‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 50 sur 66 · CARLOS · texte numérisé non relu

CARLOS

J'ai vu la place vide et cru bien la remplir.

Ainsi s'engage ce débat de pure étiquette entre Carlos et les grands d'Espagne. Ce Carlos est, il est vrai, un homme sans nom, comme on nous en a montré beaucoup sur le théâtre, depuis Didier, l'amant de Marion-Delorme. Cependant Carlos ne déclame pas, comme ont fait depuis ses pareils, les bâtards de toute espèce, et à tout propos, contre les riches, contre les puissants et les grands du monde. Carlos n'est pas un philosophe, c'est un honnête soldat de fortune; il n'attaque pas la société en masse, mais il se défend quand on l'attaque. Carlos comprend très-bien, dans le fond de l'âme, que tôt ou tard il trouvera sa place dans celte cour qui le rejette, parmi ces grands qui le dédaignent; il est calme parce qu'il espère ; il est patient parce qu'il est sûr d'arriver. 11 ne jette ni feu, ni flamme, ni fiel, ni venin ; il aurait honte d'être un déclamateur à la façon des bâtards sans feu ni lieu qui ont enchanté les théâtres en l'an de grâce 4836 et années suivantes; il est même très-poli envers les grands de Castille qui défendent leurs prérogatives. Ce que voyant, intervient la reine dona Isabelle ; elle veut à l'instant même, faire de Carlos un comte :

Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santiltane, Comte de Penafîel, gouverneur de Burgos! Don Henrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos ? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme?

Ce mouvement est très-beau et très-imprévu ; depuis Corneille le drame moderne l'a copié bien souvent, et toujours avec bonheur,

Hœc eadcm a summo expectes, minimoque poetà!

La reine finit aussi bien qu'elle a commencé ; la reine qui aime Carlos et qui n'o?e pas l'épouser, ne veut tenir un époux que de la main de Carlos :

Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi; J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.

LITTERATURE DRAMATIQUE. At7

Pénible mission pour ce jeune homme. Cependant il accepte sans hésiter, et même il trouve un étrange moyen de donner la main de la reine au plus brave. Il combattra Fun après l'autre et en combat singulier, les trois prétendants d'Isabelle. Qui sera vainqueur de Carlos, sera roi de Castille. Ici Corneille se souvient avec amour du fameux duel entre don Diègue, et l'amant de Chimène! Il revient avec enthousiasme à ces héros espagnols qui ont porté bonheur à sa naissante poésie, et de fait cette « tragicomédie » de Don Sanche^ a dû être un des heureux moments de Pierre Corneille ; elle lui a rappelé à chaque vers, qu'il avait foit le Cid.

Cependant, ai-je besoin de vous faire ici une observation que vous ne trouverez pas, à coup sûr, dans les Commentaires de Voltaire, à savoir que Carlos, le fils du roi, élevé par un pécheur, qui se croit le fils d'un pécheur, qui est devenu un héros sans le savoir, qui est maintenant l'arbitre de tout un royaume, est tout à fait le frère aîné d'Arsace, fils du roi, officier de fortune, élevé par charité, loin du trône, et savez-vous, par hasard, beaucoup de tragicomédies qui aient servi à produire une tragédie comme Sémiramis ?

Non pas, certes, que nous fassions tant d'honneur à Don S anche que de le placer à côté des chefs-d'œuvre de Pierre Corneille. Excepté le premier acte, qui est admirablement conduit, c'est un drame où l'intérêt et la passion devraient jouer un plus grand rôle. On ne s'intéresse guère à ces deux reines obligées de se donner à elles-mêmes un époux , et soupirant tout haut pour le même homme, en se disant à chaque instant: c'est impossible ! Ces trois gentilshommes. Don Henrique, Don Lope et Don Alvar, obligés de se battre contre Carlos, font tous les trois une assez triste figure, d'abord parce qu'ils ne sont guère amoureux de la reine (en cas de disgrâce chacun d'eux est fiancé à l'avance avec une autre femme), ensuite, parce que ce duel que leur propose Carlos est puéril et presque sans motif. Autant le duel du Cid est juste, indispensable, terrible, autant le combat que propose Carlos manque de raison et de sagesse.

Dans le Cid^ il y a un soufflet donné et reçu ; il faut que la joue et l'honneur de Don Diègue soient lavés avec du sang ; mais ici personne n'est outragé. La reipe en chargeant Don Sanche de lui

choisir un mari, parmi ces trois gentilshommes qu'elle lui désigne, n'a pas pu le charger, en même temps, de donner un coup d'épée à ce mari. Carlos en les appelant en combat singulier, se conduit comme un écervelé, et c'est sans doute ce qui attira le blâme du grand Condé, quand d'un mot il renversa tout cet échafaudage de Don Sanche que la cour et la ville avaient beaucoup admiré les premiers jours, et qui ne s'est pas relevé de cet arrêt.

« Ma pièce eut d'abord un grand éclat sur le théâtre, » dit Corneille dans une de ces belles et simples préfaces où il dévoile tous les mystères de son art ; a mais une disgrâce particulière fit avorter « toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage dissipa a les applaudissements que le public lui avait donnés trop libéraa lement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste « de la cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quel- « que temps elle se trouva réléguée dans les provinces, où elle « conserve encore son premier lustre. »

Le prince de Condé était, comme vous voyez, un terrible juge, et ses arrêts littéraires étaient sans appel. — A tout prendre, qui donc, sinon le grand Condé, eût pu faire la critique du grand Corneille? Cependant, n'admirez-vous pas cette autorité toute puissante qui, d'un mot, anéantit une œuvre admirée, applaudie, et la renvoie à la province? Quel était donc ce héros qui avait deviné Bossuet, qui en pleurant au monologue d'Auguste avait trouvé le premier, qu'Auguste gâtait le soyons amis!

Quel temps pour les poètes que celui où Louis XIV faisait jouei: Tartufe^où Condé proscrivait « le drame » comme faux et bâtard, où M. de Turenne battait des mains à Sertorivs, où Henriette d'Angleterre, dans une joute célèbre, mettait aux prises le vieux Corneille et le jeune Racine, ou à propos du Pont-Euxin (dans Mithridate), Racine était repris tout haut par un maréchal de France qui s'écriait: J'en doute? Serait-ce donc que toujours les poètes ont des critiques à la taillé de leur génie 1 Malheur à nous en ce cas-là , car je ne crois pas que jamais on eût pu faire une satire plus sanglante des critiques de notre temps !

Pour revenir b cet examen de Don Sanche ^ il faut reconnaître que si ces trois duels sans résultat nous touchent peu, non plus que l'amour très-calme de ces trois seigneurs pour la reine, nous ne sommes guère plus intéressés par la double passion de doua

Isabelle et de dona Elvire. A force de conserver toute leur majesté (majesté espagnole encore), ces deux reines sont peu touchantes ; elles s'arrangent Tune et l'autre, et tout comme pourraient le faire pour des princesses soumises à leur lutèle, deux premiers ministres qui seraient deux vieux cardinaux, de façon à n'aimer et surtout à n'épouser qu'un prince. Tant que Carlos n'est que le fils d*un bonhomme^ comme dit Corneille, ni l'une ni l'autre reine ne songe sérieusement à épouser Carlos. Elles le regardent d'un air tendre, elles soupirent quand il n'est pas là; mais absent ou présent , elles le tiennent à une immense distance de leur personne.

Carlos, de son côté (comme on était loin de Ruy-Blas!), tant qu'il n'est que Carlos est le plus modeste et le plus réservé des hommes. Placé comme il est, entre deux couronnes, entre deux amours, il n'ose adresser directement ses vœux ni à la reine Isabelle, ni à la reine Elvire. Pour que Carlos fût plus hardi, il faudrait qu'il vînt après les tragédies de Racine et après les tragédies de Voltaire. Racine lui apprendrait comment on aime; Vollaire lui apprendrait comment ou ose aimer. L'un c'est la passion qui attend, l'autre c'est la passion qui agit. L'amour de Racine doute de tout, l'amour de Voltaire ne doute dé rien. Que vouliez-vous que fît Corneille avec les plus tendres passions du cœur, dégagées des grands mouvements de l'histoire? Corneille avait pris si fort la tragédie au sérieux qu'il no faisait jamais qu'un accessoire de l'amour, et quand cet amour devenait le sujet principal de sa tragédie, comme dans le Cid^ par exemple, eh bien ! bénissons le Cid, mais c'était à Tinsu de Corneille et pour ainsi dire, malgré lui.

Voici donc que pendant trois actes, rien n'avance dans cette tragi-comédie de Don Sanche. Chacun des prétendants et chacune des prétendues fait assaut do grandeur et de courage, seulement, vers la fin du quatrième acte, le drame s'anime enfin. Comme malgré ce qu'elle a dit à la première scène, rien ne presse dona Isabelle de prendre un époux définitif, nous pourrions ainsi vivre encore pendant six mois, quand tout à coup le bruit se répand que le prince royal de Portugal n'est pas mort; qu'en vain le tyran l'a voulu faire disparaître, et que bientôt nous allons le voir en personne. A cette nouvelle prévue, les regards se reportent sur Carlos et déjà personne ne doute qu'il no soit Don

Sanche d'Aragon. Aussitôt chacun le salue prince , avec un empressement presque risible, et voisin de la comédie I En vain Carlos s'écrie qu'il n'est pas Don Sanche, qu'il est Carlos, reines et sujets, rappellent Don Sanche. Il y a quelque chose d'héroïque et de bouffon à la fois dans cette situation dramatique. Il est vrai que reconnaître ainsi, tout d'un coup, un fils de roi, c'est faire indirectement un grand éloge de ce beau ténébreux Carlos. Heureusement la scène est écrite avec cette énergie que Corneille appelle à son aide, quand il a besoin de faire accepter violemment quelque chose d'étrange, et la scène passe à la faveur de l'indignation de ce jeune homme.

Le cinquième acie, dont le dénoûment est trop prévu, intéresse cependant par la naïveté même du héros. J'ai fait remarquer plus haut, que ce Carlos, malgré sa basse origine apparente, n'est pas un déclamateur ; c'est tout simplement un homme plein de courage et de bon sens, qui accepte , il est vrai, sa position toute fausse qu'elle est, mais qui, de bon cœur, en accepterait une meilleure. Il est le fils d'un pêcheur, il le croit du moins, et il s'y résigne de bonne grâce , cependant il donnerait bien des choses pour être le fils d'un gentilhomme. « Monsieur, disait un jour le duc de Grammont à une façon de tartufe qui lui prêchait l'humilité, apprenez que j'aimerais mieux cent fois être le fils d'un damné qui serait maréchal de France, que d'un saint homme qui n'aurait pas le sou ! » Ainsi pense au fond de l'âme, notre jeune aventurier. A la place de Carlos, un héros du drame moderne crierait par-dessus les toits : Je suis le fils d'un pêcheur ! Je suis un bâtard! Vive le peuple l A bas les nobles!

Ce bon Carlos, lui, cache son origine en convenant qu'il n'est qu'un soldat ; il ne veut ni mentir, ni se dénoncer lui-même. Il est un beaucoup moins grand philosophe qu'il ne pourrait être, en revanche il est bien plus dramatique.

Il y a un moment, au second acte, oii le pêcheur, le prétendu père de Carlos, vient à la cour chercher son fils, et l'arrivée de cet homme jette toute cette cour dans le plus grand désordre. Carlos serait le fils du bourreau ou le fils d'un forçat (ce qui est assez à la mode aujourd'hui) , que l'arrivée de son père ne produirait pas plus d'épouvante. — « Ah 1 madame ! » s'écrie la confidente de la reine.

DONÀ ISABELLA.

Qu'as-lu ?

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