CHAPITRE XVIII
Après les spasmes, le délire et Tépouvante du drame où Schillernous a montré l'Inquisition dans son suaire, à la lueur des écbafauds, au bruit des tortures, quel repos, quel rôve et quels paysages plus agrestes et plus charmants que le Guillaume Tell de ce même Schiller!
L'œuvre est éclatante de poésie ; c'est un mélange très-étrange et très-charmant, o^ l'ode et l'idylle s'en vont, au son des flûtes et des trompettes, récitant la légende du héros de l'Helvétie. Ce conte merveilleux de la pomme abattue par le père sur la tête innocente de son enfant, du bonnet qu'il faut saluer comme on ferait une idole, cet entassement des misères qui peuvent courber l'âme d'un peuple, ont fourni au poè'te une suite très-variée d'émotiuns dramatiques, le drame se perdant parfois dans l'enfantillage , et souvent dans le pathos.
Le vrai bonheur do cette composition, c'est l'instinct très-réel et très-vif de toutes les beautés do cette nature agreste.
Le beau lac, les calmes montagnes, la cabane, les vastes prairies, les hauts glaciers sur lesquels resplendisseiit* les pâles clartés du soleil levant! On respire dans ce récit je ne sais quelle odeur des vertes prairies; à chaque instant, vous entendez retentir à votre oreille charmée le Uanz des Vaches, accompagné du tintement de la clochette des troupeaux, çà et là répandus dans ce paysage poétique. « J'entends la sonnette de Lisette la brune!» s'écrie un berger, et il nous semble en effet que la génisse orgueilleuse va se montrer au coin du bois. Grande qualité dans un poète , de nous mettre tout de suite au beau milieu du drame qu'il veut raconter.
Peu à peu la scène s'assombrit ; on n*entend plus la clochette de Lisette la brune ; le lac limpide s'agite sur ses bords attristés; le chasseur de chamois, le gardien du troupeau s'enfuient soudain pour faire place aux hommes de guerre; tout se perd, tout est perdu ; les hommes armés s'emparent de ce vallon paisible; le pâtre s'est révolté, il a tué uq de ses maîtres, et il évite dans sa barque rapide le châtiment qui le menace ; Faction s'engage plus vite et beaucoup mieux qu'on n'eût pu l'espérer à entendre les mélodies printanières du hautbois et de la musette ; le premier homme qui se montre un homme dans ce peuple de pasteurs, c'est notre héros, Guillaume Tell, également hardi, Tarbalète ou la rame à la main.
Pendant que le libérateur fuit au loin, pour revenir bientôt sur ses pas, les paysans de la vallée s'entretiennent tout bas de cet entretien éternel des peuples opprimés: le droit, le devoir, la résistance, l'affranchissement. Ces héros rustiques, dans le drame allemand, parlent tout à fait la langue du bon sens, le langage ferme, net, clair des braves gens qui n'ont pas besoin des sursauts et des surprises de l'enthousiasme pour se montrer des héros. Ces bergers de Schiller, ces laboureurs, ces manœuvres ont lu les chartes de la nation helvétique; ils ont compulsé les histoires ; ils ont remonté aux origines ; ils savent d'où ils viennent ; ils savent où ils vont ; ils ont déjà tracé les limites de la révolution qui les sauvera eux et leurs enfants:
a Que chacun accomplisse son devoir, rien de plus! Nous voua Ions chasser nos tyrans et renverser leurs forteresses, mais, s'il tt se peut, sans répandio de sang... Un peuple qui a les armes à
' « la main et qui se contient dans les bornes de la modération « inspire une juste crainte ! »
Ainsi parie le peuple des fières montagnes, sans déclamation, sans emphase, et l'on n'est pas obligé de lui dire, comme cet homme dans une tragédie de Shakspeare. « Parle simplement, mon fils 1 » Or, en ceci il faut d'autant plus louer Schiller qu'il no hait pas un peu d'emphase ; les mots de douze pieds ne lui coûtent guère {sesquipedalia verba), il se perd volontiers dans les nuages de son esprit tout-puissant. Au contraire est-il sobre de paroles, sobrede menaces etd'exclamations dans sa tragédie de Guillaume Tell, Seulement, comme avec un poète de cette grâce éloquente il faut toujours que l'imagination trouve ses droits, Schiller a transporté son enthousiasme dans la description de ces beaux lieux; plus le poète agitateur du drame était mesuré dans le récit des passions et des mœurs, plus il s'est mis à Taise dans la déco- ' ration extérieure, prodiguant au paysage l'ardeur et l'admiration qu'il mesurait à ses héros.
Certes il fallait un grand talent pour nous montrer, au sommet de cette perche incroyable, ce chapeau ridicule, pour nous raconter, au pied de ce gibet, le drame atfreux du père qui s'expose à tuer son fils puisque c'est le caprice d'un malfaiteur! C'est l'histoire du premier Brutus passée à l'état des légendes, et l'habileté "est grande d'avoir élevé ce conte de bonne femme à la dignité do la tragédie. Mais ayssi que de précautions ont été prises par le poète, avant d'arriver à cette catastrf^phe de son drame !
Vovez î La mère de famille est restée dans sa cabane à attendre son fils aîné; le père de famille arrive tenant son enfant parla main, et lui parlant du Dieu éternel et de l'avalanche cachée dans la montagne. En même temps le grand-père vierît au-devant de son petit-fils, de l'enfant de sa fil'e, pendant que le peuple, mêlé aux douleurs de ces trois générations, tremble également pour le grand-père, pour le père et pour l'enfant !
Notez bien que si nous n'avions pas assisté, la nuit précédente, à l'entrevue des conjurés, si nous n'avions pas entendu leur serment, à la face des astres éternels, et de cette justice qui habité' là-haut, immuable et inébranlable comme les astres mêmes, l'épreuve que Gessler impose à Guillaume Tell nous paraîtrait impossible; mais le héros s'est retrempé dans cette con-
382 LITTéRATURK DRAMATIQUE,
spiralion des honnêtes cœurs, il sait que s'il lue son fils, son fils et lui trouveront des vengeurs 1 Voilà ce qui soutient son courage, ce qui donne la force à son bras, et à nous-mêmes voilà ce qui nous donne assez de résignation pour supporter le spectacle de cet enfant à genoux, servant de but à la flèche de son père.
Toutes ces émotions sont admirablement disposées pour produire un grand effet sur l'âme, sur l'intérêt, sur Tattention, sur la pitié du spectateur.
Disons-le aussi, rien n'est plus honnête que les sentiments qui animent ces fiers conspirateurs ; ils conspirent, mais ils ont gardé de leur côté l'équité et le bon sens. Ils veulent la liberté pour euxmêmes, ils la veulent pour les autres ; ils n'ont rien à renverser, sinon la citadelle et le chapeau, c'est-à-dire ce que le despotisme a d'atroce et, qui pis est, de ridicule. Dans cette entrevue solennelle, au bord du lac apaisé où se reflète l'arc-en-ciel lunaire, à la clarté de ce feu qui sera bientôt un signal de liberté, au bruit de cette blanche cascade qui sort en écumant du sein du glacier, le premier soin de ces hommes rustiques ; le chasseur, le berger, le pêcheur, le curé, c'est de proclamer leur liberté d^abord, et ensuite le droit de tous; libres enfin, ils rendront au César ce qui est au César; pas de violences, pas de vengeances, pas d*usurpa« tiens, pas d'injustices, car si vous voulez que ce drame soit complet, il faut que la justice y règne d'un bout à l'autre, et qu'au dernier acte Jean le parricide, le duc Jean d^ Souabe, qui vient de tuer l'empereur Albert, soit chassé comme un maudit de la cabane de Guillaume :
« Assassin d'un roi et d'un père, s'écrie Guillaume Tell, coma ment oses-tu souiller ma maison de ta présence? comment oses-tu « porter tes^eux sur un honnête homme et réclamer son hospi- (( talité? » Ceci est le digne couronnement d'une œuvre de miséricorde et de pitié.
Véritablement Guillaume Tell, qui vient de châtier Gessler, n'a pas perdu son droit de chasser un assassin de. sa maison; Jl a travaillé, non pas comme Jean de Souabe, pour un trône, mais pour sauver sa femme, son enfant, sa patrie, et pour venger les droits sacrés de la naturel Même dans cette œuvre de sang et de châtiment, Guillaume a hésité longtemps; il a écouté, tremblant et pâle d'effroi, tous les bruits qui venaient de la mon*
LITTÉRATUHE DRAMATIQUE. :J83
tagne, et chaque bruit lui disait : Guillaume, il faut (uer Ges^sler!
C'est un touchant et très-énergique passage de ce drame : Guillaume Tell caché dans ce chemin étroit, et méditant sa vengeance. Il se consulte, il hésite; il se demande si, en effet, il est dans le droit do légitime défense? — « 0 mon arc fidèle ! instru- « ment d'une douleur si amère, je vais te diriger sur un but qui « a été inaccessible aux plus touchantes prières! »
Ainsi parlant il suit d'un regard ferme et attristé le mouvement de ce sentier qui conduit au delà des montagnes. Il vcit passer, d'un regard d'envie, le marchand poussé par le gain, le pèlerin courbé sur son bâton, le moine pieux, le colporteur con(iuisant son cheval, le joyeux ménétrier précédant une noce villageoise... — « 0 malheurl tous continuent leur route pour « aller à leurs affaires; mon œuvre à moi, c'est le meurtre! »
Véritablement ce paysan est un grand homme ; son monologue respire je ne sais quelle éclatante conviction qui ne se retrouve guère que tout au fond du monologue d'Auguste méditant un pardon, comme les autres tyrans méditent une vengeance. Un patriotisme sincère et convaincu, une odeur de peuple généreux et fort, respire dans tout le drame de Schiller , et cependant , comme le poète a voulu tenir la balance égale pour tout le monde, il ne s*est pas contenté de glorifier les paysans, il a voulu aussi que le gentilhomme eût sa part de gloire et de résistance dans ce poème de la Suisse délivrée et sauvée.
C'est d'un bon exemple que dans ces chefs-d'œuvre que les peuples accomplissent de temps à autre, pas un homme ne soit déshérité de sa part d'action et d'influence ; il est juste que les anciens travaillent autant que les derniers venus. Le baron d'Altinghausen, dans notre drame, ce vieillard qui a sauvegardé les mœurs antiques et l'histoire d'autrefois, et môme son neveu Ulrich, un instant ébloui par les pompes serviles de TAutriche, et revenant bientôt à la simplicité primitive, sont de très-dign^â acteurs d'un très-beau drame ; quoi de plus simple et de plus touchant que la mort du baron d'Altinghausen ? quoi de plus vrai et de plus sincère que le repentir de son neveu :
« Voici ma main , s'écrie un laboureur, voici ma main, noble seigneur, la parole d*un paysan est une chose sacrée; que seraient les chevaliers sans nous ? Notre métier est plus ancien que le leur ! »
3S4 LITTÉRATURE DRAMATîQtlE.
« Eh bien! reprend le jeune homme, vous me défendrez et je vous défendrai. Par notre union, notre force sera plus grande. Mais à quoi bon ces paroles tant que notre patrie sera la proie d*une tyrannie étrangère? Délivrons-la de ses ennemis, alors il sera temps de régler paisiblement le droit de tous î »
C'est ainsi que le drame commence, c'est ainsi qu'il finit par ces deux mots sauveurs : « Union et liberté! » Tous les droits garantis, tous les devoirs maintenus! Le poète de l'Allemagne a écrit toute sa tragédie dans le noble but de la rébellion légitime, et légitimée par l'oubli des vengeances, par le rappel au devoir.
Dans cette idée très-simple et très-vraie se retrouve le drame de Guillaume Tell; c'est tout simplement la justice mise en action ; c'est l'avènement du peuple, signalé par la simplicité des moyens , par la grandeur du résultat. « Quoi donc ! s'écrie le a jeune chevalier Ulrich , les paysans ont accompli une œuvre si « grande ! Ils se sont à ce point confiés à leurs propres forces ! « Ah! Dieu soit loué ! la dignité de l'espèce humaine est soutenue « par une puissance toute nouvelle. Du jour où la pomme fut « placée sur la tête de cet enfant datera une liberté meilleure; « c'en est fait, l'ordre ancien est renversé, les temps nouveaux se « produisent, et sur les ruines du passé une existence nouvelle « vd fleurir ! »
Guillaume Tell^ Don Carlos^ Marie Stuart^ Louise Muller^ en un mot le théâtre entier de Schiller a été soumis à la copie, à l'imitation du plus grand nombre des poë'tes à la suite et des novateurs du lendemain ! De ces imitations sans nombre, il n'est resté que la Marie Stuart de M. Lebrun , au Théâtre-Français, grâce au talent du poète français et grâce au talent de ses interprètes : Ta! ma, mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Rachel, succession brillante de comédiens excellents! Mais quoi! ce n'est pas la copie et l'imitation ûes œuvres étrangères qui nous doit occuper ; c'est l'œuvre même, et l'influence que ce chef-d'œuvre obtenait sur les quelques grands esprits de notre époque ! Ainsi avons-nous grand soin de ne pas confondre le traducteur et le poète traduit. Au traducteur nous devons à peine une mention pour ses trahisons^ pour le poë'te original nous réservons toutes nos sympathies et tous nos respects.
Sans compter que les maladroits sans honte et sans pudeur qui
LttTKkAtURÊ DRAMATIQUE. 38ti
copient offronlément l'œuvre d'autrui (comme ils sont ignorants autant qu'ils sont plagiaires ), ne savent pas distinguer même dans ce qu'ils imitent, ce qui est véritablement original, et qu'ils vont copier, fièrement... une copie! On en trouverait des exemples nombreux; un seul exemple me suffit, et je le prendrai dans un fameux drame allemand : le Fingt-quatre février .
-Ce drame est célèbre en Allemagne; l'auteur l'a composé, comme il le dit lui-même, daiis une nuit d'orage. « Sa raison, obscurcie par ces noires vapeurs, lui a inspiré cette poésie qui ressemble au râle d'un mourant, » Je ne crois pas qu'en effet le caprice allemand ait rien produit de plus terrible.
Malheureusement cette terreur était peu nouvelle, l'e crime dont il 8*agit dans ce drame, avait été depuis longtemps exploité par la tragédie antique. Oreste, GËdipe, parricides et soumis à la fatalité qui les poursuit, avaient arraché bien des larmes à bien des siècles, quand Werner entreprit de /aire descendre le parricide de ces hauteurs poétiques. Cette fois il l'arrache au palais des rois, il le dépouille de sa pourpre, il lui ôte les esclaves et les prêtres qui l'entourent, il éloigne Foracle qui prédit le crime et le chœur qui fulmine l'anathème. Bien plus, le poë'te allemand, non content de dégrader ainsi le parricide antique, le voulut accabler de misère. Il lui fit habiter, dans une contrée déserte, et sous les neiges, une cabane ouverte à tous les vents. Il l'entoura de détresses de tout genre, oubliant qu'à force de charger cet homme de famine, de froid et de pauvreté, il risquerait de nous le faire prendre en pitié.
Voilà donc ce qu'il a fait : il a métamorphosé l'Œdipe antique; il en a fait le plus misérable des paysans féodaux; mais par une erreur incroyable, — à ce crime ainsi déguisé, — le poëte allemand a conservé les mêmes remords; il a fait peser sur cet homme, non pas la résignation chrétienne, mais la fatalité païenne ; il a conservé tout ce que raconte Platon des Euménides et des jugements après la mort. Dans ce drame de Werner on retrouve je ne sais quel souffle qui ressemble au souffle de l'oracle de Delphes. Si bien que voilà donc, cette fois encore, à quoi aboutit toute cette nouveauté, à un drame grec qui se passe dans la cabane d'un paysan allemand !
Ceci dit, il faut reconnaître encore que le poëte Werner nous m. S2
386 LITTÉRATURE DR A M ATIQUi:.
poii?so à la lerreur par mille fantasmagories étranges. Il dispose la scène de son drame tout comme faisait, dit-on, le comte de Saint-Germain quand il tendait ses pièges à de nouvelles dupes.
Méfiez-vous, en général, de cette poésie qui a besoin, pour parler à votre âme, de s'occuper si fort de vos sens. Ce ne sont pas ces détails lamentables de maisons sans toit, de fenêtres brisées, de portes mal jointes, de paille jetée sur un grabat, de pain noir et d'eau croupie, qui vaudront jamais pour la pitié, pour la terreur, une pensée touchante, un beau vers, un mot bien simple parti du cœur. Non, votre couteau rouillé, vos guenilles sanglantes, votre clou mal attaché, le hibou postiche qui pousse au loin SCS hurlements plaintifs, la neige du sentier, la lamentation du vent dans les bois, tout cela ce n'est pas la tragédie; à peine est-ce l'ombre effarée et puérile de la tragédie.
Vous me dites qu'Eschyle, le maître de Sophocle, s'e&t servi de moyens pareils ; qu'il traînait dans son drame un chœur d'Euménides si hideuses à voir, que plus d'une femme athénienne, frappée d'épouvante, accoucha avant terme et que des enfants moururent d'effroi; il est vrai, mais Eschyle était un barbare de génie, mais le magistrat réduisit à douze les cinquante Furies, mais le succès des Euménides d'Eschyle ne tenait pas à ces tristes accessoires; il tenait à cette poésie nette et vive, à ces inspirations parties de l'âme, à cette profonde douleur du coupable prosterné devant la statue de Minerve.
a 0 déesse! ô Minerve 1 c'est Apollon qui m'envoie! Sois favo- (( rable à un persécuté ! Regarde mes mains, elles ne sont plus (( souillées! Épuisé de fatigue, errant dans toutes les villes, chez « tous les peuples, j'ai traversé les terres et les mers, et je viens « à tes pieds crier : pardon ! »
Ainsi il parle, et vous devinez tout de suite les fatigues, les misères, les remords de ce misérable, et cependant les Furies accourent sur les traces du parricide : guidées par une suave odeur de sang humain^ et leurs imprécations recommencent : « Parri- (( cide! parricide! il faut que ton sang nous serve de breuvage; (( nous voulons t'entraîner chez les morts ! Là, tu recevras la peine (( de ton crime! » Et le malheureureux, épuisé de fatigue et de douleur, tend vainement ses mains suppliantes.
V Pitié! je veux expier mon crime! Le sang dont cette main
c fut rougie, pâlit et s'efface 1 -— Pitié! pitié! ma présence n'ap- « porte ici rien de funeste! Le temps en vieillissant les humains « vieillit leurs crimes ! — Pitié ! pitié ! au nom de Minerve» qui « m'a absous 1 a Et les Furies de répondre :
a Non, la déesse ne peut pas t'absoudre ! Tu es voué désormais « à la persécution et à Texil ! Fantôme desséché, pâture des dieux « infernaux, tu seras sans voix pour supplier! Victime, lu ne a seras pas égorgée sur l'autel! Formons, formons nos chœurs! « Reprenons, reprenons nos efifrayants concerts! »
Et si j'allais chercher VOEdîpe à Colone, ce chef-d'œuvre de Sophocle, et peut-être le chef-d'œuvre de toutes les tragédies de ce monde ; si je vous citais la scène du berger et du prince malbenreux, qui abandonne sa ville, tant il est épouvanté de cette prédiction d'Apollon, qui l'a menacé d'inceste et de parricide! Quelle scène louchante, ce berger qui dit au roi, pour le rassurer : f^ous n'êtes pas fils de Polype ! — Je vous trouvai sur le mont Cit héron! Et toute cette lamentable histoire qui peu à peu se montre dans son jour funeste ! « Je veux savoir qui je suis ! « s'écrie CEdipe. La fortune est ma mère ! les années sont mes « sœurs, le temps est mon aïeul ! »
L'infortuné ! Il cherche à se rassurer lui-même , et cependant le chœur en l'écoulant murmure tout bas le nom de Cithéronî La catastrophe approche. Et quand enfin il n'y a plus à douter, rien n'égale la douleur du parricide; Œdipe s'est fait justice, il s'est condamné à la nuit éternelle :
a Épaisses ténèbres, vous êtes le supplice de mes crimes! « 0 mes amis, est-ce bien vous que j'entends? Apollon est la a cause de mes maux ! Chassez de votre patrie ce parricide, ce « monstre exécrable. — Je n'écoule ni raisons, ni conseils, c'en « est fait, plus de soleil, plus d'épouse, plus de petits enfants qui a grandissent autour du malheureux GËdipe! Plus de ville, plus « de palais, plus de dieux favorables, mon crime est découvert ! « 0 Polype, ô Corinthe, ô palais que je crus la maison de mon « père, quel monstre vous avez nourri sous l'apparence d'un fils « de roi! 0 chemin de Daulie, ô forêts, ô buissons, sentiers « funestes, vous avez bu le sang d'un père qui coulait par mes a mains! Mes amis! mes amis! cachez-moi dans quelque lerrc
« écartée; ou donnez-moi la mort, ou précipitez-moi dans le a gouffre des mers! que je ne profane pas vos regards plus long- « temps ! »
Certes, ce sont là des plaintes bien touchantes; voilà une terreur bien vraie" et bien sentie! Il me semble que Sophocle, rillustre père de la tragédie classique, ne s'est déjà pas si fort renfermé dans les limites convenues, et que vous respirez assez à Taise dans cette immense tragédie. Et quand, après l'exposition terrible de ce drame, dont le parricide est le sujet, le poète poursuit son héros jusqu'aux derniers confins de la douleur; quand Œdipe, chassé de ses États, et conduit par sa fille à travers ce long exil, ne demande plus aux dieux et aux hommes qu'un tombeau quelque part ; quand vous voyez ce misérable vieillard pénétrer dans le temple des Euménides , appeler la mort, et que vous entendez la mort lui répondre enfin au bruit des foudres et du tonnerre, trouvez-vous que la vengeance antique manque de spectacle, que cette terreur ne soit pas assez animée, que les misères de cet homme ne soient pas assez complètes ? En un mot, pensez-vous que cela soit digne d'un poète sérieux, comme est Werner, et avec de pareils exemples sous les yeux, de ramener à ces dimensions mesquines et bourgeoises un crime épouvantable que les anciens législateurs n'ont pas indiqué dans leurs codes? Us le regardaient comme impossible.
Ainsi, le premier défaut du drame de Werner, c'est justement ce terre-à-terre bourgeois qui ôte à ce grand crime du parricide toute solennité ; c'est ensuite cet entassement d'accessoires si étranges et si communs à la fois, qu'on les peut appliquer à toutes les situations de la vie misérable, comme nous l'avons bien vu dans le dernier acte de la P^ie d'un Joueur^ un mélodrame du boulevard, lequel dernier acte, qui produisait un grand effet, était composé du drame de Werner, à peu près copié en entier. Au contraire, allez donc appliquer un des grands effets dramatiques d'Eschyle ou de Sophocle à tout autre crime que le parricide, allez invoquer le sanglant Cithéron dans toute autre circonstance, et vous verrez si voire plagiat sera en effet le bienvenu !
Reste donc, pour toute valeur originale, au drame allemand, je ne sais quelle douleur nerveuse, quel remords mal défini, quel in-
quiet malaise, quel frisson maladif qui sauve toutes les pauvretés de cette fable. Dans cette histoire, la tempête, la faim, les guenilles les plus horribles, le dénûment le plus lamentable, jouent leur rôle à qui mieux mieux. L'orage commence à la première ligne, et quand l'histoire est tout à fait achevée, l'orage gronde encore dans le lointain.
Hélas! la femme de cet autre GËdipe, moins touchante cent fois que l'Antigone , s'est accroupie peu à peu dans le crime de son mari. Elle le supporte sans le partager. L'hébétement de cette malheureuse est, à tout prendre, ce qu'il y a de plus dramatique dans la pièce. Elle a tant souffert sans savoir pourquoi, sinon confusément 1 Elle a si bien partagé le châtiment de son mari, elle innocente, que son intelligence a dû nécessairement se déranger quelque peu! Voilà pourquoi, sans doute elle chante une chanson joyeuse. Or cette chanson joyeuse, évidemment copiée sur les chansons de Shakspeare, est bien loin de valoir ses touchants modèles. Les petits vers des fous de Shakspeare, ces petites complaintes que chantent, dans ses drames, tant de douleurs mal contenues, lisez-les avec soin, et toujours-dans ce désordre apparent, vous trouverez la pensée poétique, la mélancolie cachée, l'amour brisé, l'espérance lointaine, le désespoir sans rémission. Les petites chansons de Werner ne ressemblent en rien aux couplets de Shakspeare. « Quand le paysan est un « paysan, il conduit sa charrue ; quand il a un chapeau et une « chemise, il a des habits, et sur sa tète un chapeau, et sur son « chapeau des plumes ! » Il n'y a pas là dedans le plus petit mot pour rire ou pour être triste.
Cependant tous ces détails lamentables, il faut le reconnaître, sont rendus avec une infatigable, une effrayante vérité. A force de misère, la femme pousse l'homme au vol; et cependant on comprend que cette femme a été honnête autrefois, quand elle avait du pain sur la planche et du bois au foyer. Ceci augmente encore la misère de ces deux misérables : si Tun d'eux était tout à fait vertueux, ils souffriraient moins. Et notez bien que, dans la pensée du poète, son héros est un meurtrier, pendantque l'héroïne est disposée au vol, à ce point que le mari se croirait déshonoré s'il obéissait à sa femme! Tout cela est compris et modelé n merveille. — Maie suada James ^ la faim eàt une triste conleillère 1 Or ils ont m. tï.
faim Tun et Tautre, et pour souffrir de la faim la journée est mal choisie : c'est justement l'heure fatale où le vieux père est mort il y a dix ans, en maudissant son fils. Depuis ce jour, rien n'a plus réussi au parricide 1 Les choses en sont là quand on frappe à la porte de cette maison damnée.
Celui qui revient ainsi par cette nuit chargée de neige, c'est le fils du parricide. Ici la scène se complique. Le nouveau venu, lui aussi, est sous le coup de la malédiction ; il revient auprès de soq père aûn de purger sa contumace. Ces trois malheureux se mettent à table, et Ton coupe le pain du nouveau venu avec le couteau taché de sang. Le discours est digne du repas. Chacun raconte son crime: l'un a tué son père; l'autre, tout enfant qu'il était, a tué sa jeune sœur. Et ce qui rend encore ce récit plus affreux, c'est que tous ces crimes sont presque involontaires, c'est la fatalité qui l'a voulu, — Cest Jpollon, comme disait Œdipe tout à l'heure. Le poète, encore une fois, commet à ce sujet un singulier anachronisme. Nous comprenons la fatalité antique; mais depuis dix -huit cents ans nous voulons que le crime soit indéf)endant de la volonté, ou bien nous disons: — Il n'y a pas de crime; et alors, en mon âme et conscience il faut dire aussi : il n'y a pas de drame!
Le monologue à double compartiment qui s'établit entre le père et le fils, quand le fils s'est jeté sur la bonne litière que lui a préparée sa mère, me paraît tout à fait un duo taillé pour Meyerbéer. D'un côté le père, ou si vous aimez mieux la basse-taille, médite le meurtre, le carnage, l'assassinat, pendant que de l'autre côté de la cloison, le fils, ou si vous aimez mieux le ténor, célèbre le toit paternel, le cabinet où il dormait dans son berceau totit blanc. Or ce qui serait très-bien placé dans un opéra, fait souvent une triste figure dans un drame. Je ne comprends pas que je puisse ainsi diviser mon attention, la couper en deux, prêter en même temps une oreille à Jean qui rit, et une oreille à Jean qui pleure. Et non content de ce duo entre le père et le fils, le poë'te amène un autre refrain que chante la mère dans son sommeil. Dans cette chanson il s'agit de glaive rouge et de père assassiné.
Cependant le fils, après avoir fait sa prière, ô te son habil, il accroche son habit à un clou, la cloison s'ébranle, et de l'autre côté de ces planches vermoulues le fatal couteau tombe aux pieds
du père. Ce sonl là des recherches bien puériles; vous avez trop d'imagînalion pour nous, ô Sophocle allemand, et pour que vous ayez le temps de vous livrer à des puérilités pareilles, il faut donc que vous soyez bien peu ému. Pour moi, je ne fais aucune espèce de cas de ces minimes détails que le premier venu peut découvrir et jeter dans son mélodrame. Comme aussi je n'aime guère cet or qui s'échappe de la ceinture du jeune homme, en si grande quantité , qu'il doit enflammer le désir même de gens moins pauvres que son père. Pourquoi tenter Dieu ? dit le proverbe.
El s'il est dangereux de tenter même le bon Dieu , pourquoi tenter son père et sa mère, quand la mère est portée au vol, impatiente du froid et de la faim, et surtout quand on a un père qui ne vous connaît pas, que la misère pousse à l'abîme, qui attend a la justice, » demain àf sept heures, qui célèbre un sanglant anniversaire, qui lui-même a tué son père, qui est maudit, un père, eà un mot, placé fatalement dans toutes les conditions voulues pour le meurtre et le vol ? Ce jeune homme imprudent doit pourtant savoir à quoi s'en tenir au sujet de ce père déplorable (un mot de tragédie), et puisqu'il arrive tout exprès pour embrasser son père et sa mère, eh bien ! qu'il les embrasse donc tout de suite, ce soir plutôt que demain : les uns et les autres ils passeront une meilleure nuit.
Cependant au bruit de l'or, le mouvement du père est atroce; la mère qui consent à prendre la lampe et à aider son mari dans cet assassinat, produit, de son côté, un effet épouvantable. Maintenant l'orage peut gronder, la chauve-souris peut entrer dans la cabane, le chat-huaiit peut miauler son cri plaintif, la lampe peut être rouge comme du sang, le metteur en scène a le droit d'appeler à son aide toute sa fantasmagorie atroce et sanglante ; seulement nous serons en droit de lui dire qu'il est bien malheureux pour son drame, que son drame ait besoin de cette funeste fantasmagorie.
Mais quoi, ce Zacharias Werner possédait au suprême degré l'art des machines terribles inventé par Anne Radclifïe. Aussi bien la pendule sonne minuit, autre bruit étrange qui n'est pas le drame ; l'avalanche en roulant roule des montagnes dans le ruisseau débordé, enfin le père tue son fjs endormi, en le frappant d'un coup de couteau, le couteau du 24 février ; le jeune homme assassiné crie : Mon père! Il expire.
Et ce drame horrible, comment le terminer autrement que sur réchafaud? Qui donc a le droit de trancher ce nœud gordien, sinon le bourreau ? Ainsi fait le parricide. Les hommes prendront sa tète ; que Dieu ait pitié de son âme 1 Ainsi soit-il.
Plus je pense à ce drame, à ces trois maudits qui se débattent en vain contre le sort, et plus je me persuade que l'auteur, s*il était dans son bon sens, et ce doute est permis, n'a pas voulu faire un drame, mais un poëme. Il n'a jamais pu penser à faire représenter sur un théâtre, une fable atroce dans laquelle le plus grand des crimes est traité comme une œuvre de ténèbres, à peu près indépendante de la conscience humaine. Ce qui vient à l'appui de mon opinion, c'est le singulier prologue de ce drame adressé aux fils et aux filles de l'Allemagne^ par cet esprit inquiet et malheureux qui a traversé, tour à tour, le néant, les blasphèmes, l'espérance, en un mot tous les doutes de l'abjuration religieuse et politique. A peine son poëme est-il fait, qu'il songe à s'en détacher comme on se détache de ses fautes : « par la confession ; » il ne sait déjà plus comment il a pu enfanter un pareil drame, — une œuvre de la nuit, — sur les bords du riant Léman, — aux douces et prophétiques paroles d'une femme modèle de la grâce ^ foulant aux pieds la couronne des Alpes,
Or cette femme qu'il invoque, c'est madame Krudner elle-même, dangereuse illuminée qui eut sa part de toule-puissance sur l'esprit de l'empereur Alexandre. Avec une pareille Muse , qu'il compare « à Aspasie, » que pouvait faire le malheureux poëte, sinon s'abandonner sans frein à tous les caprices de sa rêverie?
Ainsi fait-il, proclamant, chemin faisant, la fatalité, et rattachant au destin l'avenir de l'Allemagne qui dormirait encore^ si cette femme étrangère (toujours madame Krudner) n'eût pas réveillé les souvenirs de la patrie allemande! Tout le style du prologuaest de cette force. Ce Werner, moitié rêve et moitié délire , y revient, avec des larmes amères, aux passions de la vie fougueu^e, au repos qu'il a perdu, au toit paternel dont il s'est enfui, au toit domestique dont il est privé, à la femme qu'il n'a pas, aux enfants qu'il n'aura jamais, à la mort qui l'attend sans qu'il soit pleuré par personnel II y^a dans ce prologue élégiaque plus de douleur intime et personnelle que dans tout le reste de la tragédie de Werner.