I. Uiviftciue vidcbit
PîTmixIn» lirroas et ipso vidrblliir lllis.
de rbommc d'Ëtat : le mépris pour les mensonges, pour les injustices et pour les violences de la politique *, et véritablement ces violences coupables, il faut les regarder un instant afin de s'en rendre compte au besoin, et passer outre. Elles ne sont pas dans l'âme et dans l'esprit de cette nation, ces violences malséantes.
A l'heure où ces farouches sautaient de joie à la mort de M. de Lafayette, où la mort du général Lamarque était le signal d'une émeute, il y avait dans Paris une insurrection d'écrivains nouveauvenus qui ne pouvaient pas suffire à tous les contes, à tous les romans, à toutes les nouvelles de la consommation quotidienne. On publiait, en ce temps-là (en huit ou dix tomes, s'il vous plaît), les Contes bruns, les Contes roses, le Livre des jeunes femmes, le Livre des très-jeunes femmes, à la Brune, à Minuit, entre Chien et Loup, et sous le moindre prétexte ; pour avoir été soldat, marin, médecin, étudiant, homme d'État, jeune fille ou veuve, plus ou moins veuve de la grande armée, on se trouvait en droit de publier les mémoires et les impressions de sa vie, et toutes ces choses se lisaient peu ou prou, tant la calme lecture était un grand besoin après toutes ces agitations de la rue. On lisait pour lire, on lisait pour oublier ; on lisait les petits écrivains j ustement parce que les grands écrivains étaient en marche ; le nombre des lecteurs est considérable que M. de Balzac a donnés à ses confrères.
Tel jeune homme, à lire les Odes et Ballades, se trouvait poè'te .• «Et moi aussi I » se disait-il. Nos souvenirs ont conservé des pièces charmantes, écrites sous la vive et première impression de Joseph Delorme. Écoutez, par exemple, ce sonnet charmant (Joseph Delorme avait remis le sonnet en rare et difficile honneur, et dites-moi s'il n'est pas dommage que ces choses-là se perdent et disparaissent à tout jamais, comme un article de journal?):
Mon àme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir ; aussi j'ai dû le taire, Et celle qui Ta fait n'en a jamais rien su.
1. Un jeune homme, en 1830, disait au général Lafayette : — Au moins, général, faites un exemple, livrez-nous M. de Poiigiiac. — Mon enfant, reprit le général, ne tuons personne; j'ai été guillotiné quatre fois, pour ma part !
Hélas j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j'aurai, jusqu'au bout, fait mon temps sur la terre ,
N'osant rien demander, et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,* Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sous ses pas.
A l'austère devoir pieusement fidèle.
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:
« Quelle est donc cette femme? » et ne comprendra pas!
Cette langue est belle, cette passion est vraie, il y faut croire ; Tauteur de ce sonnet sans défaut^ est mort à vingt-cinq ans, au moment où il allait prendre sa place au soleil, il s'appelait Félix Arwers.
Dans cet amas de livres qui ont occupé la frivolité des premières années et qui remplissaient les intervalles des grandes choses, quand rien ne sortait du jardin, que dis-je? du Parnasse de la rue de Vaugirard (le petit jardin était une dépendance de cette maison cachée et mystérieuse où madame Scarron élevait en silence, et songeant ù l'avenir, les enfants doublement adultérins du roi Louis XIV et de madame de Montespan), il faut placer dans le monde oisif des écrivains et des lecteurs, chose très-recherchée en ce temps-là, toutes sortes de fièvres, d'obscénités et de gémonies. Ce fut l'heure où M. Vidocq, par exemple, écrivait ses Mémoires, et sur toutes les murailles, dans un cadre entouré de chaînes et de carcans, vous pouviez voir annoncés en toutes lettres : les Mémoires de M, f^idocq, digne pendant d'un livre intitulé : le Dictionnaire des supplices, a dédié au barreau de Paris , » par un nommé Saint-Elme ; et nous relevions en riant , dans ce beau texte, une faute d'impression — c'est au bourreau de Paris, disions-nous, que M. Saint-Elme a dédié son livre.
En ce temps» là quiconque avait été non pas quelqu'un (Si vis esse alîquis ^ dit le poète), mais seulement quelque chose : un tambour-major, une servante des Tuileries, un munitionnaire général, écrivait impudemment ses mémoires, impunément et impudemment, à la façon de ces incroyables personnalités qui se font, elles-mêmes, sans que personne les en prie, et de leur plein droit, le centre du monde.
A les entendre, ils ont créé, ces héros de l'écritoire, le monde en moins de six jours, et ils ne se sont pas reposés le septième jour. « Écoutez-moi. Je vais vous raconter ma vie en vingt tomes. — Je suis né en tel endroit, tel jour, de parents riches mais honnêtes; rien n'était si beau à voir que ma mère, et rien de plus beau que mon père : on dit que je suis leur image vivante ; elle était fille de roi ; il était fils de prince ; on dit que c'est elle qui a bâti Ninive, et que c'est lui qui a gagné la bataille d'Arbelles. La reine de Saba fut ma nourrice, un nommé Bossuetfut mon précepteur, avec Aristote pour sous-précepleur. A quinze ans j'étais déjà un grand homme, et je dînais chez M. Ouvrard , qui a laissé des Mémoires oii il n'est guère plus question de moi , qui vous parle , que si je n'avais pas existé. »
En effet, dans tous les mémoires mâles de cette époque, il est question de M. Ouvrard. Hommes d'État, écrivains, conspirateurs, capitaines, évéques et magistrats, ils ont connu M. Ouvrard, ils ont emprunté de l'argent à M. Ouvrard; plus d'un même a oublié de rendre à M. Ouvrard l'argent prêté. Ainsi,' pendant vingt volumes, ces messieurs courent après la fortune, et s'ils n'y arrivent jamais, c'est que la gloire les empêche de toucher le but. Beau rêve , et toujours ce beau rêve se termine par un tableau des Cent-Jours, et par l'histoire de la Charte de Saint-Ouen; les plus enragés poussent la complaisance jusqu'à nous raconter la mort du général Foy. Après quoi , l'auteur rentre dans la retraite, ou bien se couche dans la tombe avec son livre, d'où il ne sortira (l'auteur) qu'au jour de la résurrection universelle. — Jinsi soit'il!
Mais voici bien une autre épreuve. Les femmes de la Restauration, voyant que messieurs leurs maris se faisaient, à eux-mêmes ces magnifiques oraisons funèbres, imaginèrent de leur côté, d'aller sur les brisées de ces messieurs. N'avaient-elles pas , en effet, de bien magnifiques souvenirs? N'avaient-elles pas vu passer, sous leurs yeux éraillés à la lueur des bougies, tant d'armées et tant de grands hommes? A leurs pieds, oui, à leurs pieds, aujourd'hui quelque peu caducs, s'étaient précipités tous les traîneurs de sabre de quelque importance, et elles leur avaient distribué . tant bien que mal , quelques menues faveurs dont ces messieurs ne se souvenaient plus.
Ainsi furent enfantés de nos jours, j)lu8 de cent mille volumes féminins remplis des plus véridiques révélations , dans lesquels l'esprit le plus prévenu, ne saurait découvrir la plus petite tache contre Thonneur, contre la morale publique ou privée, contre les plus saintes lois du foyer domestique. Non ! parmi toutes ces Vestales de l'histoire, c'est à qui n'a pas voulu des hommages de Sa Majesté l'empereur et roi , c'est à qui aura repoussé les billets doux du roi Murât ; et le prince Eugène donc , comme il a été traité parées dames? Pauvre empereur! malheureux rois! Ils n'ont trouvé, en leurs chemins, que des rebelles ; ils ont renversé plus de trônes qu'ils n'ont touché de cœurs; les royaumes armés ne leur résistaient pas, les princesses de leur création leur résistaient ! Fi ! vous dis-je, un empereur !
Après les femmes historiques, comme elles s'appelaient, vinrent les femmes de salon, comme on les appela. La femme do salon est un être peu défini; cet étre-là vit à la lueur des lustres, an bruit que font les pianos et les danseurs; elle vit de médisances adorables, de calomnies innocentes, d'une galanterie qui ne dépasse pas l'épiderme. Elle ne marche pas, elle reste assise ; elle ne va pas, on vient i\ elle; elle n'écoute pas, elle parle; elle passe ainsi vingt-cinq ou trente belles années, les plus belles, dans cette nonchalance occupée ; au-dessous d'elle , à côté d'elle, audessus d'elle, les amours vont leur train, les alliances se contractent, les jeunes gens se marient, les enfants viennent au monde, les vieillards meurent, les ambitieux s'élèvent, les poètes et les artistes se révèlent au monde attentif, sans qu'elle daigne ou sans qu'elle puisse prendre sa part de ces joies, de ces douleurs.
Que voulez-vous, n'est-elle pas la reine des salons, et peut-elle dépasser certaines limites, aller plus loin que le canapé où elle est assise, plus loin que le piano d'Érard où elle roucoule, plus loin que la chaise ou le fauteuil qui lui servent de garde du corps? Non, non. l'honneur le veut, elle restera, jusqu'à la fin, dans les froides limites de cette convention.
Cependant, comme je vous le disais tout à l'heure, on a vu môme des femmes du monde écrire leurs Mémoires à leur tour. (Vêlait la mode, et elles voulaient olM'ir à la mode. xMors (liesse mirent à se souvenir de toutes les futilités lamentables qu'elles avaient dites ou qu'elles avaient entendu dire. Ces tristes pages, m. 7.
448 LITTÉBATUBB DRAMATIQUE.
écrites dans le style des marchandes de modes de la rue Vivienne, se traînèrent comme elles purent, à travers tout cet ennui. De ces dames qui ont ainsi radoté , nous en savons une qui a écrit quatre gros volumes , tout exprès pour nous dire que , dans une vie très-longue et passablement agitée, elle n'avait jamais perdu... que sa pantoufle. Et même cette pantoufle était restée suspendue à quelque liane du désert ! Pantoufle pour pantoufle, j'aime mieux celle de Cendrillon ; au moins quand la jolie petite chaussure est perdue, c'est un beau jeune homme qui la trouve en son chemin et qui en fait son profit.
Notez bien que plus la dame était avariée, et plus la dame était méchante, et que cette méchanceté même était un sujet de contentement pour le libraire et de bonne humeur pour le lecteur. Plus il y en aura d'appelés et plus de piqués au vif, plus la foule sera contente; le lecteur aime la médisance, il se plaît à la calomnie. Même les gens insultés dans ces petits livres s'en font les propagateurs, soit que leur petite vanité y trouve son compte, soit que le voisin , plus maltraité que vous-même, vous console de ces mauvais traitements. On subit le coup d'épingle assez volontiers, pourvu que voisin soit frappé d'un coup de canif.
11 n'est donc question, dans le grand monde de ce temps-là, que des Mémoires de madame de V***. — Les avez-vous lus, ma chère ? c'est une horreur ! On prétend que madame d'A*** n'a pas moins de quarante ans ! — Et ce pauvre M. de B***, comme il est traité ! Et le colonel K***, il a trahi à Waterloo ; et la baronne de F***, la fille d'un épicier ! et le grand docteur ***... ignorant au premier chef, il a empoisonné vingt hommes d'un seul coup! Et la petite de R***, il paraît qu'elle n'est pas mariée avec M. de R***. -- Avez-vous lu le chapitre xi, où il est parlé de l'influence du corset sur la beauté? En voilà des cruautés ! Je ne sais pas comment la petite P*** se peut montrer en public 1 »
Ainsi l'on parle des Mémoires de madame de V***, et le moyen, pour un livre ainsi fait, de ne pas réussir?
La plupart du temps il arrivait même que l'auteur de ces mémoires prêtait tout bonnement son nom au libraire, et le libraire, à bas prix, se chargeait de fournir à madame une telle^ ses mémoires tout dictés et tout écrits. L'habile éditeur avait à ses ordres une douzaine de faiseurs, qui ne se gênaient pas
pour raconter à tout venant, la vie et les aventures de M, le maréchal un tel , de madame la duchesse une telle; on y allait sans gêne et sans façon avec ces messieurs et ces dames. — Ils fournissaient le poisson, les faiseurs fournissaient la sauce ; et c'est pourquoi , lorsque par malheur et par hasard vous avez lu deux ou trois de ces livres insipides , vous trouvez qu'ils se ressemblent tous. Quoi d'étonnant? ils sortent de la même fabrique.
A cette fabrique on doit, ou peu s'en faut, les Mémoires de Bourrienne , les Mémoires de Constant^ les Mémoires d^Antomarchi et les Mémoires du mameluck de l'Empereur, les Mémoires de madame Dubarry et les Mémoires de Fleury, Madame de Genlis, qui a fait, elle aussi, ses mémoires, et d'insipides mémoires de vieille femme, épuisée, anéantie et ridicule, a du moins écrit, elle-même, ses propres mémoires. Avec cette rage de mémoires, un homme de beaucoup d'esprit écrivit pour le Théâtre Français une comédie intitulée : les Mémoires de la marquise de ^***, que jouait madame Desmousseaux avec cette verve qui n'épargne rien. Ëtail-elle assez amusante à voir lorsqu'elle abjurait ces infâmes volumes des vieilles femmes qui se font hommes de lettres afm d'utiliser la lie et le râle de leurs amours! On eût dit, à la voir s'indigner ainsi, que madame Desmousseaux avait fouillé dans un cabinet de lecture pour en relire quelques-uns, de ces affreux volumes tout souillés de taches de suif et de pommade, délassement de l'écurie et de l'antichambre, moitié fumée et moitié cheveu, pages souillées par tous les sales doigts, où il est question de beau monde, de beau langage, de belles manières, où sont inscrits les plus grands noms du plus noble faubourg, et alors, dans son indignation contre cet infect plaisir, madame Desmousseaux avait créé le rôle et les mémoires de madame de ^***.
Le chef-d'œuvre de ces publications honteuses et de ces livres hideux dont se repaissait un public imbécile, et ma foi , tant pis pour lui ! ce fut un livre intitulé : Mémoires de la Contemporaine; oui, la vie entière de cette horrible et sale créature qui s'est appelée un instant : la Contemporaine, La contemporaine de quoi? et de qui la contemporaine'^ Elle était, ô misère! la contemporaine des sergents-majors et des goujats de la grande armée ; et s'il y a jamais eu une femme obscène à qui Ton ait pu
420 LITTËRATURB DRÂBIATIQUB.
dire : cache-toi ! certainement c'était cette femme-là. Elle régnait dans les printemps de 1804 , et ces vainqueurs l'avaient aimée un instant, le temps de boire un verre de chenick, en passant d'une armée dans une autre armée! — Elle était Ijorrible à voir; elle était immonde, tout embarbée et toute pelue, avec ce rapiécé et ce réchauffé du vice forclos que nulle palette ne saurait rendre, et comme dit le satirique d'un homme, à plus forte raison d'une femme innocente :
Ah ! malheur à celui qui laisse à la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond ; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Bientôt ce premier clou sous la mamelle gauche est un ulcère, et ce visage est une plaie. Au lieu de la cacher, cette femme-là montrait sa plaie ; elle avait vécu de vol , do prostitution et d'espionnage, elle s'en vantait en douze volumes in-8°, la malheureuse ! Et non-seulement elle vantait ses propres obscénités, mais encore elle en inventait d'étranges, d'inconnues, et elle avait des hommes à ses gages qui lui en prêtaient de leur invention. Elle fit, je l'avoue, un certain bruit, cette malheureuse, entre les premiers romans de George Sand et les premiers poèmes de M. Alfred de Musset; Paris s'arracha ces livres fangeux jusqu'à ce qu'enfin, toute vieille et ridée, elle mourut dans sa dernière patrie, un hôpital. Ce fut pourtant pour avoir de l'argent qu'à l'âge de soixante ans, qui pesaient sur sa tète abominable, cette malheureuse se mit à étaler ses oripeaux et ses fantaisies, comme on fait des haillons dans l'enceinte du Temple.
A soixante ans, la hideuse créature, elle s'est regardée de la tète aux pieds, et comme elle n'avait plus rien à faire, elle s'est mise à faire son portrait plus bas que le buste, à grands traits, et je vous jure, sans complaisance. Ne descends pas de carrosse tes pieds joints, dit un sage proverbe ; mais elle avait passé l'âge où Ton se rappelle ces précautions salutaires, et de ce char de triomphe elle était descendue comme elle y était montée, au hasard ; puis son grand plaisir avait été de voir disparaître dans le
LITTÉRATURE DRAHATIQUE. 421
lointain le carrosse doré "qui emportait sa vie emtière — au tombeau ? — à riiôpital !
Chose étrange! cette drôlesse qui ne mentait pas sur son âge et qui ne cachait pas sa corruption, elle mentait sur sa naissance! Évidemment elle sortait de Thôpital oii elle allait rentrer; mais à Tentendre, elle était fille d'un jeune comte polonais qui commença par perdre son château. Ce jeune homme, prisonnier de l'impératrice d'Autriche, enlève la fille de son geôlier, et la pauvre enfant, plutôt que de devenir une comtesse, s'en va ensevelir sa faute dans un cloître. Celle-ci perdue, le jeune comte trouve une noble jeune fille qui s'amuse à épouser le proscrit. De ce mariage est née la Contemporaine, comtesse de père, duchesse de mère, et baronne de mille autres lieux.
Là Contemporaine vint au monde à Florence , sur les bords de l'Arno, dans quelque vieux palais gibelin, mollement bercée par les douces mélodies italiennes, italiennes à ce point que l'enfant savait déjà le latin à un âge oii c'est à peine si l'on parle la langue de sa nourrice; à neuf ans elle citait Virgile, elle montait un cheval hongrois, elle tenait un fleuret comme Saint-Georges.
La Toscane allait s'éprendre d'uûe belle passion pour l'héroïne, quand tout à coup, — par un temps assez froid, — au mois de novembre, la bise soufflant sur l'Arno, il fallut quitter l'éternelle fête de l'Italie, pour aller se perdre dans les marécages de la Hollande. C'est que la Toscane avait eu peur de ce proscrit polonais, qui ne songeait qu'à donner à sa fille une éducation convenable ! Triste voyage! Ces pauvres gens emmenaient deux femmes de chambre et un fidèle Hongrois, fidèle même pour un Hongrois ; ce malheureux Hongrois allait être englouti par les glaces, lorsque le père de la Contemporaine se jeta à la nage pour sauver ce bon domestique. Peu s'en fallut même que la jeune fille ne suivit son père. — Le domestique fut sauvé; mais le digne gentilhomme mourut d'une fluxion de poitrine, le 17 décembre 4787, et, ce qui est plus triste, c'est que, vingt jours après son maître, le domestique mourait à son tour. 4787 la jeune fille avait neuf ans, donc elle était née en 1778. — 4778, et 4835, comptez combien cela fait, non pas sur votre tête. Messieurs ! Dieu vous en préserve, mais tout simplement sur vos doigts.
La voilà seule avec sa mère et ses neuf ans bien sonnés; neuf
ans, c'est un joli commencement de fortune, mais ce n'est pas une fortune. Deux ans se passent, et nous touchons, tant bien que mal, à la première jeunesse. Plus de leçons; nous montons à cheval comme la reine de Hongrie. Ceux qui nous voyaient passer, disaient déjà entre leurs dents: — Sacrebleu (en hongrois)! le joli brin de fille, et nous n'étions pas fâchée de les entendre. Oh ! le bon petit cheval cet arabe de Hongrie ! Un jour il nous jette la tête la première, mais le cœur suivra la tête, justement dans les bras d'un beau jeune homme ; vous pensez bien que des amours commencées à cheval doivent aller à bride abattue, ainsi vont-elles. Quoi donc, à onze ans , à onze ans peu sonnés ? mais qu'y faire? nous ne sommes pas, pour ne pas agir à notre guise, la Contemporaine du tout jeune homme qui gagna la bataille d'Austerlitz ?
En effet, au bout de deux ou trois rendez-vous de l'âge d*or, ce jeune Achille hollandais demande positivement cette main précoce. Qui le croirait? Le jeune homme était riche, jeune et beau; mais son père fut assez ridicule pour hésiter à donner son consentement quand on lui parla de ce mariage. Eh bien 1 cette seule hésitation pensa tout perdre. La jeune contemporaine de l'autre siècle était fière, sa mère aussi; elles auraient voulu que ce père hollandais se précipitât dans une alliance si bien assortie. Bref, si ces dames renoncèrent fièrement au mariage, la jeune fille ne renonça pas à l'amour; au contraire : elle permit à son jeune et beau Van Trois- Étoiles de l'enlever à sa première sommation respectueuse. Aussitôt dit, aussitôt fait; notre jeune demoiselle se lève, tout doucement, à minuit; madame sa mère ronflait en rêvant. Voilà notre enfant hors de pages ; — chemin faisant, elle prie son beau Van *** de lui donner sa main en toute hâte. Van *** ne dit pas non ; ils vont frapper à la porte d'un ministre qui passait pour un bonhomme fort disposé à compatir aux faiblesses du cœur; mais voyez le guignon! le digne ministre était en train de mourir, et il ne devait plus marier personne.
Heureusement qu'en fait de mariage l'intention est souvent réputée pour le fait; ainsi ils pensaient elle et lui, lorsqu'ils furent interrompus par la maréchaussée qui ramena saine et sauve la jeune demoiselle à sa maman. Cependant il était écrit làhaut que M. Van Trois -Étoiles deviendrait l'époux heureux de
la GontemporaiDe. Il y a des gens qui sont nés coiffés!
La lune de miel dura six mois ; ce qui prouve bien que la Contemporaine n'était qu'une enfant en ce temps-là. Mais vint la guerre avec la France, et le jeune Van Trois-Étoiles entendit retentir à son cœur cette chanson de tous les pays :
II faut partir, Agnès l'ordonne.
Laquelle chanson M. Van Trois-Étoiles chantait avec ces variations : Il faut partir, même quand Agnès ne l'ordonne pas. Il était parti en effet, ce malheureux Patrocle, lorsque sa femme voit entrer chez elle des officiers du duc d'York, de vrais Anglais sans façon et sans gène. Ces messieurs se vautraient sur les sofas, lorgnaient insolemment la femme de la maison, et, qui pis est, ils s'emparèrent de l'innocent Van Trois-Étoiles, sous le vain prétexte qu'il veut passer à la France avec sa femme et son épée, c'est-à-dire avec armes et bagages. Que fait la dame? Elle appelle à son aide la dive bouteille, et elle vous enivre les habits rouges de façon à ce qu'ils ne se réveillent pas avant demain. Allez donci A cheval, et partons! Le duc d'York, demain à son réveil, en sera quitte pour avoir au moins un demi-pied de nez.
Malheureusement tous les Anglais n'étaient pas ivres-morts. Une patrouille veillait ; cette brave patrouille rencontre le Contemporain et la Contemporaine ; pour commencer, on vous expédie le Contemporain pour un joli endroit nommé Lutphen, et zest! on vous escamote la Contemporaine dans le fourgon du duc d'York. Ce fourgon était déjà meublé de deux jeunes Briséis, la part du butin. Omnes ut tecum meritis pro talibus,.. Cette fois, la dame était perdue sans ressource. Elle avait contre elle * sa beauté et ses deux compagnes, sa jeunesse et le duc d'York, quand tout à coup passent des soldats français quoique émigrés; d'un revers de sa jolie main, la Contemporaine donne au duc d'York son congé, et voilà la dame au milieu des bons émigrés qui, sans la connaître, et en véritables chevaliers de l'CEil-debœuf, se mettent en quatre pour défendre cet œil si vif et cette main si leste. On se battit longtemps, mais enfin le ciel se déclara pour la bonne cause, et la dame fut remise entre les mains de son mari.
Vous voyez que nos confessions ne sont pas tout d'une pièce ;
nous vous faisons venir l'eau à la bouche, et puis, — bonsoir la compagnie ! la suite au prochain numéro ! A vrai dire, ce mari nous fatigue et nous ennuie ; il n'y a pas grand mérite à s'acharner à ce digne homme ; à chaque instant il se fait prendre comme un niais. Au moins finissons-en avec celui-là, et que s'il retrouve sa femme, eh bien ! ce soit tant pis pour luil Patience, patience, nous voilà au siège de Lille; messieurs les ofiBciers nous trouvent passablement jolie ; l'un d'eux surtout nous regarde à nous faire rougir, et si nous rougissons, c'est que nous l'aimons. A la bonne heure, mais que ne disiez vous plus tôt cet amour-là, Lisette? ne vous souvenait-il pas que vous allez avoir quatorze ans.»*
Et le mari ? Ma foi ! on se soucie bien du n)ari ; nous avons notre nouveau petit capitaine qui nous entoure de ses timides hommages. Bientôt la timidité s'en va, le délire s'en mêle; après le délire viennent les larmes, le repentir. « Zaïre, vous pleurez? » Et de quoi ? et pour si peu ! Oh ! comme la Contemporaine à quinze ans eût éclaté de rire de se voir en larmes, à cette occasion puérile, si dans quelque miroir magique elle eût pu deviner les promesses de l'avenir !
En effet le lendemain de Valmy (nous allons vite en besogne), voici le général de Beurnonville qui s'avise de nous trouver jolie, et qui se permet de nous le dire. Fi donc! un général; nous ne monterons pas si vite en grade, et pour le quart d'heure la graine d'épinards n'a rien qui nous charme. Quant à l'aide de camp du général, nommé Meunier, pour celui-là c'est autre chose.
D'abord il est l'ami de Marescot, le capitaine, et c'est autant de gagné; puis il est plein de respect, ce qui est beaucoup; va pour Meunier ! Mais la femme propose et la guerre dispose : la guerre nous mène à Bréda, où nous rencontrons enfin le général Grouchy, un jeune homme de vingt-six ans, d'une exquise politesse, et qui nous donne une fête! Toutes les femmes étaient à demi vêtues d'une tunique grecque et sans manches, sans manches! aussi le général ne fut pas manchot pour nous applaudir.
Dans cette rencontre à armes courtoises, le général Grouchy ne fit que blanchir ; le maréchal Ney, le brave des braves, devait couper cetlo herbe amoureuse sous le pied de son camarade. — Et pourtant c'est la renommée seule qui dispose Etzelina (un nom d'il y a quarante ans) à une tendresse anticipée.
Elle a vu le visage de Ney dans sa renommée et dans sa gloire, elle Taime par ouï-dire, par l'ouï-dire de la victoire. D'ailleurs notre petit capitaine du prologue, Meunier-Marescot, ou Marescot-Meunier vient d'être tué d'un boulet de canon, et nous envoie dans une boîte funéraire un bracelet et une lettre; puis il meurt, sans se douter, le maladroit, que son dernier bracelet tombera entre les mains du mari trompé et détrompé, car ce digne M. Van *** ne voulait pas croire à son malheur, et il fallut que sa plaintive épouse le lui affirmât, à trois reprises, pour qu'il restât convaincu qu'il avait été trahi tout à fait.
AGn de châtier ce digne homme de sa bénigne confiance, la dame résolut de s'enfuir et de le planter là comme de la chair à canon. — Hn effet la dame s'en va tout droit devant elle, et comme un bonheur n'arrive pas sans un autre bonheur, elle retrouve son cher Marescot! Quel malappris! Marescot n'était pas mort! Mais que le capitaine Marescot s'arrange à sa guise, on Ta pleuré sa suffisance, on n'ira pas s'arracher du coeur un deuil qui s'en va, pour commencer sur nouveaux frais. Nous aussi nous sommes d'avis que Marescot en prenne son parti, et d'ailleurs, qu'il le prenne ou non, nous voilà sous la loi du général Moreau.
Moreau était peu galant et dameret, c'était un brutal qui allait droit au fait, ou bien qui vous disait : Dieu vous bénisse! Il ne dit pas à la dame : Dieu vous bénisse! au contraire il l'emmène à Kehl avec lui, et pour ne pas scandaliser l'armée, il fit d'Elzelina un jeune hussard. La Contemporaine battit la campagne tant que cela plut au général Moreau, puis il l'envoya à Paris en qualité de fourrier pour préparer les logements.
Ici commence celte liste à la don Juan, sur laquelle sont écrits les plus grands noms de nos armées. Quelle revue alors brillante et si triste aujourd'hui ! Tous sont morts. Le général Moreau est le troisième nom inscrit sur la relation des conquêtes et victoires de la Contemporaine. Feu M. le fermier général Beaujon n'était pas plus généreux envers ses maîtresses. Moreau donne à la sienne un hôtel, et surtout le premier châle de Cachemire qui ait été porté à Paris. Ovide eût écrit à ce sujet une métamorphose. Ce brave général s'éprit d'Elzelina de façon à y manger le produit de ses plus belles victoires.
Reine de la mode, arbitre des plaisirs, elle protégeait Elleviou et Talma ; elle avait maison à la ville, maison à la campagne, à Passy, le doux village; elle prenait de toutes mains; elle avait deux noms, son nom de ville, Elzelina, V aimée du général Moreau ; son nom de guerre : madame la générale Moreau ! Moreau remmena avec lui en Italie, toute bottée, et il en fit un lieutenant de son infanterie légère ; puis un ordre du Directoire arriva qui fermait l'armée à ces aides de camp d'un sexe douteux.
Hélas ! le général Moreau avait beau faire, nous n'étions plus au temps du maréchal de Saxe et de madame Favart. Peu s*en fallut cependant que cet habile général ne renonçât au commandement de son armée pour suivre, nouvel Antoine, cette autre Cléopâtre, si coquette, qu'elle l'eût été, même avec l'aspic.
La dame partit, elle renonça à sa part des lauriers qu'attendait son quasi mari ; tout l'état-major s'en vint pour calmer la belle Ëlzelina, mais ce pauvre Moreau 1 il fut aussi peu favorisé dans ses amours que M. de Turenne dans les siennes. La dame était seule, dans sa voiture, chacun s'inclinait au nom de la femme du général en chef, on lui préparait les meilleurs gîtes, on lui donnait les meilleurs chevaux, je crois même qu'on lui eût présenté la clef de la porte des villes sur des plats d'argent, « et le plat aussi » toujours au nom de son mari le général Moreau
La dame n'avait pas fait vingt lieues qu'elle avait trahi le général, non par action, mais par pensée et par omission. Elle pensait... non pas à Elleviou, mais à un autre colonel, au général Ney, dont l'idée revenait toujours dans cette tête folle et pleine de caprices. Elle était comme l'Hermione de Racine. — Sais-tu quel est Pyrrhus? V es-tu fait raconter.,.? Elle ne pensait qu'au général Ney, et pourtant (mais c'était bien une raison pour y tant penser) elle ne l'avait jamais vu. En attendant le plaisir de te voir, mon bel ange à épaulettes d'or, Elzelina, veuve Moreau, fréquentait le beau monde, elle lisait les vers de Parny, et pour une si jeune femme il n'y a pas de quoi se vanter ; elle faisait une visite à mademoiselle Comtat et même à Mole; elle faisait de son mieux pour ne pas trop songer à Pyrrhus, rien n'y faisait, elle le voyait même en songe ; c'était son idéal. — Je ne t*ai point ai- 7né, cruel .'La pauvre dame ne fait pas autre chose ; seulement, pour se distraire, elle imagine un jour de jouer la vraie tragédie, de s'a-
LITTÉRATUBB DRAMATIQUE. 427
breuverde ce rôle d'Hermione, avec Talma pour Oreste, en attendant le vrai Pyrrhus. Savez-vous que c'eût été une belle affiche, en ce temps-là. — dAndromaque^ pour les débuts de madame la générale Moreau. » Ce qui la rassurait dans cette épreuve difficile, c'est qu'elle avait vu applaudir mademoiselle Volnay dans Zaïre.
La belle raison ! Donc on se livre à l'étude ; il me semble même que le plus difficile est fait, puisqu'on sait déjà porter les chlamydes en manches courtes. Enfin, au bout de quelques mois, et quand notre maître de prononciation a prononcé que nous pouvions prononcer les vers français, on vous bombarde la générale Moreau sur le Théâtre-Français. Elle s'habille dans la loge de Monvel. En ce temps-là, c'était déjà comme ça, nous étions si sûre d'être redemandée que nous avions fait faire, à l'avance, un magnifique peignoir garni de dentelles. C'est d'un bon eifet, avouezle l On est en train de se déshabiller, on a déjà dénoué les treeses de ses blonds cheveux, on a dépouillé même la tunique virginale. — Tout à coup des cris se font entendre ; c'est le parterre qui hurle son admiration! Que faire? que devenir? La salle est croulante, il faut obéir! Alors on jette sur ses blanches épaules le premier chiffon qui vous tombe sous la main, une dentelle, des rubans roses, de la broderie transparente, du vent brodé 1 — Ce chiffon-là, du moins pour le théâtre, fut la précaution inutile. Où diable le parterre avait-il donc les yeux ce soir-là? Le parterre siffla à outrance cette Contemporaine qui depuis les a enterrés tous. Bonhomme de parterre ! il nous a délivrés là d'une bien mauvaise ouvreuse de loges; mais en revanche on ne lui montra pas ce peignoir habile et complaisant qui avait été fait tout exprès pour ne rien cacher.
Ce qu'il y eut de sage en tout ceci, c'est que la dame se tint pour sifflée et pour bien sifflée. Pour se consoler, elle envoya son portrait à M. de Talleyrand ! Comment et pourquoi M. de Talleyrand arrive là, on n'en sait rien ; mais puisqu'il a ce portrait, qu'il le garde ; d'ailleurs il n'en veut pas davantage. Au reste, M. de Talleyrand, avec son tact exquis, avait bien jugé qu'en ce moment il ne faisait pas bon se frotter à cette dame. Ne riez pas, la dame se trouvait compromise innocemment dans une conspiration contre le premier consul. Fouché pria madame veuve Moreau de passer dans son terrible cabinet, elle y vint ; elle en fut
quitte pour un peu plus que la peur. Cependant il fallut quitter Paris ; la Contemporaine n'hésita pas. Elle partit pour Marseille, et, chemin faisant, elle revint naturellement à son amour pour le maréchal Ney. C'était son amour de voyage, c'était le château en Espagne de sa chaise de poste ; dès que tintait le grelot d'un cheval, au bruit de ce grelot fatidique apparaissait l'image glorieuse du maréchal Ney. Devinez cependant où nous mènent toutes ces fictions? A Draguignan!
Oui, nous voilà sur le théâtre de Draguignan; du maréchal Ney, nous voilà l'attentionnée d'un gendarme. — Draguignan, qui s'y connaît, applaudit la dame à outrance; toutefois ce grand succès ne suffit pas pour payer les dettes de ces malheureux comédiens, et il fallut que la Contemporaine payât Taubergiste de ses deniers. Toute la troupe était en gage pour sept cents francs, ce qui prouve la confiance sans bornes de l'hôtelier. Touchés de reconnaissance, ces dignes compagnons ofi'rent à Elzelina une place de sociétaire à part entière, et une place dans leur tombereau de Thespis, une vraie charrette. Va pour la charrette ! mais quel chemin pour arriver au cœur du grand capitaine que l'Empereur appelait le brave des braves? Il est fâcheux, pour la bonne renommée du maréchal, que ses nouveaux amours tombent soudain dans une innocence champêtre. Le maréchal Ney devient tout à fait un berger de Florian ; il parle de son amitié fraternelle, et enfin (le général Moreau faisait mieux les choses) il propose à la tragédienne de Draguignan, une place de cantinière! Oh! la bonne folie et pourtant c'était la seule position honorable qui convînt à notre Elzelina !
Alors plutôt que de chanter la chanson de Béranger : Tin! tin! tin! tin! nous nous revirons du côté de M. de Talleyrand ; il a gardé noire portrait, il nous doit un dédommagement, il faut qu'il s'acquitte, — en effet M. de Talleyrand nous donne des papillotes. Chaque papillotte était un billet de mille francs ; or en ce temps-là, nos cheveux étaient si épais et si fins! — Arrive enfin pour la cantinière en herbe, le tour de l'empereur Napoléon luimême. La scène se passe à Milan ; l'empereur, quand il vit ce hussard qui forçait sa porte, appelle à son aide, et la dame s'en revient fort humiliée. Elle en appela à la gloire, de cette défaite, et la gloire répondit à l'appel. Elzelina était à la bataille d'Eylau
LITTËIIATURE DRAMATIQUE. 1 -29
parmi les mourants, au milieu des morts, à la tête des vainqueurs; elle fut blessée; Ney parla de lui donner la croix; on fit plus, on la compara à Jeanne (TArcî — et même, à cette heure encore, le général Jomini est en doute si ce n'est pas la Contemporaine qui a gagné la bataille d'Eylau!
La guerre et la tragédie, Elzelina ne sort plus de ce cercle vicieux; elle aura désormais, pour ses armes parlantes^ le fusil et le poignard. A ses heures perdues elle voyage et elle fait Tamour. Elle colporte de ville en ville son héroïsme et sa déclamation : Gènes, Florence, Pise, les villes principales de l'Italie ont vu passer cette vagabonde ; elle porte en tout lieu cette activité inquiète et maladive qui ne la devait laisser libre qu'au tombeau. Le maréchal Ney est toujours le but auquel elle tend de toutes ses forces, non pas sans s'arrêter à tous les buissons du chemin. Elle raconte, mais il faut qu'elle l'ait rêvé, qu'elle est allée, aux heures les plus cruelles de 4812, chercher le maréchal Ney jusque sur les bords de la Bérésina, et elle ajoute, ce qui rend le récit assez probable, que le maréchal fut très-mécontent de rencontrer cet obstacle auquel il ne s'attendait guère. — Au diable la folle! Elle eût été fouettée et mise au banc de l'armée, s'il y avait eu encore une armée ! Cette fois la Contemporaine fut surnommée d'un triste surnom : « la Renommée volante, — Fama rolaty et nous ne pensions pas, qu'à ce terrible passage do la Bérésina, le maréchal Ney ait montré tant d'esprit que cela !
Mais enfin ce vagabondage... il s'arrête! A force de battre les mauvais sentiers, cette malheureuse arrive à l'abîme. Elle a laissé sur tous les rivages les années de sa jeunesse errante, les roses de sa beauté fanée. 0 malheur! ces belles mèches de cheveux blonds qui portaient les billets dorés de la Banque de France, seront bientôt des mèches argentées. Lui-même, le maréchal Ney, il a beaucoup perdu dans l'admiration d'EIzelina. En ce moment, l'envie la prit d'aller retrouver l'Empereur à l'île d'Elbe. Peut-être était-ce un moyen d'être mieux traitée et de prendre sa revanche de la première rencontre à Milan. Elle part, et, chose étrange! dans cette île si bien gardée elle arrive aussi facilement que si elle se fût embarquée pour le port de Bercy. Napoléon à Tîlo d'Elbe était aussi réservé qu'à Milan même, et il reconnut, d'une façon peu galante, les offres de service de ma-
dame Fama volât. Anlour du héros tombé, étaieot accourus pour partager les ennuis de Prométhée, Cambronne, le général Bertrand / le général Drouot, âmes vaillantes et dévouées, et, Dieu merci, ils ne furent guère charmés d'avoir pour compagne d'un si glorieux exil, madame Famavolat^ et sans tant de compliments, ils la mirent à la porte de l'île d'Elbe.
Mais ça m'ennuie à la fin de suivre en ses misères cette mauvaise fille à confessions! Elle va oii elle peut, laissons-la se rouler et se vautrer tout à son aise. Elle a, dit-elle, visité l'Angleterre; voilà une chance heureuse pour l'Angleterre; elle y a vu lord Byron qui voulait lui dédier un poëme ; elle eût bien fait de demander à lord Byron l'adresse de la contemporaine anglaise Henriette Wilson : ces deux grâces étaient faites pour se comprendre. — La nôtre finit par revenir à son vomissement, c'est-àdire elle revint au théâtre. Ces dames y reviennent toujours, comme à un lieu de délices sans nom et de fêtes sans fin.
Le théâtre, et voilà sa honte ! est le piédestal de ces beautés fatiguées non pas assouvies, filles du fard et du blanc de céruse, enfants de la joie et de la misère, exposées aux baisers et au bâton de quiconque s'amuse, pour son argent, à les aimer ou à les battre. Ainsi, loin de Paris et de Draguignan, elle joua la tragédie à Madrid, et peu s'en faut que le roi Ferdinand VII ne lui ail donné la moitié de sa couronne en priant Ëlzelina de lui enseigner à mériter l'autre moitié. — A Madrid, la Contemporaine assiste au triomphe du duc d'Angoulême, et au supplice de Riégo; puis elle revient à Paris pour la dernière fois, et enfin, elle prononce le mot misère^ elle s'avoue vaincue du temps et de la fortune, elle écrit, chose incroyable! un roman intitulé Corinne! et, chose non moins étrange, les libraires préfèrent à cette Corinne la Corinne de madame de Staël. — La voilà donc vieille et ridée, abominable, et c'est ici que le châtiment commence!
Cinquante ans, c'est bien dur d'arriver là à travers tant de passions! Cinquante ans sans pitié, sans bons souvenirs et sans respects 1 Bientôt vint la maladie , et se montra le mont-depiété , monument funeste dont l'ombre menaçante se prolonge durant le cours de ces existences de fièvre et de mendicité, puis la maison de santé, l'antichambre de l'hôpital, hélas! — Ce fut alors aue M. Ladvocat acheta en bloc, à cette femme, les hontes, les
mensonges, les remords et les souvenirs de sa vie passée; la mode était alors aux souvenirs; tout se vendait. — On fit huit volumes de cette histoire. — Puis Ladvocat voulut avoir une suite, et il envoya la Contemporaine en Egypte ; la malheureuse en revint avec huit longs volumes supplémentaires; mais à son retour l'intérêt était épuisé, quelque chose de nouveau occupait l'attention publique; je ne serais pas étonné que ce quelque chose-là fût Jocko, ou la Girafe. Toujours est-il que le public ne voulut plus entendre parler de cette femme. Elle revint alors on Angleterre, où elle tripota on ne sait quelles lettres, qu'elle voulait vendre, le pistolet sur la gorge ; elle ne vendit pas ces papiers, et personne, la connaissant, n'y voulut croire. — Pour en finir, quelques bonnes âmes charitables lui firent obtenir à l'hospice de Bruxelles le lit dans lequel elle est morte, en bavant !
Triste histoire ! Eh ! c'est l'histoire commune à tous les désordres de l'esprit, du cœur, de la vanité et des sens. De cet éclat, de cette beauté, de ces aventures héroïques, que reste-t-il? Une poignée de cendres dont l'infirmier dispose à son gré.
Cette ignoble femme a pris le soin de laisser d'elle un double portrait. Un sculpteur habile avait fait le marbre d'Elzelina endormie ; elle avait dix-neuf ans alors, elle montrait ses bras, sa taille, ses pieds nus, et le reste. Devéria, bien J3lus tard, en 4828, eut l'horrible courage de dessiner cette malheureuse dans son attirail de vieillesse et de misère. Cette fois la yénus endormie dans les bosquets de Chaillot, est devenue une horrible porlière dont on ne voudrait pas pour tirer un des cordons les plus graisseux de la rue Mouiïelard.
Jeunes beautés de l'intrigue et du hasard, de la mode et du théâtre, de la littérature et des beaux- arts, que ceci vous apprenne à songer, dans vos printemps, que l'automne est proche et que l'hiver n'est pas loin ; rappelez-vous aussi qu'il faut laisser aux grands hommes le soin d'écrire leurs Mémoires; enfin profitez de cette morale, de ce portrait et de cet enseignement, jeunes beautés 1