, le chemin des écoles, et je reconnaîtrai la porte de Lydie à ses dernières guirlandes : Lydia dormis?...

Quoi donc? vous hésitez, et quand, enfin, obéissant à mes instances, vous entrez dans cet Herculanum silencieux , dans ce Pompéï enfoui , voici que tout de suite, après la première admiration et le premier étonnement , rien ne saurait plus vous amuser et vous distraire. Eh quoi! ces tableaux, ces statues, ces armes, ces tribunaux, ces temples, ces tombeaux, ces espaces où le char a laissé la trace ardente de sa roue en passant , tous ces mystères d'une ville éteinte et retrouvée sur les indications de Pline le Jeune, rien ne saurait vous satisfaire? Ah ! grands dieux! que faut-il donc pour vous amuser, pour vous retenir?

Je sais bien , moi , ce que vous allez répondre : il faut la vie, il faut le mouvement , il faut que Theure sonne et que le

bruit se montre enfin , et que l'homme arrive ! A la bonne heure, une ruine habitée, une ruine où-l'homme se montre, où grandit l'enfance, où meurt le vieillard , où fleurit le gramen ; un cimetière où tout au moins l'herbe pousse, où l'arbre étale son plus beau feuillage, en démenti à la mort universellç. Votre Pompéï est un musée, et votre Herculanum un tombeau. J'étouffe, je m'ennuie et j'ai peur dans ce champ funèbre où il n'y a que des choses à voir, et pas un oiseau à entendre, et pas une fleur à respirer, et pas un brin ^'herbe qui ne soit pétrifié, pas un insecte qui ne soit une momie. Oh ! l'horrible senteur de cimetière et de néant!

Oh ! l'affreux silence de Campo-Santo ; les pâles clartés de la lampe livide! Où étes-vous, ruines du mont Palatin, entremêlées de chaumières vivantes, d'où monte la fumée à mesure que monte le soleil? Où êtes-vous, jardins du mont Aventin où grandit la vigne aux divines étreintes, où l'eau jase à travers les marbres renversés, où la mousse hospitalière jette sa chlamyde abondante sur les marbres dépouillés? Je vous salue et je vous aime à ciel ouvert, temples et colonnes, bronzes et marbres, aqueducs et palais, ruines dont l'homme est resté l'ornement; il vous habite^ il vous pare, il vous protège, il vous étudie, il vous a fait rentrer dans l'existence universelle ; — par la seule volonté des hommes d'aujourd'hui , vous vivez encore , ô ruines ressuscitées, et c'est justement pourquoi je vous aime !

Telle est l'histoire de la tragédie antique et du drame moderne ; la tragédie est un musée d'Herculanum , Corneille est un dieu

de Pompéï Hernani est la ruine vivante où tout s'agite, où

tout se remue, où tout se passionne. Il faut admirer, il faut étudier les Musées; il faut vivre dans les ruines à ciel ouvert; il faut habiter les palais habités.

Il y a, dans Homère, un passage copié par Virgile : on entend les jeunes gens et les jeunes filles qui s'entretiennent rfw chêne et du rocher d'où sont sortis les premiers hommes; et pourtant à en juger par leur discours, il est facile de comprendre que ni le jeune homme, ni la jeune fille ne croient plus à la fable du chêne et du rocher. Ainsi, nous autres, au commencement de cette histoire, qui n'est pas une histoire, si nous avion § voulu parler du chêne et de la pierre qui ont été le père et la mère de l'art dramatique ,

c'est-à-dire, des rhétoriques et des préfaces, et nous perdre à travers les origines du théâtre, oh nous eût planté là tout d'abord, au milieu de notre dissertation commencée. « Il s'aventure en trop grand océan et dans une barque trop petite. » C'est bien dit, et véritablement il ne faut pas aller si loin quand on veut être suivi : Medio tutissimus ibis!

Aussi bien, il me semble que c'est déjà remonter assez haut, et revenir d'assez loin, que de revenir et de remonter à notre mère nourrice, à notre étoile favorable, la ré^lution de Juillet. Elle est née avec nous et sans nous. Elle est née, une heure avant que nous ne fussions des hommes tout à fait; et, ce qui fait peut-être que nous l'aimons, c'est que uous l'avons vue en son bas âge, à son berceau, toute petite, essayant ses premiers pas et balbutiant ses premières paroles. On s'attache, même aux enfants qu'on n'a pas faits, quand on n'a pas des enfants à soi ; on les aime, on les protège, et s'ils meurent avant vous, on les pleure, on porte leur deuil; vous vous plaignez de leur survivre.

Heureuse et poétique fiction! Elle a changé en fils de bonne mère, et en héritier de bonne maison, plus d'un enfant trouvé, quand le père adoptif se fut convaincu, à le voir à l'œuvre, que ce fils de son adoption était de bonne et franche lignée. Ainsi nous avons aimé la révolution de Juillet pour l'avoir vue et saluée à son aurore 1 Et nous aussi elle semblait nous reconnaître par un sourire 1 D'ailleurs, pourquoi ne pas l'aimer? Elle arrivait à nous la grâce à la lèvre et les mains pleines de libertés. En vain on lui voulut enseigner la Marseillaise, et charger sa noble tète de l'impur rouge bonnet, elle eut bien vite rejeté l'infâme bonnet de sa tête bouclée ; elle eut bien vite remplacé le hurlement de Rouget de Lisle, par une Messénienne de M. Casimir Delavigne, par une ode de M. Victor Hugo :

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