‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 38 sur 66 · III · texte numérisé non relu

III

Le chaUtigre là-bas a miaulé Iroi» roi»! * Trois fois le hérisson a fait glapir sa voix!

Ceci est traduit, vers pour vers, mais ce qui est beau, c'est de mettre en vers la prose, or tout ce passage écrit en prose par Shakspeare, est mis en vers par M. Emile Deschamps :

Exécrable tache!

Disparais donc, te dis-je. — Une, deux ; Tiie, allonB I // faut t'exécuter. — Que les moments sont longs? Va donc... L'Enfer est sombrr... Ah I fl! c'est une honte. Un guerrier avoir peur... Qui demandera compte De tout ceci?...

Mais qui l'eût cru , qu'après tant de soins et de peines Ce vieillard eût encor tant de sang dans les veines?

Tant de soins et de peines^ c/est une de ces idées et de ces expressions shakapeariennes avec lesquelles M. Emile Deschamps remplit le vide de son auteur.

Un homme qui a bien du mérite, et qui en a fait preuve récemment dans sa traduction de Ju vénal, couronnée à Flnstitut, un très-savant et très-habile travail, M. Jules Lacroix, lui aussi, dans sa jeunesse, a traduit Macbeth (il parait que c'est une 6èvre de traduire, comme de sauter), et cette traduction se compose justement de trois mille vers, représentant, mot pour mot, les trois mille lignes, vers ou prose, de la tragédie originale :

Qui jamais aurait cru qu'il aurait tant de sang, Ce vieillard !

dit M. Jules Lacroix, et il me semble que ceci vaut mieux, c'est presque aussi bon que la prose.

Pour en finir avec M. Emile Deschamps et pour vous dire à quel point les jeunes gens du deuxième degré dans le Cénacle, étaient devenus intrépides et hardis, qu'on nous permette de donner ici, une lettre curieuse, et parfaitement originale du traducteur Aq Macbeth. En ce temps-là deux places étaient vacantes à l'Académie, elle avait perdu, à la même heure, et presque le môme jour, M. Casimir Delavigne et M. Charles Nodier. Or voici la lettre écrite, à propos de l'un et de l'autre fauteuil, par M. Emile Deschamps :

Monsieur, Mon nom figure aujourd'hui dans le Journal des Débats parmi

c«ux des candidats qui aspirent au fauteuil académique de M. Casimir Delavigne... J'ai au contraire renoncé à cette candidature pour ne me porter qu* au fauteuil de M. Charles Nodier. C'est dans ce sens que j'ai eu l'honneur d'écrire à l'Académie Française.

Emile Desghamps.

Paris, 12 mars 1844.

La jolie aventure à tout prendre. « Hélas! Messieurs je n'ai traduit que Roméo et Juliette^ je n'ai traduit que Macbeth^ et je ne demande que le fauteuil de Charles Nodier ! »

Chose étonnante ! il ne demandait que ce fauteuil, et il n'eut même pas ce fauteuil !

Tout à l'heure aussi nous parlions de Falstaff, et nous le regardions, à bon droit, comme un des personnages les plus complètement difficiles à emprunter à Shakspeare! On l'avait bien mis en vaudeville autrefois, ce Falstaff; cette fois c'était une partie engagée entre des buveurs de vin de Champagne embarrassés de la carte à payer ^ mais ces choses-là ne coûtent guère plus que les chansons à boire ou les brochures politiques de messieurs les Fireurs^ comme on les appelait (c'est un barbarisme à leur usage), et dont ils s'étaient eux-mêmes affublés! Falstaff le soiffard et le butor, était pour ces messieurs de la nouvelle Athènes (ah! oui, nouvelle!) un type, un héros, un modèle, un exemple, un Évangile! Ils ne juraient que par Falstaff.

En attendant que le roi Louis-Philippe (et ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux le bon sire) les envoyât administrer les départements de son royaume, ils chantaient, à gorge déployée, et la gloire et les hauts faits de Falstaff! si bien qu'il fallut se demander enfin quel était ce sir John Falstaff dont nous entendions le bruit depuis dix bonnes années, tout comme s'il s'agissait d'un modèle achevé d'esprit, de bouffonnerie, de gaieté, d'humour, du type le plus parfait et le plus excellent de la comédie passée, présente et à venir? Falstaff! quand ils avaient dit: Falstaff! Messieurs les préfets en herbe, (foin de nous!) avaient tout dit.

Que Sancho se voile la face, que Gil Blas rentre dans la caverne des voleurs, que Sganarelle se fasse ermite, que Gros- René passe sa thèse en Sorbonne ou que Dave soit nommé procon-

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sul, que les quatre ou cinq lypes de la gaieté humaine, de la bonne grâce et de la belle humeur, fassent silence devant ce Falstaff. Falstaff était leur roi et leur maître à tous. Rien qu'à le voir marcher, on rit. Rien qu'à l'entendre tousser, on rit. Il a remplacé, à lui seul, tous ces admirables et plaisants esprits qui ont été si longtemps le sourire, la leçon, le conseil, la grâce toutepuissante de la comédie. Falstaff le plaisant 1 Çalstaff le poète comique ! Falstaff le maître des requêtes ! Vive Falstaff!

A la fin, cela m'a lassé, moi aussi, de voir mettre en jeu sans cesse et sans fin, cette abominable bedaine remplie de fricot et de petite bière. A la fin j'ai voulu savoir par quelles ruses un pareil drôle avait usurpé ce grand emplacement dans la Comédie, et par quelles suites d'imprudences et de paradoxes on avait attaché tant de grelots de bel or et de fin argent, à ce Falstaff? A ces causes, nous avons été le chercher dans ses ivrogneries, dans ses obscénités, dans ses immondices ; et le voilà tel que nous l'avons rencontré. Bouchez-vous le nez, et sauve qui peut !

Sous le règne sanglant du roi Henri V, un partisan énergique et brave de Wiclef le réformateur, nommé sir John Oldcastle, avait été condamné et mis à mort pour ses croyances religieuses. La populace, qui est la même dans tous les temps, cette populace qui lèche le sang des échafauds, avait fait du nom de sir Oldcastle, le nom d'un vil bouffon. Au nom de ce martyr répondaient en chœur tous les quobilets, tous les infâmes bons mots qui se disent dans les mauvais lieux et dans les tavernes. Oldcastle était devenu le bouc émissaire des matelots, des filles, des soldats pris de vin, des poètes de la borne. Il était le boute-en-train de cette populace. Oldcastle était partout, dans les ballades, dans les gageures, dans les tavernes, sur les tréteaux, sur les théâtres ; on signait de son nom, toutes les chansons, toutes les obscénités, toutes les licences, tous les sacrilèges. C'était bien la peine d'être honnête et courageux, sir John, contre un tyran, le plus vil et le plus lâche de tous les hommes; c'était bien la peine de confesser votre sainte croyance jusque sur l'échafaud, pour être plongé, après votre mort, dans un abîme de vices, d'injures et de superstitions!

A son tour Shakspeare, qui a été un si grand poè'te dramatique, tout simplement parce qu^il a obéi à tous les caprices, à toutes les croyances, à toutes les haines, à tous les amours de ses coq*

ftemporains, voyant cet Oldcastle en si grand renom, et que la foule ne pouvait plus s'en passer, en a mis un dans sa tragicomédie iniilulée Henri /^. Et comme Shakspeare arrivait, le dernier de tous les poètes populaires, à cette curée de l'éclat de rire trivial, il réunit d'un seul coup, sur la tète de ce nouveau héros, toutes les ordures dont l'Oldcastle des tavernes et des carrefours avait été surchargé.

Voilà comment le caprice de quelques portefaix pris de vin, adopté par le poëte du Roi Lear et de Macbeth, devint tout d*un coup, une création réelle, un être en chair et en os; il devint quelqu'un. Alors seulement la reine Elisabeth , femme anglaise, mais esprit anglais, une prude qui aimait le mot pour rire, une vestale qui soufflait parfois sur le feu sacré, voyant qu'elle s'amusait comme une folle à cette charge qui portait le nom d'un martyr, ne voulut plus laisser ce nom-là, à un pareil personnage. Soit que le souvenir de sir John Oldcastle et de sa mort cruelle vînt jeter quelque défaveur sur la bouffonnerie dont on l'affublait, soit respect involontaire pour un illustre courage, la reine ordonna à son poëte Shakspeare, de ne plus appeler, de ce nom-là le bouffon qui l'amusait si fort. Il fallut obéir, et désormais Oldcastle s'appela Fa Istaff. Je ne crois pas que jamais la reine Elisabeth et son poëte illustre aient donné une plus grande preuve de leur toute-puissance : ôter son nom à un bouffon populaire 1 Faites donc en sorte que Sancho ne s'appelle plus Sancho! Tous les papes réuniraient leur puissance pour empêcher Pasquin de s'appeler Pasquin, ils n'en viendraient pas à bout. De celte source impure et sainte à la fois, est sorti Falstaff.

Et telle était l'adoption de la foule acharnée à sa victime que le poëte tout d'abord ne prend pas la peine d'annoncer ce personnage nouveau dans son drame. On sait si bien, dès qu'il se montre, qui est Falstaff, d'où il vient, qui il est ; à quoi bon l'annoncer? il s'annoncera bien assez de lui-même. Ce n'est pas Shakspeare qui a créé celui-là, c'est le génie anglais. A la première scène de ce drame, qui n'a pas moins de quinze actes en trois parties, nous trouvons Falstaff.

Lui et le prince de Galles, ils passent leur vie à courir dans les cabarets, à boire à crédit, à détrousser les voyageurs. Falstaff tutoie le prince. Il l'appelle son loustic, son coupeur

de bourse, son ami Henri, son fou, son mauvais plaisant; de son côté le prince appelle Falstaff sir Jean-Vin-Sucré , sir Roastbeef; car Falstaff, est vieux, gros, épais, grisonnant, c'est une bedaine servie par un estomac, il fait mal à voir, il fait mal à entendre. Le premier exploit de ce gros homme, c'est de dévaliser un charretier qui passe; mais par contre-coup le prince Henri tombe sur Falstaff, et lui reprend, à coups de bâton, l'argent qu'il a volé. Ainsi battu et dépouillé, Falstaff revient en criant : xMalédiction sur les poltrons î Et il raconte qu'il a été dépouillé par trois, six, neuf, vingt, cinquante voleurs, qu'il faisait nuit comme dans un four, et qu'ils étaient Vêtus de vert de Kendal !

Ces mensonges-là ne manquent pas de gaieté et d'entrain ; mais l'ancien capitan de la vieille comédie, le pourfendeur italien, le Croque-Mitaine, c'est Falstaff. Il est moins lourd, moins suant,moins poussif, et ce n'est pas celui-là qu'on pourrait appeler, comme fait le prince Henri : tripe sans cervelle^ tête à perruque, sale et gras magasin de suif, montagne de chair bonne seulement à écraser les lits, langue de bœuf séchée, longue perche, morue sèche, fourreau d'épée, étui d*arc, sonde de commis de barrière! Mais que pouvons nous faire? c'est de la bonne gaieté anglaise. Et d'ailleurs, le prince Henri vient de nous l'avouer luimôme : Je me suis encanaillé à fond. Il s'est teint en écarlate, et c'est à peine s'il a le temps de prendre haleine en lâchant de Veau !

Que les matelots de la Tamise et la reine Elisabeth aient ri de bon cœur de ces vertes saillies, on le comprend. Le peuple et la reine étaient nés dans cet atticisme de carrefour ; ils savaient à fond la langue maternelle ; ils en connaissaient tous les détours, toutes les finesses, et d'ailleurs, il n'y eut jamais une façon plus simple et plus prompte, pour une reine, de se faire populaire, que d'accepter les plaisanteries dos populaces; mais, en fin décompte, que l'on nous donne cela à nous, les enfants de Molière, de Voltaire, et même les enfanis de Rabelais, pour de l'atticisme, pour de la gaieté d'honnêtes gens, en vérité c'est abuser de la patience du lecteur.

Toutefois cette première scène de cabaret est la meilleure do toutes celles que va jouer noire héros. Tant qu'il est sous les

y«ux du prince Henri, ce Falstaff conserve encore une forme humaine. Il fàit, de son mieux, pour donner la patte d'une façon agréable; il danse sur ses deux pieds de derrière ', vient-il à s*oubfier un peu trop, le prince îe rappelle à l'ordre. — « Vas-tu te taire, corrupteur de jeunesse, vieux Satan à barbe grise ! » Mais une fois que le prince esthorsde la vue de ce drôle, tout change. Falstaff livré à lui-même est ignoble. 11 ne se donne plus la peine de mettre les boutons de son pourpoint ou de rattacher son hautde-chausse. Il était en haillons, il est. tout nu. Il était ivre, il est soûl. Tant qu'il était le commensal du prince, à là bonne heure ; maiâ quand le prince n*est plus là pour rempHr la panse à Falstaff, Falstaff filoute le monde. Vole-t-ii assez d'argent à son hôtesse , et boit-il assez de vin d'Eiipagne! En pleine bataille Falstaff trouve le moyen de s'abandonner à sa bouffonnerie sur le cadavre du noble Percy. J'avoue que c'est là encore une plaisanterie incroyable.

Certes, jamais que je sache, Shakspeare n'a créé un plus ^rand caractère que ce jeune et charmant Hotspur. M. Guizot, qui s'y connaît, a dit quelque part qu'Hotspuf était de la famille du Misanthrope. Il est brave, intrépide et gai. Il meurt en héros. A peine est-il mort, que voilà Falstaff qui le perce d'un coup d'épée et qui se vante de lui avoir porté le dernier coup. N'est-ce pas pousser bien loin la rage de la bouffonnerie? Et n'ètes-vous pas tenté de vous écrier comme fait Lancaslre : C*èstlà le conte le plus étrange que f aie jamais entendu '

Cependant ïe drame continue. Ces différentes transformations d'un grand caractère, ce prince qui passe de la plus intrépide crapule aux actions héroïques, c'est là sans nul doute un spectacle digne d'intérêt. Dans ce p^le-méfe de combats, de victoires et de grandes actions, niessire Falstaff a pu passer et faire rire, cela se comprend, talstaff, dans toutes ces batailles, me produit l'effet de Thersite dans V Iliade^ avec cette différence que Thersit(? paraît à peine, qu'il est oublié tout de suite, et qu'en fin de compte, les poêles à la suite d'Homère ont laissé ce Thersite où il était; tout au rebours, messire Falstaff, on n'aime que lui dans ce drame de Henri IF ^ on ne voit, on n'entend que lui. Cette cour brillante et cette reine de tant d'esprit ne sauraient se |)asser de Falstaff. Au mi.ieu ilc ces grands intérêts, — la mort de

Henri de Percy jetant sur ce drame toutes ces douleurs — vous entendez Falstaff qui demande à son page : — Que dit le docteur de mon t/rine? Bref, FalstafT en est aux derniers expédients.

Le prince Henri a rejeté cet impur compagnon ; mons Falstaff ne vit plus que des bienfaits de son hôtesse ; il lui a promis de répouser. En attendant, lui dit-il, il faut vendre ton argenterie et tes tapisseries, et fais-en dix guinées, si tu peux. Voilà toute la fortune de Falstaff. Le prince ne demande qu'une seule fois de ses nouvelles, pour savoir si le vieux cochon mange toujours dans sa vieille auge. Quant aux amours de sir Falstaff, vous avez la plus abominable hiren qui ait jamais ramassé, de son jupon troué, les boues de la rue de Turn-Bull a et porté au doigt une tète de mort. » Cette fois on ne fait plus de Tesprit, on s'engueule^ c'est le mot. — Filain bouchon y — groin crotté^ — brétailleur éreinté, •— filou ^ ~ gredin, — avaleur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux sautés dans la crotte , — mauvaise canaille l Et voilà donc ce qui vous faisait rire de si bon cœur, à côté de votre brillant Leicester, 6 vous la belle ves-, tale^ assise sur le trône d^ Occident !

La façon dont Falstaff escroque mille livres à sir Fallow est au moins ingénieuse et n'est pas de très-mauvaise compagnie. Ce Fallow est une de ces bonnes figures dont s'est emparé sir Walter Scott, sans en rien dire. H est avare et ambitieux ; il cultive la terre, et il voudrait bien paraître à la cour. Quand il apprend que le prince Henri est devenu roi, Fallow se met à plat ventre devant Falstaff, qui lui mange ses poulets et lui emprunte son argent. La scène de recrutement n'est pas moins amusante et moins digne de la comédie. « Et que me fait, dit Falstaff, un bel « homme? Parlez-moi du cœur. Voilà Bossu, par exemple, il est « bien laid et mal torché, mais il faudra voir ce gaillard-là un tt mousquet à la main! » Et il s'en va emportant l'argent des autres recrues. Quel garnement! Sans compter les quolibets, les calembours, les non-sens, les bêtises, les obscénités intraduisibles : y/ pox ofthis goût! Or a goût ofthis pox!

Cependant, après « la seconde partie » de Henri IF^ et quand Falstaff eut été congédiés! brutalement par son ami, devenu roi, l'intention positive du poète était de laisser crever dans sa peau cotte peautraille. Le vaisseau même était tout prêt qui devait Tex**

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porter; mais la reine Elisabeth ne voulut pas renoncer encore à son bouffon. Elle voulut revoir, une dernière fois son ami Falstaff ; elle avait même ordonné qu'on lui montrât Falstaff amoureux, sans doute pour qu'elle pût lancer, quelque bon sarcasme contre l'amour. Shakspeare obéit à moitié : il remit Falstaff sur la scène ; il aurait eu honte d'en faire un amoureux.

Cette fois encore Falstaff a engraissé, — et tant pis pour les bons mots de la reine, — cette fois, plus que jamais, Falstaff se vautre dans l'ivrognerie et dans la mangeaille. Il parle encore du roi Henri, mais il en parle sans abandon, en homme qui a peur de la bastonnade. Bien plus, maintenant que le gros chevalier a sa pension payée à l'avance chez sun hôte, il a perdu beaucoup de sa verve amusante. De ce Falstaff, qui n'a plus ni faim ni soif, de ce pourceau dont l'auge est toujours remplie, nous n'avons plus rien à entendre de bien divertissant. Plus d'amour pour Falstaff; sa vieille amie, Doll' elle-même, aurait bien de la peine à reconnaître ce vieux diseur de bons mois. Falstaff a perdu sa dernière dent, et son dernier cheveu, et son dernier éclair de vanité. Même, entre nous, j'ai bien peur que sir John ne soit devenu un avare. Telle est cependant la toute-puissance incroyable, de cette gaieté de l'esprit, qu'avec ce Falstaff usé, éreinté, podagre, presque aveugle, à demi-sourd, imbécile, Shakspeare a écrit sa plus amusante comédie. Quelle outre pour sentir si longtemps le vin ! Servat odorem testa diù !

Dans la scène quatrième du premier acte, nous apprenons que la pension de Falstaff était de dix livres par semaine, somme suffisante pour ce rude appétit; cependant Falstaff, qui veut boire et manger à lui seul ces dix livres, met à la porte tous ses gens, son ami Randolphe et son camarade Pistol ; l'ingratitude était le seul vice qui manquât à ce gros bonhomme. Abandonné à lui-même, Falstaff est encore un peu moins amusant que lorsqu'il traînait à sa suite ces bandits qui lui prêtaient leur bonne humeur. Aussi lombe-t-il dans tous les pièges, et même dans un panier de linge sale, comme un tas de viande de rebut.

Quelle mort, dil-il, pour un homme comme moi! L'eau fait enfler un homme ! Le lendemain il se déguise en vieille femme... il est roué de coups; enfm il se déguise en cerf, et pou s'en faut qu'il n'éprouve le sort d'Actéon ; on le bat encore, on le bat toujours, III, 21.

plus que jamais on rappelle gredin, cocu, âne, bouc gallois, pudding, ballot d*étoupes; à ce point que le poê'te, se rappelant enfin qu'il parle devant une femnie, une reine, se croit obligé d'invoquer le très-saint Ordre de la Jarretière :

u Fée des prairies, semez des fleurs et des perles en l'hona neur de ces brillants chevaliers! Écrivez en touffes couleur « d'émeraudes: Honni soit qui mal y pense! Couvrez d'un frais a gazon la place qui portera cette légende sacrée! » Les fées, les perles et les fleurs, nous voilà bien loin de ce cochon qui mange tout ce qu'il trouve!

Est-ce à dire cependant que nous voulions donner un démenti forme! à la gaitlé, à la satire, à la malice de tout un peuple, d'un peuple qui a produit Swift, Sterne, Addison, Daniel de Foë, Samuel Butler, lord Byron et Walter Scott, et tant d'autres charmants amuseurs ? Non pas, certes : nous respectons la gaieté tout comme nous respectons l'héroïsme: un bouffon vaut, à tout prendre, pour le bonheur d'un peuple, tout autant qu'un législateur ou qu'un héros. Quoi d'étrange à parler ainsi? La loi d'hier fait place à la loi de demain; la bataille gagnée appelle une autre bataille, le roi qui règne fait place au roi qui va venir, les poè'tes eux-mêmes et les bt?lles personnes passent et se fanent coçime l'herbe des champs... la gaieté seule ne saurait mourir.

Vous aurez plutôt écrasé vingt monarchies, que vous n'aurez efl*acé un proverbe de la mémoire des peuples. Donc, respect à l'esprit, respecta la gaieté, grâce aux bouffons! à la condition cependant que chaque nation conserve la comédie qui lui est propre. Qu'elle rie de son esprit, qu'elle s'amuse de ses bons mots! On peut im[>oser à ses voisins, même ses lois, même ses mœurs, même ses modes : on ne leur imposera pas sa gaieté. Il n'y a quo les tyrans de comédie qui puissent dire : — Ceux qui ne s'amuseront pas, qu*on les empale! Donc nous ne serons pas empalés pour avoir dit que le Falstaff anglais n*esl pas gai, chez nous, que nous ne sommes pas faits à son esprit, que ses manières nous causent p'us de dégoût que de bonne humeur, et qu'enfin le plus petit Frontin de Rognard est tout simplement, dans son petit doigt, — pour nous autres Français, — plus gai, plus amusant, plus vif, plus ingénieux, plus spirituel, plus alerte et plus charmant que tout ce gros Falstaff : — Cette montagne de chair morte.

Il n'y a déjà pas si longtemps que nous avons possédé à Paris des clowns anglais. Mathews était, à coup sûr, un gaillard vigoureux, hardi, léger, grand hurleur, grand crieur, grand hâbleur, un « coquin nourri de pois, » comme on en cuit dans les comédies d'Aristophane. Eh bien ! ce Mathews , bondissant et hurlant, à peine s'il nous a arraché un sourire... le petit cri asthmatique et les petits bonds d'Auriol nous font rire aux éclats. Le gros Mathews, c'est Falstaff; le petit Auriol, c'est la comédie de Regnard. On rit, parce qu'on rit; on ne rit pas, parce qu'on ne rit pas, en voilà toute la raison, de ce côté-ci, et de ce côlé-là de l'Océan. Nous cependant, qui nous élevons contre ce bouffon décrié, n'avons-nous pas inventé naguère un abominable Falstaff, ivrogne, voleur, goguenard, escroc avide, un gentilhomme, et par dessus le marché tout taché de sang, Robert-Macaire, un Falstaff que les Anglais ont sifflé à outrance, et à qui nous disons tous les jours : «Nous tirerons parti de ton vieux corps ! » El cet autre bouffon, qui a surgi après la révolution de Juillet, le nommé Mayeux, ce bossu venu on ne sait d'oii, n'élait-il pas de la famille de Falstaff? Mais ceîui-Ià n'a pas vécu, il lui a manqué, pour vivre, un grand poète ou un grand comédien qui en fissent leur profit; c'est grand dommage, il avait les plus viles dimensions de la gaieté de la borne et de l'esprit du ruisseau. — Celte tentative du Falstaff français a été rejoindre les autres tentatives ; le pnrterre n'a pas voulu plus longtemps du Falstajf que du Macbeth, en dépit des précautions du prologue, où le poète anglais étale en présence du spectateur bénévole, « sa crainte d'abord, sa révérence ensuite et enfin son discours! »

Ce fut dans son drame de Henri V que Shakspeare annonça à la reine Elisabeth la mort de Falstaff, enlevé à ses dignes amis : Pistol, Bardolph,Nym, l'hôtesse.— « Il est dans le sein d'Arthur, « dit l'hôtesse; il est mort en demandant à boire, le pauvre ché- « rubin, et en criant: le diable emporte les femmes! » Telle fut la digne oraison funèbre de sir John Falstaff.

Mais holà! il me semble que le bonhomme se réveille, qu'il me prend pour le baragouineur Evans, et qu'il s'écrie en me montrant du doigt : — « Ai-je donc tant vécu pour recevoir la leçon tt d'un gaillard qui met l'anglais en capilotade? »

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