Paupertas inipulit audux
Ul vcrsum faccrrni.. ..
LITTÉBATURE DRAMATIQUE. 437
expliquent parfaitement l'excellence même de cette rare et divine profession. Certes, nous rendons toute justice aux miracles modernes, à la table qui tourne, au fil électrique à travers rOcéan, à la douleur endormie et calmée par le chloroforme; autant qu'un autre homme nous admirons la machine à charger d'or les métaux trempés dans un bain mystérieux, la machine à 6xer sur le papier changé en miroir, l'image errante à la clarté du soleil ; le soir venu, nous battons des mains à ces flots de lumière lâchés à travers la cité réjouie, et nous attendons impatiemment l'Erikson que pousse en avant la douce chaleur qui circule entre deux réseaux de fer ; partout le miracle : au sommet et dans l'abîme, sur la terre et dans les cieux; il touche au ciel, il est dans nos mains, nous jouons avec lui , mais rien dans notre estime, dans notre admiration et dans nos respects ne vous remplace, ô divins mystères de la poésie ! Ils ont beau dire : le chloroforme; et que dites-vous du népenthès^ la fleur d'oubli dans Homère?
Ils sont passés maîtres en consolations de tout genre, les enfants de la muse; ils ont inventé mieux que la vapeur, ils ont inventé la joie et la tristesse; ils ont gloriflé l'esprit et le génie, et ils ont prouvé, par leurs œuvres, que l'homme était vraiment îail à l'image de Dieu. Le poète, dans ces grands abîmes qu'on appelle des villes, est le véritable inventeur de toutes choses : il est l'abri dans l'orage; il est le calme dans la tempête; il est le flambeau dans la nuit profonde; c'est lui qui console, et c'est lui qui conseille ; il csL le repos; il est le réveil; il est la consolation; il est l'espérance. Astre du matin, arche d'alliance , étoile de la mer, porte du ciel !
N'essayez donc pas de comparer vos petits miracles de cornue et d'alambic aux merveilles de la poésie. L'homme aura attelé le soleil à son char, avant de refaire les adieux d'Andromaque et d'Hector. La boussole et l'électricité seront dépassées, on ne dépassera pas le : qu'il mourût l du vieil Horace. Vous avez inventé les chemins de fer, les machines à feu, et vous voulez que je les adore... adorons, mes amis, les élégies de M. de Lamartine, les fables de La Fontaine, et les madones de Raphaël ! Vous me vantez l'industrie et ses. prodiges, vous me contez les mille et une nuits de l'enclume et du marteau, vous me faites assister aux féeries de m. 8.
la mécanique, au coup de foudre électrique à travers l'Océan, et vous me dites : l'espace est vaincu, le temps est dépassé, et plus d'Océan I A quoi bon cependant ces espaces supprimés, s'ils consistent à réunir cet idiot, qui est à Paris, à cet autre idiot qui est à Saint-Pétersbourg? La belle avance, ils se seraient bien réunis assez vite. Et votre télégraphe électrique, à quoi bon, s'il ne sert qu'à donner plus vite à Londres, le cours de la rente de Berlin ? Le cours de la rente aurait toujours fini par se savoir. Parlez-moi cependant du quatrième livre de VÉnéide^ ou des Femmes savantes , voilà de vraies merveilles contre lesquelles rien ne saurait prévaloir I
Insensés! vous mettez des corps en présence, et les âmes? Vous mettez aux prises des marchands contre des marchands , et les penseurs? Rappelez- vous donc les grandes époques : i830, par exemple, lorsqu'il y avait, à travers l'Europe une sympathie électrique; alors chaque pensée allait à sa pensée, et chaque idée à son idée, chaque passion à sa passion. Do ces feux et de ces flammes le ciel était le complice, et la terre entière était la complaisante. Avait-on besoin, pour s'entendre, du feu de vos locomotives et des manivelles de vos télégraphes? La pensée universelle allait, triomphante, à travers les tressaillements de l'esprit. Si quelque chose tressaille aujourd'hui , c'est la matière. 0 tristes fils de fer que recouvre une masse inerte de gutta percha^ messagers occultes de l'abîme et de l'argent qui ne portez que des rentes, des marchandises, des voleurs à arrêter, des fugitifs à saisir, je ne saurais vous comparer à aucun des chefs-d'œuvre éternels ! Inventeurs, agitez vos télégraphes, frottez vos machines à électriser, l'âme en aura-t-elle plus de chaleur et plus de vie ? Irons-nous plus vite à la vraie beauté, et trouverons-nous, dans le mouvement de ces rouages, celte agitation mêlée de grâce et de plaisir qui agite les belles âmes, à entendre une parole d'amour?
Il y avait donc, au milieu de ce jardin de la rue de Vaugirard, entre les deux peupliers, à côté de cette femme rayonnante de vie et de lumière, entre ces beaux enfants, le vrai printemps de ce jardin, un poète, un vrai poète, venu à son heure, et réservé, on le devinait rien qu'à le voir, à accomplir d'illustres destinées. On eût dit qu'en venant au monde, il avait choisi le beau moment
OÙ le bruit des armes allait tomber, où la liberté allait grandir, où, jeune homme, il assisterait aux derniers moments de Byron, de Goethe et de Walter Scott, car des hommes de cette taille la nature est avare, et quand elle en donne un ou deux à quelque nation vivante, elle s'inquiète peu de faire des nations jalouses. Luimême, notre poète, il a raconté, quelques jours avant 4830, son entrée en ce monde qu'il devait remplir de ses rayons et de ses ombres, de ses foudres et de ses éclairs :
Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte, Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du premier consul trop gêné par le droit, Le front de l'empereur brisait le masque étroit. Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole. Naquit, d'un sang breton el lorrain à la fois. Un enfanl sans couleur, sans regard el sans voix. Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère, Abandonné de tous, excepté de sa mère.
Et que son cou ployé comme un faible roseau Fit faire en même temps sa bière el son berceau.
Cet enfant, c'est lui-môme, et qui l'eût vu naguère, comme je l'ai vu, expulsé, à tout jamais expulsé de ce plaisant pays de France, couché sur deux chaises d'auberge, à peine couvert d'un vieux drap, la tête nue et dormant profondément, — pareil à un géant qu'un souffle peut réveiller, eût admiré le miracle de cette mère qui a fait vivre cet enfant aussi fragile que le jeune enfant Pascal, ou le petit A rouet lorsqu'on le porta, en tremblant, au baptistère d'une église de village. Enfants menacés, comme si Dieu lui-même était en doute de son œuvre, et se demandait s'il faut laisser vivre cet enfant? Cogitabunda hœrebat natura !
Celui-là vécut donc, et quand il fut décidé, là-haut, que cet enfant serait un poète, aussitôt avec la vie arriva la santé, et avec la santé vint la force. 11 faut admirer beaucoup les esprits qui s'agitent dans un corps malade, et je ne crois pas que ce soit un blasphème d'affirmer que la santé est une des conditions du génie.
Ah ! que de soins, ah ! que de peines, ah ! quelle lutte acharnée et violente à qui veut surmonter l'obstacle: et si le corps est ma-
lade, et si la tète est lassée, et si manque le soufre à cette poitrine brisée, et le regard à ces yeux fatigués, et même si manquent les tondons et les nerfs à cette main vaillante , actif , obéissant et docile instrument de la pensée, hélas! il sera bien difficile d'accomplir ces travaux pleins d'insomnies. L'abîme que tu vois à ta droite, infortuné, tu vas le porter dans tes livres. Un convalescent, rien qu'à bombarder Hernani sur les planches du Théâtre-Franç-ais, serait mort à la peine. Un malade, au milieu de cet implacable océan, sur ce rocher battu des flots, il y serait mort!
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi
C'est lui-même! il a vécu, il devait vivre. Il était le précurseur d'un nouveau monde, que dis-je? Il était le dieu d'un poème nouveau; il avait en lui-même toutes les causes de la vie et de la durée; il était patient, il était convaincu, il avait la volonté, il avait l'inspiralion, il avait foi en lui-même, et dans cette foi intime se trouvait sa vraie croyance.
Certes plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux. Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux, Pâlirait. sMl voyait, comme un souille dans l'onde, Mon àmc où ma pensée habite comme un monde, Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai goûlé. Tout ce qui m'a menti, comme un fruit avorté; Mon plus beau temps passé, sans espoir qu'il renaisse. Les amours, les Ira vaux, les deuils de ma jeunesse, Et quoique encore à l'àgc où l'avenir sourit, Le livre de mon cœur à toute page écrit.
Véritablement, si sa jeunesse était belle, il avait eu une enfance assez triste. Il avait trois ans à peine, et déjà son père le soldat et sa mère la Vendéenne l'emportaient à l'île d'Elbe, une île sans nom en ce temps-là, un.écueil perdu dans les flots. De l'île d'Elbe on revint à Paris, dans le Paris désert, aux sonimets de Clichy, dans une cour, autour d'un puits, à l'ombre d'un arbre, et pour camarades de pauvres enfants. Deux ans plus tard, le général Hugo faisait la guerre aux bandits de la Calabre, et le soleil italien, le paysage éclairé, la chanson des lèvres éloquentes
restèrent dans le souvenir de l'enfant-poëte. Hélas! quand ce pauvre bandit Fra-Dîavolo fut exterminé, lui et sa bande, au profit de M. Scribe et de M. Auber qui en ont fait un admirable opéra-comique, il fallut revenir à Paris, non plus sur les hauteurs de la ville Blanche, mais dans les ténèbres de l'antique Lutèce, au mont Saint-Jacques, si loin du Parnasse, dans une masure dos Feuillantines. Désormais plus de soleil et de patois italien, plus de ces frais paysages chers à Salvator Rosa,plus rien que la pluie et le froid, l'isolement et le silence, hélas!
Un jour dans cette masure où sa mère le tenait enfermé, l'enfant vit arriver un homme, un proscrit, un condamné à mort qui demandait un asile. Dans Notre-Dame de Paris se crie une grande parole : — Asile! asile l II se sera souvenu, le poè'te, de ce vieil homme proscrit et plein de fièvre qui s'en venait, la nuit, frapper à la porte de cette mère et de cet enfant. Celait le général Lahorie, un proscrit de ce temps-là (quelle époque, hélas! n'a pas ses proscriptions et ses proscrits?) Depuis 1804, (on était en 4841), le général Lahorie était un condamné à mort; il échappa longtemps à la recherche ardente de la police impériale et quand il se vit dans cette retraite, entre cette femme généreuse et ces beaux enfants qui le protégeaient de leur silence, et le charmaient de leur sourire, il se mit à les aimer comme un père. II s'attacha surtout à celui-là : Victor. Le nom lui plaisait... le maréchal de Saxe se voulut marier à une femme qui s'appelait Victoire.
Le proscrit lisait à Tenfant qui était son hôte les histoires de Tacite, un code ancien, dans lequel sont contenues toutes les maximes vengeresses : l'espoir mêlé à la haine, et je ne sais quoi de stoïque et de charmant qui pénètre, dans les jeunes âmes, à la façon de ces acres parfums qui suffisent à sauver un homme de la léthargie. Il y aurait un tableau à faire avec ceci : une ruine où se tient ce vieil ami de Moreau, pendant que ce bel enfant, sur les genoux du soldat proscrit, suit d'un œil calme et profond, la révélation du premier livre ^q^ Annales : « Urbem liomani a principio reges habuere; libertatem et consulatum L. Brutus instiluit,^
Ils lisaient aussi Polybe et les Commentaires de César. Lahorie eût jugé, à voir Tintelligence de cet enfant de toutes les choses do la guerre, qu'il avait sous sa main puissante, un général d'armée; il avait mieux qu'un général d'armée, il avait un poëtel
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Ainsi, pendant deux ans, cet homme et cet enfant vécurent l'un par l'autre jusqu'au moment où l'humble demeure fut envahie... un misérable qui vit encore et dont le nom sera prononcé un jour, avait dénoncé la retraite de Lahorie ! On le prit ; à peine s'il eut le temps de dire adieu à ce pauvre enfant qui pleurait. Jeté dans la prison de Mallet, ils en sortirent l'un et l'autre pour aller à la mort. 0 nuit funeste î et qu'il avait bien raison, M. Roy er-Gol lard, lorsqu'il faisait entendre à la Chambre passionnée de 4845 ces belles paroles : « Ce n'est pas le nombre des supplices qui sauve « les empires , l'art de gouverner les hommes est plus difficile, et « la gloire s'y acquiert à plus haut prix ; nous aurons assez puni a si nous sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le « sommes pas. »
Jusqu'à ce jour, l'enfant avait hésité entre le dévouement de son père le soldat, et les opinions royalistes de sa mère la Vendéenne; à la mort de Lahorie il passa aux opinions de sa mère. On peut lire aussi dans une de ses compositions les plus terribles, (et l'idée esj^^ élrange en effet, à cette place, au dernier chapitre du dernier jour d'un Condamné)^ les souvenirs de cette enfance pleine de silence, d'étonnements, de folles gaietés, de rêves, d'épouvantes, de voyages, d'isolement :
« Je me revois, enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, « criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin « sauvage où ont coulé mes premières années, ancien enclos de « religieuses que domine de sa tète de plomb le sombre dôme du a Val-de-Grâce.
« Et puis quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours en- « faut, mais déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans « le solitaire jardin.
« La petite Espagnole avec ses grands yeux et ses grands chea veux , sa peau brune et dorée , ses lèvres rouges et ses joues (( roses, l'Andalouse de quatorze ans, Pepa.
a Nos mères nous ont dit d'aller courir ensemble, nous sommes a venus nous promener.
a On nous a dit de causer, et nous causons ; enfants du mérae a âge, non du même sexe.
« Pourtant il n'y a encore qu'un an , nous courions, nous lut- « tions ensemble ; je disputais à Pépita la plus belle pomme du
« pommier ; je la frappais pour un nid d'oiseau, elle pleurait : je « disais : C'est bien fait, et nous allions tous deux nous plaindre « ensemble Tun de l'autre à nos mères, qui nous donnaient tort a tout haut, et raison tout bas.
« Maintenant elle s'appuie sur mon bras, et je suis tout fier et ce tout ému. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle « laisse tomber son mouchoir, je le lui ramasse. Nos mains trem- « blent en se touchant; elle me parle des petits oiseaux, de l'é- « toile qu'on voit là-bas, du couchant vermeil derrière les arbres, « ou bien de ses amies de pension , de sa robe et de ses rubans. « Nous disons des choses innocentes , et nous rougissons tous c deux. La petite fille est devenue jeune fille.
c Ce soir-là, c'était un soir d'été, nous étions sous les marona niers au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui rema plissaient nos promenades, elle quitta tout à coup mon bras, et « me dit : Courons.
« Et elle se mit à courir avec sa taille fine comme le corset « d'une abeille, et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'à a mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait, le vent de sa course a soulevait par moments sa pèlerine noire et me laissait voir son « dos brun et frais.
«J'étais hors de moi. Je l'atteignis près du vieux puisard en « ruines ; je la pris par la ceinture , du droit de victoire , et je la a fis asseoir sur un banc de gazon ; elle ne résista pas; elle était a essoufflée et riait. Moi j'étais sérieux et je regardais ses pru- « nelles noires à travers ses cils noirs.
« — Asseyez-vous là , me dit-elle ; il fait encore grand jour, « lisons quelque chose ; avez-vous un livre?
« J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani, « J'ouvris au hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son a épaule à mon épaule, et nous nous mîmes à lire chacun de « notre côté, tout bas, la même page. Avant de tourner le feuil- « let, elle était toujours obligée de m'attendre : mon esprit allait « moins vite que le sien. — Avez-vous fini? me disait-elle, que « j'avais à peine commencé.
« Cependant nos tètes se touchaient, nos cheveux se mêlaient , « nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à « coup.
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«Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était a étoile.
« Oh maman ! maman ! maman ! dit-elle en rentrant, si tu sa- « vais comme nous avons couru.
« Moi je gardais le silence.
« Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as l'air triste.
« J'avais le paradis dans le cœur. »
Dans les Mémoires de M. de Chateaubriand, cherchez et fouillez, vous ne trouverez pas une page, égale à cette page enfouie au milieu de tortures sans nom.
Et Pépita, la belle enfant aux yeux noirs, aux cils noirs, au dos brun et frais....
C'était cette beauté superbe et charmante aux yeux noirs et tout brillants des douces larmes de la joie et de l'orgueil :
Devant laquelle s'inclinait la salle entière, à la première représentation ô'Herndni!
Ainsi, dès l'enfance, on sentait que la volonté, l'énergie et la constance ne manqueraient pas au jeune homme. Il était déjà uo poète amoureux et rêveur lorsque sa mère le conduisit en Espagne, au moment où régnait le roi Joseph, ce roi d'un jour ; mais dans cette Espagne éphémère , ce que vit V enfant sublime (il fut ainsi nommé par M. de Chateaubriand, son sublime parrain) , ce fut surtout la vieille Espagne. Il la vit si bien et de si bonne heure, il en comprit si bien les mœurs, les usages, les croyances et les passions, l'accent même , qu'on le prit pour un jeune Espagnol des Castilles chevaleresques, lorsqu'il fut ramené en France à la fin de 1812, à l'heure suprême î 11 avait l'habit, la démarche et la gravité de don Juan adolescent, avec une ardeur qui le poussait du beau côté des poésies de la sainte et chaste jeunesse.
Entre fheure où l'amour va se faire entendre, et l'heure où il n'a pas encore parlé, dans ce crépuscule adorable où l'ignorance est un charme, où la crainte va jusqu'au malaise , où l'on n'ose pas oser, il y a pour les esprits d'élite un moment d'extase qui représente ou peu s'en faut, les plus belles minutes de la vie.
Hélas î c'est notre histoire à nous tous, enfants dès premières années de ce siècle ; où est-elle, notre jeunesse envolée et qui do nous n'a pas gardé les meilleurs souvenirs de ces printemps d'un jour? M. Glayre, un peintre habile, a très-bien représenté ces
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divines extases dans un tableau sérieux qu*il appelait : la Barque de la vie.
Un homme déjà vieux, plutôt vieilli par les passions que par les années, à demi couché sur le rivage, voyait passer tout là-bas, emportée au courant du fleuve grondeur , une frêle barque à la voile de pourpre, au gouvernail d'ivoire et d'or ! On eût dit le navire de Cléopàtre elle-même, obéissant à la rame de ses raille rameurs ; sur cette île flottante apparaissaient, incertaines déjà et emportées dans Tespace, les joies, les beautés, les folies, les poésies, les amours de la jeunesse 1 C'étaient des chansons, c'étaient des merveilles 1 Des fleurs sur toutes les têtes, sur les lèvres le sourire , le feu dans tous les yeux , l'enivrement dans tous les cœurs ! On sentait la vie , et ses fièvres, et ses délires circuler entre ces ondes fugitives; c'était le printemps, c'était le ciel !
Frêle nacelle que pousse le vent du midi, que l'arbre du fleuve protège de son ombrage contre les ardeurs du soleil , que l'étoile de Vénus salue éclatante et paresseuse, au sommet du ciel à demi •voilé parle dernier crépuscule de la nuit d'été ! Ce drame intime s'en allait au pas de course, attiré par la mer profonde... encore un instant, et tout va disparaître ! Adieu les rêves du jeune homme 1 adieu les poésies et les poèmes, adieu les aspirations et les espérances — tout passait, tout s'enfuyait , tout se perdait dans le lointain I
Telle était la vision qui apparaissait aux yeux éblouis de l'homme couché sur ce sable aride. Autour de lui déjà tout est mort. La rose desséchée est tombée de sa branche fanée; l'arbre séculaire a été frappé de la foudre ; la montagne s'élève, morne et sombre , écrasée sous cet épais nuage. Pas un oiseau qui chante ! pas un insecte qui bruisse 1 pas d'autre voix dans cette solitude désolée, que le clapotis de cette eau verdâtre et massive si peu semblable, 6 ciel ! à ce flot plein de soleil et de murmures qui roulait, en pleine clarté, ses rubis, ses diamants et ses perles, perles sonores dont l'écho redisait les gaietés !
Puis quand il a reconnu enfin ces visages, ces grâces, ces sourires , ces élégies, ces chansons, ces romans , ces drames , ces heures d'amour, tout le Décaméron flottant et jaseur de sa vingtième année, ces lyres qu'il touchait d'une main exercée, ces jeux où il était sûr de gagner toujours, ces écharpes qu'il avait donnas