‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 51 sur 66 · DONA ISABELLA · texte numérisé non relu

DONA ISABELLA

Qui te l'a dit, etc.

Ne croiriez-vous pas en effet à ce mot: tin pêcheur! que vous entendez «ce grand cri dans une charmante tragédie de M. Casimir Delavigne : un pariai un paria î Certes, si Carlos eût été ce qu'on appelle un esprit fort, pendant quatre actes, s'il se fût vanté, à tout propos, de sa basse origine, le spectateur serait beaucoup moins disposé à partager les transes de la reine Isabelle. En même temps, à l'annonce de celte fuîtes te nouvelle, on se demande avec grande inquiétude : — Que va faire Carlos ?

C'est ici qu'il faut du sang-froid et du courage ; encore une fois, Carlos n'est pas un philosophe, témoin son discours à son père, quand il est en tète à tête avec le bonhomme, et que personne ne peut les entendre :

Ah ! mon fils! — Ah ! mon père!

— Tu m'as rendu la vie ! — Et vous m'avez perdu!

3*avoue en ce moment qu'on se demande avec une certaine inquiétude: Que va faire Carlos? Carlos intéresse, on l'aime. Pendant tout le cours de la pièce, il a été plein de prudence et de réserve. 11 n'a menti à personne, il n'a flatté, il n'a trompé personne. Il est vrai qu*il n'a pas dit tout son secret , au moins

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a-t-il permis qifon le devinAt. Tout à Theure encore il pouvait passer pour don Sanche, il a déclaré qu'il n'était que Carlos. Maintenant comment se conduire avec le pécheur? Grâce à toutes les bonnes préventions qui l'entourent, Carlos peut encore renier son père. Les deux reines ne demandent pas mieux que de lui en faciliter tous les moyens. Les trois gentilshommes que Carlos a défiés, par une générosité loule castillane, sont disposés des premiers, à appeler ce pêcheur un imposteur, et, au préalable, ils l'ont fait jeter en prison. Dieu soit loué î Carlos n'aura pas cette lâcheté. Il peut tout perdre : ses deux reines, son comté, sa fortune, il ne reniera pas son père. L'effort est grand, il l'avoue, il n'a pas lu le discours sur V Inégalité des Conditions^ il n'a pas lu y Encyclopédie ^ il n'a pas lu le Contrat Social^ mais enfin il déclare à tous, qu'il est le fils d'un pêcheur, et il le déclare à sa manière, humble et arrogante à la fois.

Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié I

La gloire de mon nom vaut bien qu'on le retienne ; Mais son plus bel éclat serait trop acheté, SI je le retenais par une lâcheté. •

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache. Puisque vous le savez, je veux bien qu*on le sache, Sanche, fils d'un pêcheur^ et non d'un imposteur. De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d*un pêcheur^ mettait naguère en peine Deux illustres rivaux pour le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pécheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain! Sanche, enfm, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pécheuri a passé pour un prince.

Il me semble qu'il y à là un désespoir bien orgueilleusement avoué, qui vaut mieux que toutes les déclamations dont nos fameux prédicateurs en bâtardise nous eussent accablés, en pareil cas.

Quand donc Carlos apprend , à n'en plus douter , qu*il n*est pas Sanche, fils d'un pécheur, mais bien « Sanche d'Aragon, » il prend, vile et bien, son parti sur son nouveau titre; il no fait pas de sentiment mal à propos avec le pécheur, son prétendu père, et il s'écrie en regardant la reine Isabelle :

Je ne m'étonne plus de Torgueil de mes vœux!

Le drame finit par un double mariage, et j'ai vu le moment où la reine Isabelle, toute à sa joie, oubliait de faire mettre en liberté le bon pêcheur :

Celui par qui tant d'heur nous Tient d'être apporté.

Comme vous voyez, il y avait dans cette pièce, et en même temps, une tragédie, une comédie; ce même aventurier qui va épouser une reine sans savoir qui est son père, pouvait devenir trèsfacilement un héros tragique; ce soldat de fortune, salué, malgré lui, prince et reconnu roi, en dépit de toutes ses remontrances, est tout à fait un personnage comique. Corneille n'avait donc qu'à le vouloir, pour exciter, à son gré, la pitié ou le rire en un pareil sujet, — et justement il a fait, comme eût fait à sa place un bon et fidèle disciple de M. Victor Hugo. Il a été plus fidèle au roman que dévoué à l'histoire, il s'est complu à ce conte d'amour sans trop s'inquiéter de la vérité du drame ; il a pensé que cette fois la curiosité du lecteur l'emporterait sur l'intérêt du spectateur; en un mot, « il a sacrifié, comme disait, tantôt, Frédéric Soulié,

le drame à la tragédie » Enfin il a écrit son drame avec autant

de zèle, autant de soin, que s'il écrivait une tragédie!

Or c'est justement ce que demandait Frédéric Soulié dans ce mémorable feuilleton que je citais aux premières lignes de ce chapitre. « Ayez soin, disait-il à ses confrères, de ne pas vous faire « du drame une excuse à mal écrire ; au contraire, honorez votre « art à force de style et de talent. » 11 va plus loin, il veut que le drame soit écrit en vers^ et même de cette exigence inattendue en un pareil sujet, il donne ces sages et très-intelligentes explications :

« Ici peut-être on s'étonnera qu'après m'être montré un proa moteur si ardent de la liberté de la forme, je me déclare un a rigoriste en faveur des vers : Voici pourquoi : Â mon sens il est c fou et dérisoire d'imposer des limites aux œuvres de l'esprit, et « de dire que l'intelligence humaine ne peut percevoir des sensa- « tions agréables que dans telles et telles conditions. Mais il n'en a est pas de même de ce qui, à vrai dire, s'adresse seulement à c un sens matériel. Les pensées, la peinture des âmes et des III. ^5

« caractères, la combinaison des événements, tout ce qui fait enfin « une tragédie ou un drame, est du domaine de l'esprit. Mais le 0 vers est fait pour un sens, il parle à l'oreille. Otez-lui son harmo- « nie, et ce n'est plus un vers. Or, dans notre langue, non métrée « qu'on me pardonne l'expression, l'harmonie du vers est toute a dans le repos de la césure et dans l'accord de la rime. Si par la « nécessité de la récitation du vers vous supprimez ce repos et cet « accord, il n'y a plus vers, il n'y a plus même prose rimée, il n'y « a plus que prose et mauvaise prose ; car elle est chargée de « consonnances fâcheuses. »

Ainsi il parie; il a raison, et l'on ne saurait mieux parler. Il n'admet pas la prose riniée, et les vers sans césure. Il ne veut pas de ces prétendus drames plus semblables à l'argot de M. Bitaubé, qu'à la langue de Corneille! Enfin il veut qu'un poète soit un poète, et si vraimeut tu ne sais pas écrire en vers, ô faiseur de drames, écris tout simplement en prose, il est vrai que le plus souvent la prose de ces illustres ne vaut pas inieux que leurs vers. « Mais ceux-là, disait Frédéric Souliénë sont pas des écrivains, n'en parlons pas! »

Le drame de Corneille Don Sanche est daté de l'an poétique 46501 Savez-vous cependant une tragi-comédie moderne dont on puisse dire qu'elle sera remise en lumière dans un siècle et demi? Hélas ! un mois d'hiver suffit, le plus souvent, pour les flétrir à tout jamais, ces chefs-d'œuvre d'un jour!

Sans compter les jeunes poètes qui meurent avant d'avoir pro-. duit tout ce qu'ils pouvaient produire , en se disant à la façon d'André Chénier : a J'avais pourtant quelque chose làl » — De ces victimes de la tragédie et du drame, à chaque pas j'en rencontre dont le nom fut célèbre un instant, et dont personne, excepté moi peut-être, ne sait plus le nom aujourd'hui. Vous rappelez-vous ce jeune homme qui allait si bien à la suite de Frédéric Soulié, qui marchait dans sa voie, et qui déjà avait écrit plus d'un drame, en vers faciles et bien rimes selon l'ordre du maître?

II s'appelait Camille Bernay; il est mort au moment d'avoir trente ans I 11 était malade, on lui conseilla de jeter quelques gouttes de laudanum sur sa poitrine, comment il employa ce breuvage calmant^ nul ne le sait, le lendemain il mourait comme il avait vécu, dans ce délire poétique qui n'est ni la veille ni le som-

meil. Quel drame étrange il aura composé sous l'influence tout«puissante de l'opium! Que de beaux vers il a dû se réciter à luimême 1 Car ce pauvre malheureux jeune homme était naturellement un poète. Il avait dans le cœur les plus gracieux et les plus honnêtes sentiments de la poésie; il avait, au plus haut degré, le sentiment de la période poétique...

Divine et enivrante musique ! Elle vous sert de pain et d'amour ! Vous la récitez à l'oiseau qui chante et qui s'arrête dans son chant commencé, pour savoir votre chanson amoureuse. La poésie ainsi faite, sans règle et sans choix, au hasard, c'est la compagne et le caprice de la première jeunesse ; elle vous mène, elle vous pousse, elle vous jette dans l'ornière ; elle vous précipite dans les grands chemins, de la plaine au vallon, de la forêt sombre à la vaste mer, des glaces du nord au chaud soleil ; la folle du logis vous conduit ainsi jusqu'à ce que vous-même, épuisé, n'en pouvant plus, vous demandiez grâce à cette force étrangère qui vous emporte. Grâce ! pitié ! un peu de repos! une heure de sommeil ! Mais non, point de pitié, point de grâce , et ni repos, ni sommeil !

Ces esprits malades que consument l'oisiveté et le génie, et qui font tant de marches et de contre-marches pour n'arriver qu'au néant ou à la mort, je les compare à cet homme, privé d'une jambe, à qui le Génie des Mille et une Nuits fabrique une jambe d'acier. Cette jambe d'acier , rapide comme Téclair , brutale comme le boulet de canon, a bien vite emporté le malheureux qui ne peut plus s'arrêter. D'abord c'est son autre jambe, sa bonne jambe, qui se brise sous l'effort ; cependant il va encore à cloche-pied, et que de chemin lui fait voir la jambe d'acier ! Oui, mais il faut aller encore, il faut aller toujours. L'homme meurt à perte d'haleine ; après sa mort, rien n'y fait, la jambe d'acier sautille toujours. Elle portait un homme vivant, elle ne porte plus qu'un cadavre. La jambe d'acier, c'est la poésie, quand elle est accouplée à la pauvreté, qui est la bonne jambe ; la jambe d'acier, c'est la jeunesse, quand elle marche avec la nécessité ; la jambe d'acier qui sautille encore quand elle ne porte plus qu'un cadavre, c'est le drame posthume qui gémit, qui se lamente, qui combat et qui triomphe sur la tombe d'un mort !

Dans un de ces jours de folle joie où l'espérance et la vie éclatent à qui mieux mieux, je vis entrer Camille Bernay chez moi, il y avait

été poussé par la jambe folle. Il venait de lire au Théâtre-Français sa première comédie, et d'un seul bond, la jambe d'acier Tavait transporté dans mon ermitage. Il ne m'avait jamais vu, ni moi lui , cependant nous nous reconnûmes tout de suite. « Ah ! m'écriai-je, vous êtes un poëte que le démon tourmente, et vous allez mourir de pléthore, si vous ne me dites pas vos vers?

Oui, reprit-il, c'est vrai ; je suis un autre homme. Je suis le maître du monde! Je me soucie de la critique comme de ça, ça m'est bien égal, la critique. Je viens de mettre au jour, que dis-je ! mettre au jour, je viens de reconnaître à l'état civil du Théâtre- Français, un mien enfant , une comédie en cinq actes, en cinq actes, c'est-à-dire cinq comédies en un acte tout à la fois, et maintenant, faites-moi place, il faut que je passe et que j'aie mes coudées franches. Cinq actes I J'ai vu ma comédie entrer triomphante dans ce beau théâtre ! Le soleil s'est levé tout d'un coup pour m'éclairer. L'écho a frémi de joie et d'espoir. Les vieux comédiens enfermés dans la tombe ont ri aux éclats de mon rire et de ma gaieté. Les vieux comédiens qui jouent encore la comédie se sont trouvés tout rajeunis de ma jeunesse.

On me saluait jusqu'à terre ; j'entendais des voix qui me disaient : Poëte ! tu es un poète ! C'était autour de ma tête brûlante comme un concert d'harmonies invisibles, et des rires, et des amours, et de vives saillies et de folles épreintes, voyez, je tiens encore mon cœur à deux mains, pour qu'il ne soit pas brisé dans sa joie. »

Ainsi il parlait. Il parlait bien mieux que cela, juste Ciel I Et pour savoir combien c'était là un homme éloquent, il fallait laisser parler ses yeux, son sourire, son visage pâle et frêle! Il est mort! rien n'est plus vrai, mais il a été bien heureux avant de mourir.

Ce jeune homme était né dans le dernier royaume de S. M. l'impératrice Joséphine , à la Malmaison, ce beau domaine qui avait été l'asile de tant de splendeurs. A peine l'enfant avait-il salué, de son premier regard, ce parc royal, ces eaux, ces fleurs, ces gazons, qu'il lui fallut quitter cet abri du génie et de la toutepuissance. L'empire était croulant, sous sa gloire ; la Malmaison était envahie, ô misère ! comme la France, et misé à Tencan ; le père de Camille Bemay emmena son enfant au beau milieu de l'Italie ; doux exil, exil qu'eût choisi un poëte.

Mais la poésie italienne élait impuissante à satisfaire cet esprit parisien. Il n'avait pas dix-huit ans, que déjà, à tous les enchantements de la patrie italienne, notre rêveur préférait le bruit de Paris, ses tumultes, ses pauvretés, cet art vicieux qui parle aux sens plus qu'à Tesprit. Il aimait, singulière et irrésistible passion! ces rues bruyantes, ces carrefours peuplés, ces turbulents théâtres, ces joies furibondes, ces délires et tout ce Pandœmonium de l'abîme ; cela lui plaisait à outrance d'aller, de venir, de regarder, de parler tout haut, de rêver en marchant, d'être pauvre et de défier la pauvreté d'un regard dédaigneux. La pauvreté, douce compagne, à vingt ans, quand tout le souci consiste à trouver, aujourd'hui, le pain d'hier. Le pain n'arrive pas toujours ; en revanche la poésie ne se fait pas attendre, les séductions de l'artiste ne sont pas loin, le rêve éveillé vous prend bras dessus, bras dessous , et il vous conduit- dans les mille palais de l'inépuisable féerie.

A cet âge des illusions et des espérances, tout ce qui est le joug et le devoir vous obsède et vous gêne. Même la loi paternelle, la douce loi de l'obéissance et de la famille vous paraît un joug insupportable. On ne doute de rien ; on est le roi d'un monde à découvrir ; on dit adieu même à son père. — Adieu, mon père ! Je me lasse de t'appeler a le juste! » je me lasse de ma providence attentive et bienveillante ; je vais mener, s'il se peut, la vie de l'enfant prodigue. Ainsi l'on parle, ainsi l'on part; mais cette fois l'enfant prodigue commence comme l'autre a fini.

Il est nu, il est seul ; il garde, pour vivre, non pas l'immonde troupeau, mais (métier plus difficile] il conduit dans les plaines stériles de l'imagination ses émotions et son délire. Il chante, il compose, il cherche, il formule des sons, il arrange des poésies, il dispose des vers, et, le soir venu, il ne s'inquiète guère de ramener tous ses rêves au bercail.

Ainsi a vécu le jeune Camille Bernay, tout seul dans ce Paris turbulent où vivait son père; sans abri dans cette ville où sa mère faisait, chaque jour (en poussant de gros soupirs) le lit de l'enfant prodigue. Pauvre enfant! quel triste courage! passer, à jeun, devant la porte de la maison paternelle, à l'heure du repas du soir! Chercher, de loin, à reconnaître la sœur qui pleure son frère! Faire de l'orgueil quand, dans son cœur, on entend tou

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les tendresses et toutes les joies filiales! Mais, hélas! c'est ainsi qu'ils sont tous ; voilà dans quel stoïcisme bâtard ils usent, tout d'abord, les plus nobles facultés de leur esprit.

Que je les plains ! Ils se jouent un drame horrible à euxmêmes; ils inventent, ils arrangent, ils subissent, de gaieté de cœur, les malheurs qui les accablent; ils n'auraient qu'un mot à dire, moins que cela, ils n'auraient que leurs bras à ouvrir pour retrouver les joies douces et saintes, mais le faux orgueil est le plus fort, ils résistent à toutes les voix intérieures.

Ainsi ils commencent la vie et leur jeunesse en mille vagabondages; puis, l'heure sérieuse arrivée, et quand, en fin de compte, il faut être un homme, quand s'en vont les amitiés vagabondes, les amours de passage, les premiers pétillements du génie, ils s'étonnent, les infortunés ! de se trouver sans énergie et sans puissance; ils hésitent, ils se troublent» ils ne savent plus sedéfendre contre rien, et contre personne, pas même contre la mort qui d'un bras dédaigneux les emporte à vingt-cinq ans!

Ajoutez, et ceci est un mystère inexplicable, qu'il est impossible de savoir comment se fait l'éducation de ces esprits prlmesautiers? Par quel miracle ils parviennent à produire même ces œuvres incomplètes ? Où prennent-ils donc l'heure de la réflexion et de l'étude? Ils vivent dans la foule, ils vivent dans le bruit; pas de livres, pas de maîtres, pas d'enseignement, mais, au contraire, la plus complète résistance à tout ce qui est l'autorité, le conseil et la leçon 1

A peine s'ils font leur pâture, chaque matin, de quelque pamphlet écrit pour l'estaminet enfumé ; à peine s'ils jettent un regard distrait sur les rêveries courantes de la semaine. Voilà toute leur étude ; ils acceptent, sans contrôle, les grands hommes et les chefed 'œuvre qu'un seul jour voit naître et mourir; leur imitation ardente se met à copier toutes les folies; pour eux, rantiquité est une lettre morte, le grand siècle est une tyrannie, les maîtres sont des vieillards qu'on ne saurait livrer à trop de risées; ainsi ils se privent des plus nobles théories de l'esprit, des plus illustres génies,* des plus excellents modèles; et cependant écoutez-les parler : r art! —la poésie ! — le monde ! — la liberté ! — l'humanité! — Voilà les grands mots sur lesquels ils chevauchent à travers tous les désordres du style et de l'imagination.

LITTÉRATUUK DIVAMATIQUE. 439

Les infortunés! Ils ne voient nrième pas le profond désespoir qui s'empare des honnêtes gens quand ceux-ci viennent à considérer quels beaux dons naturels ont été prodigués en pure perte ! Jugez, en effet, par ces quelques fleurs doucement colorées, mais trop hâtives, des belles choses que ces jeunes esprits auraient produites s'ils étaient restés fidèles à la règle innocente et charmante du travail et du devoir!

Pas un, parmi ces enfants perdus de la poésie (et pourtant ils sont nombreux ! ) , ne doit exciter nos re§;r6ts davantage que ce Camille Bernay. II était le mieux né du monde, pour être un écrivain habile. Il a deviné, avec un bonheur incroyable, les règles les plus difficiles du grand art d'écrire en vers. Il avait la forme, il avait la couleur, il avait le rhythme; la cadence lui obéissait avec une soi>plesse exquise ; il menait son vers d'une main nette et ferme; et, notez bien, que sous ce vers bien fait, rapide, ingénieux, Tidée abondait, la douleur se faisait jour, l'amour faisait entendre sa plainte et ses joies, la jeunesse éclatait brillante et soudaine, la comédie elle-même, vivement évoquée, obéissait à cet appel imprévu. Elle arrivait assez mal vêtue, il est vrai, mais dans ce frais désordre de la comédie réveillée en sursaut, quand elle n'a pas eu le temps de mettre son masque et de prendre sa marotte. Le drame aussi ne se faisait pas attendre dans cette invocation magique ; plus rebelle et vicieuse, la prose avait son tour, prose de hasard et de pacotille, aux formes revèches, aux caprices furibonds, prose mal faite, et pourtant, dans ces mots sans trop de suite, on retrouve je ne sais quelle saveur sauvage dont il eût été facile, avec beaucoup de soin et de culture, de tirer d'excellents résultats.

Ces premiers essais de M. Camille Bernay ne peuvent avoir d'intérêt que pour les gens qui, comme nous, sont obligés d'étudier avec soin le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui est l'œuvre d'un homme. Ici la fin manque et le milieu surtout; le commencement est seul, ruine toute neuve, muraille interrompue à l'instant même où peut-être allions-nous comprendre le plan de l'architecte! Je crois bien, d'ailleurs, que l'architecte inhabile n'a pas eu le temps de dessiner tout son projet. Il a construit beaucoup au hasard, et sur des fondements peu solides. Il a fait comme ces gens, très-riches ou très-insensés, qui font d'abord bâtir

un premier édifice, sauf à le démolir ensuite, tantôt pour le compléter, tantôt pour Tagrandir.

Que de ruines dans les œuvres naissantes de ce jeune homme ! Ici des vers, plus loin de la prose; aujourd'hui les esquisses d'un peintre habile à manier le pinceau, à tenir le crayon ; le lendemain des drames, des comédies, des tragédies, de l'histoire; la plus violente satire: — des fureurs, des folies, des rages, des blasphèmes ( tout ce qui se fait à cet âge heureux de Vinnocence littéraire!), "des crachements de bave et de sang, — une démence accouplée aux plus tendres propos de l'amour heureux et qui espère encore ! Il était, en bloc, un poè'te, un peintre, un historien, un philosophe, un romancier, un charmant pauvre diable, un fou furieux ! Des réalités et des visions, — au-dessus de ces visions, le talent; — au-dessous de ces réalités, la misère, mais cette fois la misère avec laquelle il n'est plus temps de railler; la misère qui ne veut phis qu'on joue avec elle, la pauvreté sérieuse, cruelle, froide, inerte, absurde et violente, qui ne demande plus au malheureux: -- Quel âge as- tu? — celle-là dont il est dit quelque part: — Est déforme malum!

A ce moment-là, M. Camille Bernay eut le grand bonheur de faire jouer sa première comédie : le Ménestrel, Monrose,- déjà frappé du mal sous lequel il succombait lentement, fut le premier protecteur de ce jeune homme. Singulière aventure ! Un fou qui protège un poète et qui le sauve l Un fou qui devine, le premier, toute la grâce cachée dans ces vers que nul, sinon le fou, ne voulait entendre ! L'œuvre fut bien accueillie en dépit même de l'époque choisie par l'auteur; car de bonne foi, c'est perdre son temps que de vouloir trouver une comédie en plein règne de Charles V.

En ce temps-là, dans cet aimable moyen àge^ réhabilité par les ennemis d'Athènes et de Rome, on ne riait guère; le genre humain était sérieux, songeant aux misères présentes, à l'esclavage présent, prévoyant la servitude et les misères à venir ! Honte à ce moyen âge infâme et sans pitié! Honte à ces siècles de fer! Le siècle de la barbarie et de la démence ! Et véritablement il fallait être un peu fou, comme était ce jeune homme, pour placer sa comédie au milieu du moyen âge 1 Loys, le ménestrel, le héros de M. Camille Bernay, c'est un peu Figaro qui fredonne et qui

dit des malices; il a ToBil trop éveillé, le gesle trop libre, et le propos trop leste pour un manant. Ce Loys ne doute de rien ; il porte de côté la plume de son chapeau; il s'enivre de sa propre poésie, ou plutôt il reste ébahi à la vue de ce papillon aux brillantes couleurs.

Bref, cette comédie n'était pas une comédie; mais c'était quelque chose d'aussi rare, et, à coup sûr, il fallait avoir bien du talent et bien du bonheur pour faire écouter ces cinq longs actes à ce même parterre qui veut avant tout, et par tous les moyens, être poussé d'incidents en incidents, lors même que la vérité et le bon sens ne trouveraient pas leur compte dans toutes ces violences. Ceux qui connaissaient le poète nouveau venu applaudirent surtout à ces vers de Loys :

Jusque-là, laissez -moi, libre comme devant, Poser sur toute fleur, et tourner à tout vent, Mener ma bonne vie errante et vagabonde. Gomme en un grand festin dîner à ce bas monde, M'enivrer à loisir des douces voluptés Du rire, des vins vieux et des jeunes beautés !

Il avait fait aussi une tragédie de Clofaire I^^ et dans cette tragédie de Clotaire^ ce qu'il y a de plus touchant, c'est une romance dont les pianos et les guitares du quartier latin ont fait bruyamment leur profit. Pourtant il faut dire que cette tragédie est une œuvre de longue haleine. On comprend que le jeune homme en est encore à sa première poésie ; le souffle ne manque pas, le vers abonde ; rien ne coûte à cette inspiration qui déborde. — Disons un mot d'une œuvre qui valait mieux, de V Héritage du mal, c'est une histoire du xii* siècle, histoire très-sombre, très-noire, et qui ne manque pas d'un certain entraînement. — Il a fait aussi le Pseudonyme, une comédie écrite avec un grand sans gêne, au courant de la plume, dans un moment de loisir, de bienêtre et de liberté. — A ï Héritage du Mal je préfère le PseudO' nyme; c'est moins long et c'est plus vif. Nous en avions retenu jadis, de jolis vers :

Que me font tes hélasl les pourquoi? tes mon Dieu! Dépeins-moi clairement quelque souffrance claire. N'importe quoi : quoiqu'un qui voit mourir sa mère, m. 25.

Ou bien encor ceux-là qui n'ont ni bois ni pain,

Gens moins pleureurs que toi, bien qu'ils aient froid et faim !

Ce Camille Bernay avait encore cela de curieux qu'il dessinait à merveille les personnages de son drame ; un jour il les dessinait au crayon, un autre jour il traçait leur image en quelques lignes. Par exemple ce portrait d'un faiseur de livres me paraît tracé de main de maître ; on voit que l'auteur n'espérait guère être joué de son vivant, et qu'il se donnait à lui-même la petite joie d'évoquer ses personnages. « Plantigny : Pantalon à carreaux, — a chic anglais , fort laid , figure idem, longue, fade, blondasse, « frisée, lorgnon dans l'œil ; — du reste des jambes d'élégant, des « fuseaux ; bottes vernies, gants jaunes, gilet à carreaux, en ve- « leurs, très-ouvert; chaîne en cordonnet d'or; habit à la fran- « çaise grenat, bouton en argent sculpté. » L'homme est complet; à peine l'image était -elle tracée, Tauteur fermait son manuscrit, pour courir après quelque autre rêve. C'est triste à suivre ces rêves interrompus, ces fantaisies, ces caprices, ces grands drames, ces petites comédies, ce zèle attentif pour les petits détails, et quand tout est prêt, quand le comédien est habillé à la dernière mode, cette toile imaginaire qui se baisse sur ce théâtre imaginaire ! Il me semble qu'en ces tristes moments-là le malheureux jeune homme devait entrer dans un découragement mortel.

Dans les poésies diverses du même auteur (ils font tous peu ou prou leurs poésies diverses) vous trouveriez, en cherchant bien, vous trouveriez mieux qu'un poète, vous trouveriez un vrai jeune homme! Il n'est pas de ces faiseurs de vers qui se regardent à la glace et qui cherchent une pose à grand effet. II e^t simple, il est naïf, il est vrai avec lui-même, avec les autres. Tour à tour il se roidit contre la misère, ou bien il s'abandonne au facile bonheur. L'hiver le mord, le printemps le réveille! L'objet extérieur est tout pour lui ; on pourrait intituler tous ses vers (et ceux de bien d'autres) : Un jour qu'il faisait beau! — Un jour qu'il faisait froid! — Vous lisez: Marasme! et tout au bas: Novembre. — Ma voisine (la voisine est une jolie fille qui sautille et fredonne ). A coup sur quand il chante à sa voisine, en bon voisin, nous sommes au mois d'août, un dimanche, un gai dimanche vif et pur! Durant son dernier hiver il a fait trois sati-

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res, trois cruelles satires! Pauvre garçon qui marchait seul dans les joies du curnavai, qui se mourait de langueur et de tristesse quand toute la ville était en fête, il faut bien lui pardonner ses innocentes colères!

Acceptez-le donc tel qu'il était, facile à vivre, et pour un rien joyeux jusqu'au délire, ou bien triste jusqu'à la mort. Incertain entre le bien et le mal, également partagé entre la confiance et le désespoir. Pardonnez-lui en faveur de son zèle, de son esprit, de ses belles œuvres, pardonnez-lui, parce que môme au plus fort de ses violences , il est resté un aimable et digne poète plein d'esprit, d'abandon, de naturel, — colère improvisée comme son amour, et cet amour s'exprime d'une façon charmante, et la forme poétique est des plus belles, et le sourire est très-jeune, et la gaieté se montre tout de suite après la colère 1 — Camille Bernay est mort dans les derniers jours du mois de juin 4842. 11 était jeune et beau, noble visage, limpide regard, les cheveux blonds, yn rare esprit, et le travail si facile, qu'après deux ou trois heures de promenade il avait souvent composé tout un poème, qu'il se récitait à lui-même en marchant.

S'il eût vécu, Camille Bernay eût rappelé à merveille l'art ingénieux et piquant de l'auteur des Contes d^ Espagne et d'Italie, Il en avait la désinvolture animée, la facilité hardie, la grâce et l'imprévu. Ce qui lui manquait, ce qui lui eût manqué toujours, c'était ce tact exquis, cet art de s'arrêter toujours à temps, cette grande science de toutes les élégances, ce profond sentiment de l'art et de la beauté humaine. — Avouez, me disait Camille Bernay, que j'ai quelque chose d'Alfred de Musset? — Oui, lui dis-je, Alfred de Musset en paletot.

Je retrouve ici encore quelques jolis vers dé ce pauvre jeune homme; ils sont^pleins de grâce et pleins de jeunesse, et je voudrais bien que mon livre ne mourût pas, afin que ces choses retrouvées ne fussent pas anéanties ! Que de beaux vers des grands poètes d'autrefois ont été sauvés de l'oubli, uniquement pour avoir été cités par quelque obscur nomenclateur ou par quelque philosophe oublié ! L'esprit le plus charmant du monde athénien, Ménandre, en dépit de ses cent trente-neuf comédies dévorées et déchirées par les fanatiques des premiers siècles chrétiens, s'il n'est pas mort tout entier, c'est grâce aux faiseurs de rhétorique,

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et grâce aux pères de l'Église naissante dont la mémoire honnête ei fidèle avait retenu certains passages des comédies du divin Ménandrel Écoutez celte description d*un bal faite ad vivam par un poète de vingt ans !

Sentir par le bal entraînée

Femmejeune et charmante à son bras enchaînée, Qui folâtre, s'y berce en des cercles de feu, Lasse parfois, sur nous se laisse aller un peu. Et dans ce tourbillon de plaisir qui Tenivre, Oublieuse, au danseur tout entière se livre I

Mais quoi? Il est mort; il est mort un instant avant l'heure où son trépas allait être compté parmi les trépas célèbres, et il a disparu, le malheureux, dans le même abîme et dans le même silence, où disparut à la même époque une des plus intéressantes victimes de Toisiveté parisienne et de la curiosité publique , la jeune et belle 0-ké-oui-mi , reine des Montagnes-Rocheuses , amenée à Paris par une entrepreneur de curiosités, un Barnum au rabais.

La malheureuse Indienne, quand elle quitta le village natal, emmenait avec elle deux jeunes enfants, son doux trésor, son cher et léger fardeau, le souvenir vivant des belles années. Elle perdit un de ses enfants à Londres, et depuis ce jour elle n*a plus eu de sourire pour personne, même pour Tenfant qui lui restait. Il me semble que je la vois encore, modestement accroupie sur le devant de la scène où son mari et ses frères figuraient tour à tour leur danse grivoise ou leur joie funèbre ; en vain ils bondissaient de toutes leurs forces, agitant le scatp et les têtes coupées, et les arcs et les flèches et les costumes brodés et les mille brimborions sonores ou brillants, si chers aux sauvages. D*un bras languissant elle tenait son enfant penché sur sa poitrine amaigrie; son œil distrait et effaré semblait ne rien voir; son oreille semblait ne rien entendre; on doutait de sa vie, et pourtant cette infortunée, dans ses haillons brodés, la joue couverte de fard, était touchante à force de simplicité, elle élait belle et charmante à force de bon sens maternel.

La malheureuse 0-ké-oui-mi est morte sans se plaindre de ces hommes .civilisés dont elle était le jouet; elle est morte fatiguée

d'entendre chanter sans cesse, comme un refrain vulgaire, les chants triomphants des jours de bataille, le chant funèbre des jours de défaite. Elle ne comprenait rien à la comédie que jouaient ses frères indiens pour nous plaire; elle ne comprenait pas qu'on lui dît, a Chante et danse » quand le sanglot était dans sa voix, quand la douleur était dans son cœur. Pourquoi donc, se disaitelle, à chaque instant chanter, à chaque instant danser? Pourquoi ces simulacres quand nous sommes enfermés entre quatre murailles, quand tout nous manque, l'espace, Teau et le ciel?

Vainement, hélas! lui eût-on expliqué que parmi les grands peuples chrétiens c'est un art de rire quand on est triste, de pleurer quand le cœur est saturé de joie, qu'à ce métier des mensonges se gagne la renommée et la fortune, que le théâtre, le piédestal de toute beauté, peut donner même un grand prix à la vieillesse, à la laideur; la femme du Petit-Loup n'aurait rien compris à ces malices, son âme était trop naïve, son esprit était trop sincère, elle était restée une sauvage.

— Elle est morte contente en songeant qu'elle allait retrouver les héros de sa patrie, les enfants de ses rivages, les dieux du ciel natal, tout ce qu'elle aimait avant que d'entreprendre ce fatal voyage. Vous voulez des drames? Il me semble que c'est là tout un drame. Eh ! voyez, avec moins que cela, avec moins d'abandon et moins de misère, avec les mêmes héros cependant, à quels résultats de pitié et de douleur est arrivé M. de Chateaubriand !

La mort de cette jeune et frêle majesté, donnée en spectacle aux barbares civilisés, est restée un de mes souvenirs, et je ne sais pas pourquoi ce souvenir de la jeune Indienne m'apparait au milieu de tous les deuils de la grande famille des lettres et des beaux-arts. Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes femmes qui étaient la beauté même, la poésie et l'espérance ! Que j'en ai vu mourir de jeunes hommes en pleine force, en plein génie, en plein exercice du grand art que le ciel leur avait départi !

Que j'en ai vu s'éteindre, en moins de trente années, de beaux et charmants esprits, de talents intimes, de gloires souveraines! — Dovalle, Hégésippe Moreau, Camille Bernay, Bellini le rêveur, Donizetti le poète ; Monrose, Adolphe Nourrit, Léopold Robert, le critique éminent Chaudesaigues, Eugène Briffaut anéanti et traînant les restes de sa vie éleiole sur la paille gâ(ée de Bicêtre, au

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milieu des raies, du silencç et des stupeurs; Fontan, Drouineau, l-assailly, Fonlaney , Charles Reynaud , Caroline Dorval à vingt ans, la fille aux tresses blondes de madame Dorval, et madame Malibran, et mademoiselle Élisa Mercœur ! A l'heure où j'écris, elle se meurt, elle est morte, en plein désastre de ses sens, cette admirable et éloquente miss Smilhson, qui fut la première passion, le premier enchantement et le premier amour de ce drame moderne* dont nous recherchons l'histoire, à travers tant d'inventions, tant d'imilalions, tant d'obstacles et de péripéties 1 Eh ! la voilà dans les ténèbres du cercueil cette Juliette adorée, et c'est à peine si son nom a été prononcé, à l'heure suprême, par ce peuple oublieux de toute chose l Et toutes ces morts et toutes ces douleurs que nous retrouverons, çà et là, dans le cortège misérable, alentour de Chatterton^ leur prédécesseur, leur modèle et leur héros; suicide, abandon, désespoir, folie et misère, exil, hôpital çt prison, quel abîme !

Et nous les avons connus, et nous les avons aimés, et les plus heureux de ces pauvres gens, Balzac et Frédéric Soulié, sont morts au moment de la Gloire, à l'avant-veille de la Fortune; et plus nous entrerons dans les œuvres modernes, plus nous serons étonnés et confondus, à chaque pas, de nous heurter contre une misère, ou de chanceler sur une tombe ! Allons, courage, et poursuivons l'histoire commencée jusqu'au jour où l'historien de ces enfantements et de ces douleurs qu'il a suivis à la trace, tombera à son tour, comme ses frères les écrivains et les poètes, la tête vide , la main lassée et le cœur brisé, enseveli dans son œuvre, et songeant, ô Athéniens, à la misère, à la peine, au travail qu'il faut subir pour vous, amuser un seul jour!

0 misérables que nous avons été ! Misérables que nous sommes I Livrés à nous-mêmes ! Obéissants à nos caprices! Dupes de notre orgueil 1 Victimes de nos vanités ! Esclaves de nos passions! Tristes jouets du hasard, de la vanité, de la cruelle ambition, la plus cruelle de toutes, l'ambition de la renommée ; infortunés sans lois, sans boussole et sans frein , les laborieux se perdant par un travail stérile, et les paresseux dévorés par une oisiveté lamentable; également incapables, les premiers de s'arrêter dans

\ h. Madame Berlioz-Smithson est morte, en effet, à Paris, le 2 mars I8S4.

LITTÉRATURE DRAMATIQUE. iil

une production irriuinto, ince.-siînte et bâtarde, elles seconds, impuissanis à s'arracher à la torpeur de leur esprit frappé d'une stérilité incurable ! En même temps que d'obstacles à franchir 1 Que de barrières à renverser! Quelle cohue et quel tumulte autour de celui qui produit, à droite et à gauche de celui qui marche, au-devant de celui qui veut avancer et qui crie en vain au sceptique : — « Ote-toi do mon soleil ! » Le sceptique étalant ses haillons et ses plaies, ses stérilités et ses mensonges, ses trahisons et ses cantiques au soleil des honnêtes gens !

Ah ! quand j'y pense, et quand au détour du sentier je puis juger du chemin parcouru, quand je vois autour de moi ces ruines, ces tombeaux, ces débris, ces délires, ces mensonges, ces hontes, ces échecs, ces naufrages, ces malheurs sans nom et sans Gn, et quand je vous appelle , ô chères mémoires, sourdes à ma voix, il me semble que moi aussi me voilà dans l'abîme, dans la nuit et dans le cercueil ouverts avant l'heure ! Hélas 1 Toi-même, à cette heure, ô deuil et douleur qui n'aura plus de fin, tu ne réponds plus à ma voix, et je t'appelle en vain à mon aide, mon mon maître et mon ami, Armand Bertin, à qui ce livre était dédié!

Eh! me voilà seul ! Me voilà abandonné à moi-même 1 Me voilà pris de vertige ! Il me semble que je suis frappé à mon tour, que ma raison est partie, et qu'au fond de l'abîme en vain j'appelle; on ne m'entend pas ! On ne m'entend plus ! Hélas ! j'ai perdu mon idole, et j'ai perdu ma confiance ! En ce moment je ne suis plus qu'une âme en peine de sa vie, un esprit délaissé, un voyageur aveuglé! 11 n'est plus là pour me pousser à bien faire mon juge éclairé, mon sage et prudent conseil, qui depuis vingt ans, suivait, la plume à la main, les pages que j'écrivais, pour ainsi dire, sous sa dictée; il n'est plus là me louant parfois, m'arrêtant souvent, m'encourageant toujours!

Esprit ingénieux, si fin et si droit tout ensemble; ami tendre et dévoué, sévère et charitable; aussi heureux d'admirer ce qui était noble et beau, que prompt à blâmer ce qui était lâche et vil! Incapable non-seulement d'une action mauvaise, mais d'une mauvaise pensée , et si juste et si droit en toute chose, avec des grâces qui le faisaient aimer même dans sa sévérité et dans son blâme ! Ah ! cher maître ! ah ! bel esprit dont le souffle est le souffle même de ce livre, où sa trace savante se retouvera

je Tespère ! Ah ! digne successeur et continuateur de M. Bertin l'ainé, mon second père!... J'avais tant résolu de ne pas parler de toi dans ce tome attendu par toi, et d*attendre plus tard afin de terminer par ton nom, cher Armand, et par le nom de ton glorieux père, ce monument de mes trente années de travail littéraire, qui commence par ton nom, qui finira par ton nom...

J'ai beau faire, en vain je veux Téioigner de mon esprit, cette image fidèle, elle revient toujours. 11 est sous mes yeux, comme il est dans mon cœur, ce grand journaliste, l'honneur et la gloire impérissable du journal, dans toute l'Europe libérale ; il me voit, il m'entend, il m'écoute, esprit ferme, honnête cœur, intelligence exercée avec tous les caractères du galant homme 1

Il allait si bien à ma vie, il convenait si fort à mon humble esprit ! Il était la justice même... avec un rare penchant à aimer tout ce qui était bon, à applaudir ce qui était beau. Quelle gloire n'a-t-il pas devinée et pressentie? à quelle renommée a manqué sa bonne volonté toute-puissante? Dans tous les arts, quels noms a-t-il négligés qu'il fallait produire au grand jour? Demandez-le à M. Ingres, demandez-le à M. Meyerbeer? M. Victor Hugo était son frère adoptif. Victor Hugo, M. Ingres, Meyerbeer, ses trois gloires ; le cercle agrandi par lui dont il était le centre ! S'il avait eu dans ses nobles mains trois couronnes, il leur eût décerné ces trois couronnes! Il abhorrait le charlatanisme et les charlatans en toute chose; il voulait que l'art fût sérieux et que la louange aussi fût sérieuse.

Avec ce tact exquis, mêlé de gaieté gauloise, qu'il avait puisé dans l'étude et l'admiration de nos vieux écrivains, il se moquait des plagiaires, des vantards, des vaniteux, des renégats ; — il aimait avant tout ce qui était simple et vrai, mais la recherche et le marivaudage ne lui déplaisaient pas toujours ; il était facile à vivre et difficile à convaincre ; il croyait à peu d'hommes, à peu de choses, et il en supportait un grand nombre avec une exquise tolérance. Il se connaissait en tout ce qui valait la peine d'être connu, les beaux tableaux, la belle musique, les grands comédiens, les grands chanteurs. C'est lui qui a forcé le grand Opéra de Paris à donner Robert le Diable au monde attentif! Gomme il était à l'œuvre tout le jour et tous les jours, jusqu'au matin, on ne se doutait guère qu'il pût être au courant de tout ce

qui s'écrivait en France, en Angleterre, en Allemagne et partout... Il avait sur nous tous un grand avantage... un grand malheur : il ne dormait pas, et ces nuits d'insomnie abominable, il les consacrait à l'étude, si bien qu'il savait, le premier, tout ce qu'il fallait savoir ; et c'étaient autour de lui des étonnements à n'en pas finir !

Ah ! chère ombre, qui seras toujours pour nous un souvenir, une gloire, un culte !

Et songer que durant tant d'années il a été notre ami, notre gloire et notre exemple, avec un tact merveilleux, un zèle infatigable, une grâce ingénieuse ; une âme si égale aux jours prospères , si dévouée aux heures dangereuses , patiente , afTable et calme; un philosophe, un sage! Il était clément, il était facile, il était juste, il était dédaigneux des hochets et des fanfreluches de la gloire humaine ! Il jugeait les hommes de trèshaut; il a vécu, il est mort fidèle à ses haines, à ses admirations, à ses amitiés, à ses amours! Noble tête qui ne s'est jamais courbée, qui n'a obéi qu'à des convictions ! Il est mort ! Il est mort ! Nous ne le verrons plus I Nous ne le verrons plus I Est-ce possible, est-ce juste, est-ce vrai? 0 mort incroyable! ô deuil universel ! ô mémoire entourée au plus haut degré de la sympathie et du respect des honnêtes gens ! Et combien je t'aimais, ô toi, le juge absolu de mon discours, mon cher ami, moucher patron, Armand Bertin!

Prima dicte mihi Bummâ dicende camœnâ.

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