‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 2 sur 66 · CHOEUR · texte numérisé non relu

CHOEUR

Gloire à noire France éternelle! etc.

Nous aimions ces boaux vers, nous aimions ces grandes chansons que venait chanter Nourrit, chaque soir, sur nos théâtres remplis ; Nourrit, ce beau et souriant visage, si peu semblable au visage des tricoteuses et de mesdames les citoyennes du club des femmes. Il était le Tyrtée et le promoteur de la révolution de Juillet; et pendant que celui-là chantait, le peuple déjà calmé (après trois jours) portait M. de Chateaubriand en triomphe; or M. de Chateaubriand, c'était le Génie du Christianisme^ et c'était les Martyrs que ce peuple portait ainsi sur les hauteurs où s'élevait le Panthéon. On eût dit, ce jour-là, que le peuple voulait tout sauver, semblable au pieux Énée emportant, de Troie en flammes, son vieux père, son jeune enfant et les dieux antiques de sa maison.

Pourquoi n'eussions-nous pas aimé la révolution de Juillet, je vous prie ? Elle a donné le signal à tous les grands esprits de ce temps-ci; elle a été là force et le soutien des chercheurs d'idées et de nouveaux mondes ; elle a été affable et bienveillante à quiconque voulait vivre de son talent ou de son génie; elle en a aidé plusieurs, elle n'a gêné personne; attaquée, elle s'est défendue, elle n'a jamais attaqué la première. Oh I les beaux jours ! les , heures fécondes, les frais printemps, les fertiles automnes, les riches hivers! Comptez seulement que de fortunes dans les arts, que de grandeurs dans les lettres, que de liberté partout, en pleine paix, en pleine élégance, en plein langage français, avec tout ce qui peut agrandir l'esprit , charmer la grâce, aider et récompenser le talent. Comptez plutôt, et quand je dis comptez^ je dis une chose impossible. Il faudra tout un livre et tout un historien, pour le raconter ce moment merveilleux de la naissance et de l'éclosion d'une race nouvelle, destinée à porter ce vaste enfantement.

Donc, l'heure a commencé par reconnaître et par mettre à leur place, sur leur trône de bois de chêne et sans velours, sans clous dorés, sans fanfreluches, les deux rois de cet âge illustre : Béranger et M. de Chateaubriand. Les voilà assis, les voilà reconnus, les voilà salués rois par ce peuple nouveau, avant même que

ce peuple nouveau ait songé à proclamer S. M. le roi Louis- Philippe. Ils régnent, et tout de suite (à notre honneur à tous ! ). ce sont des écrivains qui s'emparent de l'administration des affaires, de véritables et sincères écrivains, des hommes qui étaient les premiers dans Tart auquel nous touchions à peine.

Ils arrivaient tout animés du spectacle qu'ils s'étaient donné dans leurs histoires , et tout imbus des principes qu'ils avaient proclamés du haut de la tribune éloquente. Ils arrivaient bien décidés à être l'obstacle, à être la digue , à combattre de toutes leurs forces le torrent calmé par surprise. Ils arrivaient maîtres des élégances , de l'urbanité , du beau langage, et détestant, à l'égal d'une mauvaise action, le barbarisme, l'incendie et la délation des clubs qui menaçaient de se rouvrir. Ainsi, la littérature, la philosophie et la saine parole ont présidé aux premiers moments de notre glorieuse révolution. Rien qu'à les entendre parler, ces nouveaux maîtres de la France qui savait leurs noms, qui lisait leurs œuvres, l'Europe entière se sentit rassurée., et le monde entier respira plus à Taise. En même temps, le bourgeois, que la Convention avait traqué comme une bête fauve, que Robespierre avait traité comme il traitait les grands seigneurs, le bourgeois, fils de bourgeois, père de bourgeois , voyait qu'enfin son heure était venue. Il était appelé à son tour à toucher au sceptre des affaires humaines, et sa main ne s'était pas desséchée; au contraire, on le trouvait intelligent, éclairé, laborieux, et plus d'un grand écrivain , et plus d'une illustre épée ont tenu à honneur de saluer le bourgeois : « Le bourgeois , disait M. Thiers à la « tribune attentive , il est partout : dans l'Église, dans l'industrie « et dans l'armée. Il marche à la façon même de ces bourgeois « dont on composait.la seigneurie de Florence.

a Avant la destruction de sa démocratie , Florence avait l'aris- « tocratie féodale, qui a été détruite ; elle a eu une seconde aris- « tocratie, celle d'une bourgeoisie gouvernante; celle-là a été (( détruite encore ; elle en a eu une troisième, celle des Médicis : « le premier, le célèbre Jean , fit la fortune de sa famille, et « commença sa considération politique.

« Le second, Cosme, plus profond que le précédent, acheva « la fortune politique de la famille. Le troisième, Pierre, fut mé- « diocre et maladif. La grandeur de la famille fut un moment

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tf arrêtée ; mais le quatrième , Laurent le Magnifîque , plaça sa « famille au suprême pouvoir, et attacha son nom au siècle des « arts. Ainsi , dans les pays libres, il se fait aussi des familles, il « se fait une aristocratie.

« Eh bien ! Messieurs , cela se passera de même chez nous ; « ou si vous dites le contraire, il faudra supposer que les Fran- « çais abandonneront toutes les carrières qu'ils parcourent avec a gloire. » (Séance du 5 octobre 4831.)

Et, comme on semblait répondre à M. Thiers que la condition imposée à la bourgeoisie était véritablement un grand obstacle, un des meilleurs esprits et des plus habiles esprits de ce tempsci , un homme dont Cicéron lui-même a écrit l'épitaphe, en disant que la terre se réjouit d'une charrue entourée de lauriers : Gaudet Tellus vomere laureato, M. le colonel Bugeaud, dans une lettre où respire une grande âme , expliquait que cette condition de bourgeoisie était des plus faciles.

Lui-même, (il en était fier) il avait passé sous ce joug assez doux de la bourgeoisie {Omis meum levé), et il racontait les heureuses révolutions qui avaient fait un bourgeois, de son père l'artisan. De quoi s'agissait-il , en effet , pour un homme intelligent et laborieux? 11 s'agissait d'être inscrit parmi les onze millions de citoyens qui possédaient une parcelle du royaume de France, et , disait lo colonel Bugeaud : « Celui-là est bien mal a inspiré qui voit une caste à part, une nouvelle noblesse privi- « légiée inscrite dans cet immense rôle des contributions fonciè- « res. Non, ce n'est pas un sophisme doctrinaire, celte assertion « que la propriété n'est pas un privilège, que tout le monde « peut y parvenir avec de l'ordre et du travail. Vous assurez « que le travail n'enrichit guère que ceux qui ont commencé « avec des capitaux^ je pourrais citer un million de preuves du « contraire ; je me contente d'une ; c'est moi. Mon grand-père était a un simple forgeron. Avec son bras vigoureux, et en se brûlant les « yeux et les doigts, il acquit une propriété que mon père, aris- « tocrate oisif, exploita avec intelligence et activité. Mais, plus « aristocrate et plus oisif encore , j'y ai introduit l'agriculture « perfectionnée, j'y occupe le double de bras, et mes produits « bruts sont triplés. Quel malheur pour le peuple!... 11 estévi- « dent que je mérite d'être signalé à sa haine. Telle est pourtant

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« l'histoire de cette caste bourgeoise qu'il faut détruire jusque « dans ses racines , puisqu'elle possède exclusivement les capi- « taux et le sol de temps immémorial. »

C'était bien parler, cela; et c'était bien agir pour une révolution qui commence. Une autre fois , et tout au commencement du règne, la Chambre des députés s'inquiète, ô miracle! d'une faute de français qui se glissait obscurément dans une loi nouvelle. « Il me semble, disait M. Charlemagne, qu'il faudrait éviter « de mettre des solécismes dans la loi. (On rit.) Or, l'article que « nous venons de voter contient , dans son premier paragraphe, « ce mot de suite qui n'est pas français. De suite n'a jamais « signifié immédiatement, mais bien à la suite ^ d'une seule fois, a uno contextu, » (On rit.)

Plusieurs voix : « Il n'y a qu'à mettre aussitôt après, »

M. Marchal : « Sur-le-champ. »

M. ViENNET « De suite est le mot propre. »

Ce n'est rien , ce petit passage , et pourtant ça nous charmait , nous autres, les amoureux fervents de la langue française, amoureux jusqu'à la passion , amoureux jusqu'au délire de la plus belle langue et de la plus difficile que les hommes aient parlée depuis les jours glorieux de Périclès et d'Auguste. Une dissertation grammaticale, vingt jours après la révolution de Juillet! On ne sait pas à propos de quelle loi , on ne se souvient que de la remontrance, et pourquoi donc M. Viennet, qui est un bel esprit de l'Académie, a-t-il défendu le mot de suite? Si j'eusse été consulté, je me serais rangé à l'avis de M. Charlemagne.

Voyez cependant comme on devient immortel à peu de frais, pour peu que Ton touche avec respect aux lois du beau langage. — Certes , M. Charlemagne n'avait aucun droit à se trouver en celte rhétorique, et l'y voilà pourtant. Avoir son nom inscrit dans le présent livre, à coup sûr ce n'est pas grand'chose J et pourtant ça vaut mieux que le silence absolu. Pauvres grands hommes de la politique et du gouvernement qui n'avez été que cela toute votre vie, il faut vous plaindre et vous pardonner ; vous étiez posés à la tête des afi'aires humaines , vous touchiez au gouvernail du grand navire, vous étiez une force, un conseil

et, contents de vous-mêmes , dédaigneux de tout le reste, enflés par tant de vents favorables, à peine aviez-vous un regard

pour les petites gens qui faisaient, au-dessous... au-dessus de vous, de rhumble prose ou de petits vers. «Qu'es^ce, à tout prendre, un poète, un rêveur, un juré poseur de diphthongues, un journaliste? Ah fi ! comparé à moi le ministre, à moi le conseiller d'État, à moi le secrétaire général , à moi le pair de France, à moi le député? Songe-creux en dehors du mouvement politique 1 Esprits qui n'ont jamais compris l'esprit politique; l'esprit politique qui est depuis quarante ans l'âme des sociétés modernes ! » Ceci dit, ces messieurs, d'un coup d'épaule, en passant, adressaient au poète, à l'artiste, un petit signe d'amitié et de protection. Par la sambleu ! Il faut bien, de temps à autre, encourager ces gens-là.

Voyez pourtant ce qu'elles sont devenues, ces puissances qui ne sont pas sorties du sein même de la littérature française ; où sont- ils ces noms illustres des gouvernants à la suite des grands écrivains? Là, tout de suite, et de suite essayez de vous rappeler quelqu'un de ces hommes dont la voix était comptée à si haut prix? Ils sont morts avec l'esprit qui les animîiit , ils sont tombés dans l'abîme du silence, après avoir prononcé çà et là des discours-ministres? Leurs discours-ministres, leurs discours bonnets-rouges ou leurs discours-cordon-bleu que sont-ils devenus, à cette heure? où les retrouver ces jouets de la tempête et des vents du nord ? Dites-moi leurs noms, dans les deux partis qui se sont heurtés l'un l'autre jusqu'au jour suprême, jusqu'au maîtrejcur où toutes ces têtes ont été courbées? Vous hésitez , vous cherchez ces noms-là dans votre mémoire oublieuse ; allons, courage, et nommons-en quelques-uns, moins bons grammairiens que M. Charlemagne : — Ils s'appelaient, en ce temps-là, M. Lebœuf, M. Berger, M. Cunin-Gridaine, M. Ganneron, M. Félix Real, M. Bernard (de Rennes), M Félix Bodin, M. Marchai, M. Boissy-d'Anglas, M. d'Estourmel', M. Jacqueminot, M. Bailliot, M. Gillon, M. de Bricqueville, M. Clément ( du Doubs), M. deLa&-Casesfils,M.Jars, M. Pavée de Vandœuvre, M. Lafond , M. Delalot. J'ai vu le temps où l'on disait : a M. Delalot vient d'arriver à Paris. »

Voilà pour les conservateurs illustres; quant aux hommes de l'autre parti, les noms célèbres, les noms politiques du camp opposé ne sont guère restés davantage dans le souvenir de leurs contemporains, ou bien si quelques-uns de ces noms vides et sonores ont résisté plus longtemps, c'est que les hommes qui

les portaient ont été exposés à plus de vicissitudes. En voici la liste, et voyez cependant quel oubli, déjà profond, s'étend peu à peu sur ces hommes qui ont soulevé tant d'épouvantes, qui représentent tant de luttes, tant de captivités, tant de douleurs... cette liste est prise sur la liste même des défenseurs que s'étaient choisis les accusés d'Avril :

Antony Thouret; André Imberdis, avocat; Michel de Bourges, avocat; J. Morand ; A. J. Coralli ; Trinchard; Aiguebelle, d'Auch, avocat ; Jules Bernard ; L. Vaintré ; Auguste Comte ; Emile Lebreton, avocat; Simon Boupain; Joly, ex-député, avocat; Marc Dufraisse; A. Bravard, avocat; David de Thiais, de Poitiers; E. Martinault ; T. Fabas ; L. Vasseur, de Grenoble ; L. Latrade ; E. Caylus ; L. Rouet ; Vimal Lajarrige ; H. Peston, de Tours ; Jules Leroux; A. Hauterive; Hadot-Desages ; Savary fils; Robert, d'Auxerre; Pance; Fenet, avocat; Ferdinand François; Martin Bernard; Dupont, avocat; L. Virmaître; Leducq, d'Arras; Chevalier; Gibaud, de Dôle, avocat; Benjamin Vignerte; Voyer-d'Argenson, député; Laurent, de l'Ardèche; Devielbanc, avocat; H. Fortoul ; Baunes; Woirhaye, de Metz ; Dornès, de Metz; Emile Bouchotte, de Metz; Saint-Romme, de Grenoble; Saint-Ouen , de Nancy; Ch. Ledru , avocat; Boussy, avocat; Briquet, avocat; Moulin , avocat ; Franque^ avocat ; Gervais, de Caen, détenu à Sainte-Pélagie ; Thibeaudeau ; Vergés, de Dax ; Frédéric Degeorge, d'Arras; Demay, officier, de Dijon '.

4. « Lettrés! vous êtes l'élite des générations, rintelligencedes nrïultitudes résumée en quelques hommes, la tête même de la nation. Vous êtes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir spirituel, redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre responsabilité , n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez vos aïeux, et ce qu'ils ont fait ; car vous avez pour ancêtres tous les génies qui depuis trois mille ans ont guidé ou égaré, éclairé ou troublé le genre humain. Ce qui se dégage de tous leurs travaux , ce qui résulte de toutes leurs épreuves , ce qui sort de toutes leurs œuvres, c'est l'idée de leur puissance. Homère a fait plus qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a c^lmé l'Italie après les guerres civiles; Dante l'a agilée; Lucain était l'insomnie de Néron; Tacite a fait de Caprée le pilori de Tibère. Au moyen âge, qui était, après Jésus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes a détruit la chevalerie ; Molière a corrigé la noblesse par la bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse ; Corneille a versé l'esprit romain dans l'esprit français; Racine, qui pourtant est mort d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du théâtre;

Vous le voyez, dans l'un et Tautre parti, quiconque n'a pas tenu la plume ou brillé par la parole est déjà plongé dans un abîme ! Ils sont aussi oubliés ceux-ci que ceux-là, oubliée l'attaque, oubliée également la résistance. 0 misère de ce travail politique I 0 vanité de ces dévouements et de ces ambitions en sens inverse ; inutiles labeurs, travaux stériles, ambitions vaines, colères effacées, violences perdues, et songer que M. Clairville, assis sur les ruines de Carthage, les pieds dans le marais de Minturnes, chante en ce moment, une nouvelle chanson que tout le monde écoute, chacun se disant le nom du chanteur !

Cerie, à voir ce qu'on gagne aux affaires publiques,

Je prends en grand'piiié 1ns hommes politiques,

Qui passent devant nous d'un air si dédaii^neux»

Et qui devraient garder tout ce dédain pour eux;

Pour eux, dont le cœur vide obéit à la tête.

Dont le deuil est si long, et si courte la fête.-

Pour eux, tristes jouets de l'aveugle destin

Qui , sur leurs gradins verts, vient les prendre un malin ,

Les porte à la fortune avec un tour de roue.

Avec un autre aussi les jette dans la boue ;

Papillons qui s'en vont d'un vol précipité.

Se brûler au flambeau de la publicité ;

Puis traînant l'aUe , vieux, dans une solitude.

Se plaignent des partis et de l'ingratitude !

Leà dieux Lares sont tout et le Forum n'est rien. Pour moi qui place l'homme avant le citoyen. Fi de l'ambition, vieille à l'humeur grondante, Épouse que l'on prend quand on n'a plus d'amante, Quand aux émotions qui l'avaient tant charmé Le pauvre cœur humain est tout entier fermé.

Ami , l'amour de Dieu , de l'art, et de la femme Est le seul aliment digne d'une belle âme; Celui qui ne sent pas, au midi de ses jours, Habiter en lui-même un de ces trois amours,

on demandait au grand Frédéric quel roi il craignait en Europe, il répondit ; Le roi Voltaire. Les lettrés du xviii« siècle. Voltaire en tête, ont battu en brèche et jeté bas la société ancienne; les lettrés du xix« peuvent consolider ou ébranler la nouvelle. Que vous dirai-je enfin ? le premier de tous les livres et dn tous les codes, la Bible, est un poëme. Partout et toujours ces grands rêveurs qu'on nomme les penseurs et les poètes se mêlent à la vie universelle, et, pour ainsi parler, à la respiration même de l'humanité. La pensée n'est qu'un souffle, mais ce souffle remue le monde, d

Est mauvais à mon sens , et fût-il populaire , Je le tiens enfanté dans un jour de colère. Et je ne voudrais pas, pour son fragile bien, Porter dans ma poitrine un cœur comme le sien.

Certes, voilà de beaux vers. On en faisait de. pareils, et en bon nombre, huit jours après la révolution de Juillet. M. de Lafayette lui-même, héritier de la politesse d'un régime qu'il avait détruit, semblait avoir enseigné à la révolution de Juillet, qui s'était réfugiée à son ombre, l'urbanité, la politesse et cet art merveilleux de tout dire, même les choses les plus amères , sans soulever ces orages parlementaires si peu dignes de la modération d'un grand peuple. Ils ne savent pas ce qu'ils font les orateurs turbulents, . lorsqu'ils jettent le feu et la flamme; ils ne savent pas combien de peurs ils soulèvent, que de dégoûts ils donnent aux gens les mieux disposés pour leurs doctrines, et quel grand tort dans ce beau et bon pays de France, un homme mal élevé peut faire à une bonne cause. M. de Lafayette savait cela très-pertinemment, il l'avait appris de bonne heure à l'école du meilleur monde, et par contraste, au milieu des plus horribles excès de la multitude ivre à la fois de paradoxes et de sang humain.

Non-seulement la révolution de Juillet reconnaissait, pour ses maîtres, l'historien, le philosophe, le révolutionnaire grand seigneur, et tous ces beaux esprits sortis de la phalange hardie et railleuse que l'ancien Globe avait élevée au milieu des disputes littéraires et philosophiques ; il se trouvait aussi , par un concours étrange, que l'Espagne obéissait à un poète tragique, à Martinez de la Rosa *, pendant qu'un jeune poète venu de l'Orient, Reschid- Pacha, représentait le descendant de Mahomet à la cour du roi de France, et que l'Hetmann des cosaques, le prince Petopoff, traduisait en langue calmouque , les poèmes d'Évariste Parny.

1. M. Martinez de la Rosa a fait jouer, à Paris, sur le théâtre de la Porte- Saint-Martin , un drame historique intitulé : Aben Humeya , ou les Maures sous Philippe II. Celait le fruit des loisirs d'un exilé, c'était Touvrage d'une plume inspirée et d'un cœur généreux. Au reste, il avait bien le droit, cet homme-là, d'être à la fois un homme d'Étal et un pofite. Jeune homme, il avait combattu de toutes ses forces l'inquisition d'Espagne, et les hommes de l'inquisition l'avaient envoyé, chargé de fers, aux presidios, disons le mot en français, aux galères de Geuta, sur la côte d'Afrique.

Certes, je ne suis pas curieux , mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenue cette élégie en langue calmouque :

Ah ! si jamais on aima sur la terre, Si d'un mortel on vit les dieux jaloux, C'est dans le temps où crédule et sincère J'étais heureux, et l'étais avec vous.

Tous ces hommes généreux avaient ceci d'excellent, ils croyaient à la liberté de Tesprit humain , ils le savaient fécond , hardi , primesautier, et de ces qualités qui ont leur danger ils ne s'inquiétaient guère. Ils se disaient que si les révolutions politiques sont permises, à plus forte raison les révolutions liltéraires; ils avaient du respect, ils n'avaient pas d'idolâtrie; ils estimaient l'audace ; ils honoraient la jeunesse en toute chose ; eux-mêmes, ils n'étaient pas assez vieux et assez rivés à la tradition littéraire pour s'étonner de l'éclat, de l'image et des passions du style, et cela leur plaisait, aux heures où quelque accident les chassait des affaires, d'assister aux efforts de la langue nouvelle ; ils aimaient ce mouvement inconnu , ces bruits nouveaux, cette lumière éclatante ; ils aimaient ce tissu fait de main de maître, et cette trame obéissante à tous les caprices, à tous les instincts, à toutes les curiosités de l'ouvrier :

Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis.

Ils avaient été (ils l'étaient encore) autant de révolutionnaires : celui-ci dans sa chaire éloquente , celui-là dans ses livres tout remplis de découvertes étranges, celui-là au barreau, cet autre au théâtre, sans compter l'Académie et la tribune, où chacun de ces hommes, à son tour, avait été traité de révolutionnaire et de novateur. Révolutionnaires, ils se vantaient de l'être, et quand on leur parlait des anciens, ils disaient comme Pline le Jeune que c'était beau et antique, la révolution : Pulchrum et antiquuml Demandez à M. Guizot s'il n'a pas été un révolutionnaire, à M. Thiers s'il n'a pas été un novateur, à M. Cousin demandez-le, et le demandez à M. Villemain lui-même. Ils ont été, chacun dans sa sphère, des révolutionnaires ardents, passionnés, convaincus ; ils servaient un roi qui avait touché lui-même à

la révolution et qui s*en faisait gloire ; fils du mouvement, ils ne reniaient pas leur père, et ils allaient en avant, laissant marcher quiconque était destiné à se pousser, d'un pas ferme, dans cette carrière heureusement déblayée du despotisme, des préjugés et des mauvaises mœurs du passé.

Le siècle était jeune encore, il était plein d'espérance, il comprenait tout ce qu'il avait à rétablir, à défendre, à fonder. Il avait foi en lui-même, il croyait à l'avenir ; il ne craignait pas les barbares, il était trop voisin de la terreur; il ne craignait pas les fanatiques, il était trop proche de Voltaire; il avait apporté, en naissant, les meilleures qualités bourgeoises : l'intelligence, l'activité, le bon sens, un grand amour pour celte douce liberté qui est un si bon chevet à reposer une tête bien faite; il aimait l'enthousiasme et il s'en défait; il avait des vices dont il rougissait et des vertus dont il ne se vantait pas; il ne haïssait pas la poésie et son travail , il aimait à outrance les félicités oisives de la fortune; il était croyant, mais il voulait croire, à ses heures et en toute liberté de conscience ; le reste du temps, sa raison naturelle lui suffisait, et l'on ne voit pas trop qu'elle lui ait mal profité jusqu'à ce jour.

Dans cette arène ouverte au mérite , au talent , à l'inspiration , c'était, comme dans un tournoi auquel assistait la France entière, à qui prendrait sa part du champ et du soleil. Ils arrivaient tous, les connus et les inconnus, attirés par cette passion pour la gloire et ce besoin de renommée. Au commencement d'un règne, c'est beaucoup, peur un écrivain, d'avoir une date, et de pouvoir dire comme à Louis XIV disait Despréaux : « Je suis venu au monde un jour avant Votre Majesté, pour raconter les merveilles de son siècle ! » A peine arrivés, ils se mettaient à l'œuvre, et c'était chaque jour un poème inespéré, un poète inattendu. On en voyait qui n'avaient pas vingt ans, et qui s'en venaient, à pied, du Berri, leur patrie, apportant dans leur valise à peu près vide, Indiana, et yalentine. On en voyait un autre qui écrivait, un beau jour d'automme, une simple nouvelle, V Enfant maudit , et cet homme inconnu la veille, en dépit de cinquante volumes déjà publiés, devenait le lendemain célèbre, à ce point que son passé Httéraire cédait la place absolument à tous les chefs-d'œuvre qui allaient venir, sans que personne, amis, ennemis, nomenclateurs,

personne, excepté ce bon M. Quérard * une créature envieuse, malveillante, mal renseignée et déplaisante s'il en fut, se voulût souvenir que M. de Balzac s'était appelé Horace de Saint-Aubin.

Un autre jour, dans cette même arène, et sous le même sceptre accourait l'enfant gâté de la poésie et de la fantaisie, un jeune homme à qui la muse avait dit dès le berceau : Tu seras Marcellus. Celui-là venu le lendemain des Harmonies poétiques (un chef-d'œuvre entre deux tempêtes, mais la tempête a fait grandir ce chêne irrité par l'obstacle ! ) il chantait tout simplement Tamour et les enchantements de la jeunesse; il racontait au printemps, les contes d'Espagne et d'Italie; il était plongé dans le premier ravissement du poète écouté, un ravissement voisin du délire auquel on ne peut rien comparer dans les extases d'icibas. Oh ! la belle heure et le beau moment pour commencer à être célèbre! On était reçu comme une espérance; on était le bienvenu, du salon à la mansarde; on avait un auditoire assuré, même sous les lambris des royales Tuileries où tant de princes enfants et tant de jeunes princesses, éclatantes de beauté, de jeunesse et de génie, étaient attentifs à tous les bruits du peuple des artistes et du monde des poésies. Heure en effet propice, moment choisi et partout, et de toutes parts!

Dans l'Église, il y avait des orateurs qui tenaient suspendu, à leur lèvre élo^quente, un auditoire ému et charmé de cet écho des Églises d'Orient. Dans les écoles, il y avait, pour remplacer les trois maîtres, un jeune professeur d'une vie aussi correcte que son style, un orateur calme, un sage de sang-froid , un grand esprit qui volontiers se cachait pour ne montrer que du bon sens, un de ces rares courages civils qui résistent à la popularité même ; applaudis, soudain ils s'arrêtent et se demandent avec inquiétude s'ils n'ont pas dit une sottise? « A moi, prudence î à moi, sagesse ! » Tel est le fond de leur prière quotidienne.

Ames tendres, cœurs généreux sous une rude écorce, ingénieux conteurs d'une élégance exquise, sous une apparence rustique ! Hommes qui n'ont jamais été jeunes gens et qui ne seront jamais des vieillards, ils ont eu tout de suite quarante ans, et dans la belle et féconde année oii tout mûrit, où tout est mûr,

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