‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 11 sur 66 · III · texte numérisé non relu

III

lâcheté de la veille, pour les remplacer par des lâchetés toutes nouvelles. Il y avait ce roi qui sortait à pied, son parapluie à la main, et l'assassin qui l'attendait dans l'ombre, le pistolet au poing. Il y avait les radicaux de Sainte-Pélagie qui réclamaient rbonneur d'avoir illuminé, en réjouissance de la mort du marquis de Lafayette , « le représentant de Taristocratle bourgeoise, » et cette lettre de Sainte-Pélagie était chargée de quatre-vingt-douze signatures... une de plus 93 y était!

Le pire des états c'est Tétat populaire.

a dit Corneille. Cicéron avait dit, avant lui, dans le même sens : Mihi nihil unquam popxdare piacttiL

La mort de M. de Lafayette devenue un sujet d'illumination et de joie; on se demande si la chose est vraie? — Elle est vraie : ils ont appelé : un marquis^ M. de Lafayette au cercueil !

Un jour, en 1789, à l'audience publique de M. de Lafayette, un solliciteur se prévalait de ses titres de noblesse. « Monsieur, cela n'est pas un obstacle, » lui répondit-il. Le mot était vrai : si la naissance n'est pas un titre, au moins qu'elle ne soit pas un obstacle ; on peut être un prince et tout ensemble un grand capitaine : le prince de Condé, le vicomte de Turenne. On peut être un marquis et un parfait honnête homme , et pour exemple M. de Lafayette. Il était un honnête homme d'esprit, et d'un esprit courageux qui savait vivre au milieu des révolutions, comme on dit que vit la salamandre au milieu dn feu. La grande distinction de cet homme-là, c'est qu'il n'avait pas de génie ! Que parlez-vous de génie? on a tant abusé de ce mot-là, qu'on en a fait une injure.

Le génie aujourd'hui c'est le désordre et c'est le caprice; on le reconnaît à ses folies , et c'est par ces tristes dehors que les hommes prétentieux le singent et le copient. Le génie est dispensé de règles et de devoirs ; soyez mauvais fils , mauvais mari , mauvais père ; passez par toutes les douleurs de la banqueroute et par toutes les transes de la faillite, n'ayez ni vertu, ni honneur, ni scrupule, qu'importe? vous êtes homme de génie, et vous voilà blanc comme neige! L'homme en effet aime mieux ce qui est grand, dût cette grandeur l'écraser, que ce qui est bon, dût cette bonté le secourir.

L'espèce humaine est semblable à la femme de Sganarelle, elle aime à être battue. Elle a pour l'exagération un respect imbécile et immoral. — De là une funeste tentation pour toutes les âmes naturellement perverties, de singer le génie, de viser au grand, et de se faire, des fautes de quelques grands hommes incomplets, un piédestal insolent. Le vice, au lieu de rester dans son ordure, se pare et se drape ; le crime, au lieu d'être honteux et tremblant, a pris le ton rogue et fier, et il parle de haut à la société , qui a trop souvent la bêtise de l'écouter, chapeau bas. Voilà oii nous en sommes venus avec cette manie de croire que le génie est tout, avec ce culte de l'excès que chacun a prêché par amour-propre.

Ainsi grâce à Dieu (il n'eût plus manqué que ce malheur à la révolution française), M. deLafayette n'était pas un homme de génie, il était un brave et digne homme avec tous les genres de courages, y compris le courage civil qui est, dit-on, le plus diffîdle de tous. Jeune homme, à la cour même du grand Frédéric, qui ne plaisantait guère, il avait osé soutenir la supériorité des républiques sur les monarchies, et le roi , quand M. de Lafayette eut parlé :« Monsieur, lui dit-il en le regardant de la tête aux pieds, j'ai récemment connu un jeune homme qui, après avoir visité des contrées où régnaient la liberté et l'égalité , se mit en tête d'établir tout cela dans son pays. Savez-vous ce qui lui arriva? — Non, Sire. — Monsieur, reprit le vieux roi, il fut pendu. »

M. de Lafayette rit beaucoup de ce petit apologue de despote; et il faut lui rendre cette Justice, on l'eût plutôt pendu, que converti. En 4784, à Versailles et à Potsdam, son républicanisme pouvait paraître une originalité piquante ; en 4793, à Olmiitz, ce fut du dévouement et du martyre.

Tout le monde connaît le trait du cardinal de Retz qui , dans une émeute, mis en joue par un homme du peuple, s'écria vivement : a Ah 1 malheureux, si ton père le voyait I » L'homme crut qu'il avait mis en joue un ami de son père, et baissa son fusil. Làdessus on s'est récrié, à bon escient, sur la présence d'esprit du cardinal. Le 46 juillet 4789, le général Lafayette, sur la place de Grève, sVfforçait d'arracher un malheureux abbé à la multitude armée et furieuse qui criait : à la lanterne! Un de ses amis lui amène, en ce moment, sou Gis George Lafayette. « Messieurs, dit le général se tournant vers la foule, j'ai l'honneur de vous pré-

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sontor mon fils. » il y ont un momont do surpriso, et grâce à ce moment les amis du gênerai firent entrer dans l'Hôtel do Ville ce pauvre abi)é, qui fut sauvé. Relz, avec son mot, sauva sa vie; M. de Lafayetto sauva celle d'un proscrit... et véritablement l'avantage est resté, cette fois, au marquis!

Môme dans sa lutte ardente contre la cour, et, disons-le, contre la reine, on retrouve en M. de Lafayette, le gentilhomme incapable de manquer de respect à une femme, et le républicain qui ne veut pas céder aux sourires et aux grâces do la reine.

Il y a, dans le môme homme, un courtisan accompli et un républicain dévoué ; — ses manières sont de l'ancienne cour ; ses paroles sont de la nouvelle Constitution. Il est respectueux, souvent môme il est ému, et cependant rien ne saurait ébranler ses principes. Cette contenance désespère la reine. — « M. de Lafayette, dit-elle, est sensible pour tout le monde, excepté pour les rois. » La reine se trompe ; M. de Lafayette est sensible pour le roi dans les limites de la Constitution de 94. Mais faites donc comprendre, je ne dis pas à une reine, — à une femme, des limites au dévouement qu'on lui porto : un peu trop pour les femmes et pour les reines, ce n'est pas encore assez.

Aussi la reine haïssait M. de Lafayette ; M. de Lafayette à son tour n'aimait pas la reine : « La reine, écrivait-il en 1791, songe à être belle dans le danger, plutôt qu'à le détourner. » Et ce motlâ nous fait aimer la reine et la plaindre davantage, tant il y a de la femme, dans ce soin extrême à ne rien négliger de ce qui peut la parer, fût-ce le malheur ! Il y a dans Marie-Antoinette un peu do Marie Stuart; avec moins de fautes, plus de grandeur.

Dans sa coquetterie elle vise à l'admiration plus qu'à l'amour. Tout se ressent, dans cette reine au désespoir, de la grandeur de son âme. Et plus tard, quand viendront les horribles journées', quand il faudra passer du cachot de la Conciergerie au tribunal do Fouquier-Tinville, son juge, pour aller de là à la guillotine, au milieu des insultes du peuple ! certes, alors, ce sera du malheur. Eh bien ! à ce moment , elle a su être belle ; à ce moment, elle a gardé sa majesté devant la mort, et devant les outrages, pires que la mort! La reine! qui donc oserait soutenir que la reino a songé à être belle, sinon de la beauté dos victimes? Apriès tout, no les blâmons pas ces héroïnes superbes qui vont, tète

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levée, au supplice ; au fond de rame une voix leur dit que le malheur n'enlaidit que les lâches , et qu'il sied aux courageuses. Ainsi les petits sentiments les conduisent aux grandes résignations, aux grandes vertus qui restent seules dans cessupièmes moments. On commence par la coquetterie do la femme, on finit par le courage du martyre. A ce prix on est Marie-Antoinette, à ce prix on est Marie Stuart !

11 était ainsi fait ce marquis de Lafayette dont la mort faisait pousser des cris de joie aux échos de Sainte-Pélagie en goguettes ; il était naturel, simple, et naïvement grand ; au:jsi peu semblable aux héros de l'histoire qu'aux dieux de la fable mêlés aux héros M

f Après tout, je ne veux pas me plaindre, s'écriait-il, j'ai eu mon jour. » ... un fanatique de renommée n'eût pas mieux dit que cela! Un jour à soi, c'est beaucoup si l'on songe au nombre de créatures vivantes qui n'ont fait que passer, semblables au grain de sable emporté par les. vents du nord ! Heureux, en etfet, qui parmi tant de siècles, tant d'années, tant do jours tombant les uns sur les autres comme les feuilles des bois, qui peut avoir son jour; heureux qui peut, en passant, dérober au temps qui fuit quelques moments, fùt-co un seul — ce jour que Dieu lui donne et que l'humanité lui cède, il s'en pare hardiment pour sa gloire, et il le renvoie à l'éternité, marqué de sa griffe et de son nom!

Ceux qui l'ont vu de près, M. de Lafayette , môme un instant, dans ses réceptions à l'Hôtel de Ville, n'oublieront jamais cet accueil simple et digne tout ensemble, ce beau regard intelligent et fin, ce mélange exquis du grand seigneur et du plébéien; ni trop haut, ni trop bas; scepticpie avec l'accent môme do la croyance, habile à soufller le feu, heureux de l'éteindre. 11 aimait l'orage, il n'était pas son complice; il ne craignait pas la foudre, mais il n'eût jamais consenti à en faire un des ministres de son gouvernement; le désordre })0uvait venir, il lui tenait tôte, et à aucun prix, môme au prix de sa vie, il n'eût accepté l'appui, les services et les bons offices du désordre. Au nûlieu des plus grandes révolutions il était resté le capitaine qui sait vaincre et qui ne sait pas profiler de sa victoire; enthousiaste, ardent et convaincu, il possédait au plus haut degré cotte grande qualité

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