‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 39 sur 66 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

J'insiste, et j'ai mes raisons pour insister sur cette introduction et cette imitation du théâtre étranger. Non-seulement Shakspeare, mais tous les autres poètes de toutes les nations, ont fourni leur tribut au moderne théâtre français , et s'ils avaient pu se rendre un compte positif de ce qui allait venir et des imitations que leurs livres allaient engendrer J'imagine que les auteurs de la collection « des chefs-d'œuvre du théâtre étranger » auraient hésité quelque peu avant de fournir tant d'admirables prétextes à tant de chétives imitations. Cette collection que publiait le libraire Ladvocat à l'heure oii M. Hugo avait à peine vingt-cinq ans, était d'autant plus dangereuse, pour les esprits sans portée, en quête de l'inspiration, qu'elle paraissait sous les auspices les plus favorables.

MM. de Barante, Esménard, Guizot, Lebrun, Nodier, Pichot, Abel de Rémusat, Charles de Rémusat, le comte de Sainle-Aulaire, le comte de Saint-Priest, M. Villemainl C'étaient là des autorités toutes-puissantes. Hélas! le livre aut:risé de ces noms glorieux a

engendré bien des imitations misérables. Qui les voudrait compter, compterait à l'infini ! Quelles misères, seulement de Shakspeare à Schiller, de Macbeth à Don Carlos î

Le Don Carlos de Schiller a passé, longtemps, dans notre esprit (tant ce qui est faux remporte souvent sur la vérité même) pour une œuvre égale pour le moins, ou même supérieure aux plus belles œuvres du poëte anglais. Don Carlos élait-ce un drame , un poëme, un roman? Schiller lui-même ne le savait pas. Avant de la mettre au jour, il avait rêvé longtemps à cette histoire ; il avait jeté dans ces pages brûlantes le feu qui lui restait de sa jeunesse, ses derniers rêves d'amour, d'avenir, de liberté, tous ces tumultes définitifs de l'âme humaine quand elle s'apaise enfin pour passer plus doucement, et avec le moins de regret possible, de la jeunesse dans l'âge mûr, barrière difficile à franchir, car souvent Tâme et le cœur, tout s'y brise, tant la vie devient impossible quand ce côté-ci de la montagne est franchi ! Ce dernier adieu qu'il adressait aux belles années et aux beaux rêves, Schiller le prolongea longtemps. Celait son dernier éclair, son dernier moment d'enthousiasme et d'amour !

Allons 1 encore une fois livrons-nous à l'enthousiasnoe, à l'idéal, aux folles pensées, aux profondes rêveries, à l'impossible, à l'inspiration sans frein, à la mélancolie sans cause, à la tristesse sans but ! Bonnes gens que je fatigue à force de vous conduire dans les labyrinthes de ma pensée et de mes croyances , laissez-moi être jeune cette fois encore, et je serai grave demain ! — Toutes les promesses qu'il faisait ce jour-là', Schiller ne les a pas tenues, mais il en a tenu quelques-unes. Son drame de Don Carlos est tout rempli de l'heureux et poétique enthousiasme du printemps de la jeunesse. Plus tard, à voir le poète arranger, corriger, et surtout expliquer son œuvre, on dirait qu'il s'est repenti d'avoir été si jeune, repentir que nous n'acceptons pas, car en ceci le poète est injuste pour lui-même. Écoutez-le, analysant, expliquant , commentant son Don Carlos. Il se fait à lui-même des montagnes d'objections pour avoir la joie de les renverser.

D'abord, nous dit-il, on a trouvé que son marquis de Posa était un fanatique imprégné des doctrines libérales du monde moderne; mais comme on a eu tort! Posa est tout simplement un apôtre! Il est poussé par le meilleur et le plus innocent des fana-

Page 1