‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 14 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Or, voilà justement à quoi ils servent ces poètes qu'on insulte, ils jettent leur pourpre sur ces immondices, ils couvrent d'un voile sacré ces abjections. Tel peuple serait perdu par un mauvais livre, qui est sauvé par un bon vers. Pendant que les prostituées, les esclaves et les sacristains de la plume écrivent leurs Mémoires ou leurs poèmes rimes dans un but sordide, il arrive que le poè'te se dévoue aux grandes idées, aux nobles conseils, aux utiles enseignements. S'il a la populace en dédain , il a le peuple en grand amour; il croit à la liberté humaine, il croit au génie, il croit à la vertu ; il enseigne tout ce qui est grand et tout ce qui est beau, et, d'une main généreuse, il répand ses encouragements et ses sympathies sur ces générations plongées dans la nuit profonde, qui se meurent, faute d'air, d'espace et de soleil.

Il entend, le poète, ces voix confuses ; il comprend ces menaces, il a pitié de ces souffrances, et tantôt par l'ode et tantôt par la chanson ; par la fiction, et par l'histoire, et souvent par le théâtre, il verse à la foule heureuse, à travers le rire et les pleurs, l'en-

MTTÉnATlTRK DRAMATIQUE. 133

thousiasme et l'indignation, ces émotions, ces tendresses, ces douleurs, ces spasmes, ces pitiés , ces espérances, ces repentirs qui ouvrent à toute misère une issue, à toute espérance une entrée ; éternelle provocation de la poésie à toutes les grandes choses divines et humaines. La poésie assiste au commencement de toutes les croyauces, elle se retrouve à la fin de tous les doutes. Platon lui-même, qui a proscrit les poètes de sa république, on ne sait pas assez ce qu'il a dit des poètes tragiques. Dans le livre de Platon intitulé Minos , Socrate ayant fait l'éloge du ruijuge Minos, Tami qui sert d'interlocuteur à Socrate s'exprime en ces mots :

« D'où vient donc, Socrate, cette tradition si généralement réa pandue, que Minos était un homme farouche et cruel?

« SocBATB. Cela vient, mon cher ami, de ce que, si tu es sage, a tu dois bien prendre garde, toi et tous ceux qui ont soin de leur a gloire, d'avoir un poète pour ennemi. Car les poètes ont une « grande influence sur l'opinion, quand ils distribuent aux hommes a le blâme ou l'éloge , et Minos a commis une faute grave en fai- « sant la guerre à une ville comme la nôtre, remplie de gens a habiles dans tous les arts et surtout de poètes et d'auteurs tra- « giques. L'origine de la tragédie, chez nous, remonte très-haui ; a non-seulement, comme on le croit généralement, à Thespis et « à Phrynichus ; mais si tu veux y faire attention, tu en trouveras « des traces dans des temps bien plus reculés. La tragédie est a de tous les poèmes, celui qui plaît le plus au peuple et touche le « mieux les cœurs. En produisant Minos sur notre scène, nous a nous sommes vengés de ces tributs qu'il nous forçait de lui c payer. Minos a donc fait une faute en s'attirant notre haine, et a voilà, pour te répondre, d'où vient sa mauvaise réputation. »

Vous verrez que Platon lui-même disait du mal des poètes commodes femmes Euripide, uniquement parce qu'il les avait trop aimées. C'est beau, c'est charmant , et, disons mieux, ça n'est pas inutile un grand poète; il est l'ornement le plus rare et le plus excellent dont se puisse parer un grand peuple; — il est la gloire et le conseil, la louange et le blâme, la croyance et le doute, et ceux-là sont des ennemis publics qui., l'insultent, du fond de leurs ténèbres et de leurs sacristies. Ces misérables, quand ils disent : un poète I ils disent en même temps un hérétique. III. 8

Au feu l'hérétique, au feu le poole, au feu Béranger, au feu le Jocelyn de M. de Lamartine ; au feu le rby thme, la mélodie et le beau langage ; au feu cette intime union de ce qu'il y a de plus beau et de meilleur! — Celui-là sent le fagot déjà qui ose employer la prière des Spartiates : — Ut pulchra bonis adderent !

Nous avons vu, de nos jours (honte et douleur!), la poésie et les poètes insultés par les donneurs d'eau bénite ; nous avons vu M. de Lamartine traîné aux gémonies par des malheureux, le poison de V Église ; nous avons entendu, du fond des cavernes, attenter à la divinité d'Homère et de Virgile! — Et pourtant, un grand poète vaut au moins un grand ministre, un grand capitaine ; il y avait dans Corneille l'étoffe de Richelieu lui-même ; il y avait dans Tacite un grand empereur ; si la fortune eût fait de Bossuet un pape , ce jour-là le Vatican se fût glori6é de son plus grand pontife depuis saint Paul. Est-ce que par hasard vous ne pensez pas que Molière, était au fond de l'âme, un plus grand philosophe que le père La Chaise, Fénelon un plus sage administrateur que M. de Louvois , et M. le duc de Saint-Simon un plus profond politique, sans nul doute, que M. de Choiseul?

Ce qu'ils ont dit. une fois, ces maîtres , reste éternellement. Saluons, en nous prosternant, l'œuvre éternelle. Elle est semblable au soleil immuable ; voilà tantôt trois mille années que le genre humain tourne autour du poème d'Homère. Ainsi le chef-d'œuvre seul échappe à la mort, pendant que toute œuvre humaine passe et s'efface. Il n'est pas de champ de bataille où le blé ne repousse ; il n'est pas de contrat ou de traité que le temps ne déchire Agricola^ Cinna, Tartufe^ V Oraison funèbre de

Henriette d* Angleterre, autant d'œuvres immortelles. Ce que dit le poète et ce qu'enfante l'historien, écoutez ce que deviennent ces grandes semences , M. de Lamartine l'a dit lui-même, et certainement il le savait :

Voilà ce chêne solitaire Dont le rochrr s'eat couronné ; Parlez ; à ce tronc séculaire, Demandez comment il est né?

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre ; L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons,

LITTÉBATURB DHAMATIQUE. 435

S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons. Bientôt, du nid désert qu'emporte la tempête Il roule conTondu dans les débris mouvants, Et sur la rocbe nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents.

L'été vient; l'aquilon soulève La poudre des sillons qui pour lui n'est qu*un jeu; Et sur le germe éteint où couve encor la sève,

En laisse retomber un peu ;

Le printemps de sa tiède ondée

L'arrose comme avec la main;

Celte poussière est fécondée.

Et la vie y circule enfln !

Écoulez aussi cette définition du poète; elle nous vient de l'antiquité, elle est digne de notre sympa Ihie et de nos respects ; ô louange adorable 1 ô démenti magnifique ! A ce poteau suprême il faudrait attacher les aveugles et les sourds qui nient à la fois la poésie et le soleil.

Sed vatem egregium, cui non sit publica vcna, Qui nihil expositum soleat deducere, nec qui Communi feriat carmen triviale monelâ!

Huncqualem nequeo monstrare, et senlio tantùm, Anxictate carens animus facit, omnis acerbi Impatiens, cupidus silvarum, aptusque bibendis Fontibus Aonidum.

« Laissez-moi vous le montrer tel que je voudrais le peindre et « tel que je le vols, le grand poète. 11 dédaigne les sentiers a frayés; il aurait honte de s'abreuvera la source commune; son « vers ce n'est pas cotte vulgaire monnaie exposée à toute emcf preinte banale ; âme libre d'envie , exempte d'amertume , elle « aime les retraites sacrées, elle aime le doux loisir; elle s'a- « breuve aux flots de vos fontaines, chastes nymphes d'Aonie ! »

En mémo temps, comme un vrai sage, il souhaite au poète une certaine indépendance chère à la muse; un peu de fortune, ô Muse ! et beaucoup de poésie ; un peu de liberté et beaucoup d'honneurs, voilà le poète.

« Hélas ! la pauvreté nue a peur des brises du Piérus ; elle a

froid, elle se tait ; une main indigente n'ose pas toucher au thyrse du dieu :

Neque enim cantare sub anlro

Pierco, Ihyrsumve polesl coiitiiigere sana Paupertas.....

Ainsi , honte au poète vulgaire, et malheur au poète mendiant î Celui-là n'arrive jamais à rien qui marche dans les sentiers battus; celui-là est tout près d'êîre esclave, qui a faim, qui a soif, qui a froid. « L'amour, fils de la pauvreté, » disait un sage; oui, mais il ne parlait que de l'amour des courtisanes. La pauvreté est une muse sans honte * ; la pauvreté est une mauvaise conseillère; elle abat ce qu'elle ne saurait diffamer, elle énerve le plus grand courage , elle fait du travail poétique un horrible labeur, elle couvre de haillons le vieil Homère, elle laisse Corneille à jeun et sans souliers. En tout état de cause, un galant homme qui veut conserver toutes les libertés de son esprit, doit se mettre, et tout de suite, à l'abri des nécessités de la vie. En ce moment seulement on est libre, quand on se dit à soi-même : Je ne suis pas forcé d'écrire pour gagner mon pain de chaque jour, et si ça me plaît d'être oisif aujourd'hui et demain , laissons venir l'oisiveté. Comme aussi le vrai poète doit se méfier de la trop grande fortune.

Un jour M. de Chateaubriand disait à M. de Fontanes : — Pourquoi donc n'avez-vous pas écrit plus souvent? — A quoi M. de Fontanes répondait : — Ça vous va bien, à vous qui avez toujours été un pauvre diable, mais moi qui ai toujours eu des emplois de cinquante mille francs! — Il disait juste : entre l'extrême pauvreté et l'extrême richesse, il existe un milieu facile à saisir : ni trop, ni trop peu ; pas d'inquiétude et pas de sécurité ; pas d'envie autour de vous, mais aussi pas de pitié. A bas la paresse, et vive le loisir !

Ces lois à part, ces entraves infinies, ces obstacles sans nombre et ces difficultés sans nom (sans compter la diffamation et les injures), dont le métier de poète est entouré, vous

Page 1