FELIX BONNAIRE, EDITEUR
RUI OSS BBAUX-ABT8, 10.
M DCCC XXXLX. > . . .
En 1837, le désir de poursuivre quelques études -commencées en Allemagne et en Islande m'avait décidé à entreprendre un voyage dans le Nord. M. Guizot, instruit de mes projets, voulut bien donner à mon pèlerinage littéraire une sanction officielle, en me cbao^geant de visiter les universités et les principaux établissements d'instruction de la Scandinavie. M. de Salvandy, qui entra quelques mois après au ministère de Tinstruction publique, accomplit avec une bienveillance, dont j'aime à le remercier, les intentions de son prédécesseur.
Je visitai successivement le nord de T Allemagne, le Holstein, la Séelande, la Suède^ depuis la Scanie jusqu'à Carlstad, et la partie méridionale de la Norvège. C'âait au commencement de l'été. Nulle part cette saison n'est aussi belle à voir que dans le Nord, car les hivers y sont bien durs et bien longs, et le jour où l'hirondelle reparait sur la grève est un jour de fête pour toutes les familles. L'àme de l'homme, attristée par l'aspect continuel d'un horizim sombre, sort de son deuil aux premières lueurs du soleil et se réveille et se ranime comme l'alouette dans Jes sillons, et l'arbrisseau sur la colline; et moi je m'en allais avec une joie d'enfant à travers ces contrées du Nord que j'avais si longtemps désiré voir, à travers ces longues plames de Suède parsemées de bouleaux verts^ ces mou-
tagnes qui renferment dans leur large enceinte comme dans une coupe de granit Teau limpide des lacs, et ces grandes forêts de sapins dont les rameaux balancés par la brise, rendent un doux murmure qui invite à la méditation et au recueillement. Je partais le matin aux premiers rayons de l'aurore, seul avec un enfant pour guide, ou un paysan qui avait gardé dans sa mémoire la tradition des anciens jours, qui dans son langage rustique me racontait^ chemin faisant, Thérolsme de Charles XII ou Thistoire fabuleuse des sorciers et des trolles. Â chaque pas^ un liouveau paysage se déroulait à mes yeux et me donnait une nouvelle émotion. Tantôt c'était un défilé sauvage, hérissé de rocs et de sapins , un torrent qui se précipitait avec un sourd mugissement du haut de la montagne, un pont jeté sur Tabtme; tantôt une vallée fraîche et riante où le jardin du laboureur s'épanouit aux bords du ruisseau, où le chalet aux larges ailes s'abrite au pied de l'église ; puis, un peu plus loin, sur la colline^ le château d'un dea RUosherrar^ bâti jadis sur le modèle des châteaux d'Âl* lemagne, par un des valeureux soldats de Gustave-Âdol^ phe, par un héros de la guerre de trente ans ^ puis, de distanae en dislanoe, à travers ces asiles champêtres, et ces monufoents de l'histoire^ la mer apparaissait à l'horizon, la mer se découvrit à mes regards comme uue idée immediae au miliea des rêves d'un moment.
Ainsi j'avais devant moi toute la poésie de la nature, poésie grave^ douce, pleine d'un attrait mystérieux, dont les êtres mythologiques enfantés par l'imagination du peuirie, les SiFomhaflj les Nek, et les Elfes sont le symbole. £t que de fois assis le soir, rêveur au bord de la cascade, n'ai-je pas cru entendre la harpe d'argent du Mek avec ses mélodies qui charment le cœur de l'homme! Que de fins o'ai-je pas cru voir la troupe légère des Elfes dansant si»r le gazon de la prairie, au clair de la lune, ou la figure voilée de Hulda, cette divinité métancoUque des
tu
montagnes de Norvège^ qui s'en va la tète baissée, dans les forêts, chantant d'une Toix harmonieuse les charma de la solitude.
Quand j'arrivais dans les villes, j'y trouvais la poësie écrite. En Danemark, Ingemann m'avait conduit dans les vertes allées de ciubie qui entourent sa retraite de Sorœ« QEhienschlœger m'avait associé à ses vives et ardentes Notions; Andersen m'avait raconté le roman de sa vie. £n Suède^ j'avais vu Wallin, Tegner, Franzen, ces hom-' mes consacrés par un double sacerdoce : celui de la pensée et celui de réglise« Geiier m'avait fait entendre ses chants ài^giques, et, dans ^n heureuse demeure d'Upsal, Atter^ bom m'avait accueilli comme un frère. Je ne connaissais encore dans l'histoire littéraire du Nord, que les œuvres aouveiies et les ballades anciennes. L'époque intermédiaire me manquait. Je résolus de Tétudier.
De retour à Copenhague, je me mis à l'œuvre. Ce tra* vailfut d'abord plus diilicile que je ne Favais imaginé. Car les Danois, qui ont fait tant de recherches curieuses et savantes, n'ont pas encore écrit une histoire suivie et com^plète de leur littérature. Elle n'existe que par fragment! dans des dissertations académiques et dans les leçons d'ail-* leurs fort recommandables de Rahbdc et Nyerup. Il Malt, pour remplir mon but, remonter jusqu'à l'origine de cette littérature, en chercher le premier germe, en suivre sans interruption le dévdoppement successif. Les hommes qui avaient fait sur ce sujet des études spéciales vinrent à mon secours et guidèrent mon inexpérience. Je dois aoix conseils de MM. Roseavinge, Werlauff, Moibech, la meilleure partie de mon travail.
Après avoir terminé cette exploration littéraire du Da-t nemark, je devais en iinre une semblable en Suède et je retournai à Stockholm* Là ma tâche était plus facile; M. Hammarskoékl a écrit une histoire de la littérature suédoise qui n'est pas exempte dé reproches, mais qui me
âonoait au lôonis cette série cootintie de Mis que j'avais pémbiement cherchée à établir en Danemark. Je trouvais aussi dans le recueil de Facadémie et dans plusieurs dissertàtionséparses des notions précieuses, et là .comme à Copéidiague, la bibliothèque m'était ouverte à toute. heure du jour, et les conseils de MiM. Arwidson et Rydquist m'éclairaient dans mes recherches.
. £n me livrante ce travail, je ne voulais d'abord en faire qu'une étude pour moi, pour me rendre compte de Torigine et des phases diverses d'une poésie que j'avais appris à aimer. Mais peu à peu l'étude s'agrandit^ et ce qui* ne devait être qu'un compendium tout individuel est devenu un livre. Si aujourd'hui je me décide à le publier, ce n'est pas que je me dissimule tout ce qu'il a sans doute encore d'incomplet et de défectueux. Mais, jusqu'à présent, on n'a fait qu'effleurer çà et* là, aux endroits les plus saillants et sans idée suivie^ la littérature du Nord. En Allemagne, elle n'a été indiquée que par les lettres de Fûrst, qui ne remontent pas au-delà du xviii? siècle ; en France, par quelques notices de M. J.-J. Ampère; en Angleterre, par des articles de revues. Faire une histoire de cette littérature, depuis le jour où ellci ouvrit son aile faible et craintive jusqu'à celui où elle s'élança librement dans l'espace, c'est, à ce qu'il me semble, répondre aux besoins de l'époque où nous vivons, de cette époque investigatrice et curieuse, qui aime à remuer les cendres du passé et à promener ses regards errants autour d'elle; c'est ajouter, un anneau à cette chaîne d'études qui s'étend aux deux extré^ mités du monde; et.quahd ce ne serait qu'un anneau de fer mal ciselé, n'importe encore, celui qui le tient entre ses mains doit le livrer comme un tribut.
Pour excuser l'évidente concision de cet ouvrage^ je dois dire que mon désir était de faire l'histoire du développement littéraire de la Suède et du. Danemark, plutôt que celle des livres. J'ai tenté de caractériser l'une après
l'autre cbaqoe époque, dans les diverses influences qu'elle a subies, influence politique, morale, religieuse; et les hommes et les livres n'ont été pour moi que l'expression la plus animée, la plus palpable de la pensée dominante et du mouvement intellectuel de chaque siècle. En prenant la question sous ce point de vue abstrait, j'ai dû nécessairement passer de sommité en sommité et n'entrer dans les détails qu'autant qu'ils présentaient un c6té saillant et digne d'être mis en relief.
Dans ce tableau, ou pour mieux dire dans cette esquisse de la littérature Scandinave, je n'ai point réservé de place spéciale à la Norvège. Au xiv* siècle, la Norvège fut réunie au Danemark, et depuis ce temps jusqu'en 1814, sa littérature, son histoire a toujours été si étroitement liée à celle du Danemark, qu^il serait impossible de l'en disjoindre. La langue norvégienne (c'est-à-dire la langue écrite) est identiquement la même que la langue danoise. Pendant plus de trois siècles, l'université de Copenhague fut Tunique métropole scientifique des deux pays, et les poètes norvégiens qui vinrent y prendre leurs grades , Tullin, Wessel, Holberg, furent comptés an nombre des poètes danois, sans cesser d'être Norvégiens.
L'université de Christiania, fondée en 1811, et la constitution de 1814, ont donné à la Norvège un mouvetnent d'indépendance qu'elle n'avait pas encore eu. Désormais tout ce qu'elle fera en littérature devra lui être compté, car la Norvège, dans son union avec la Suède, n'appartient phis à aucun payis : elle n'appartient qu'à elle-même. Depuis qu'elle a reconquis sa liberté, quelques noms de poètes ont surgi çà et là à travers le mouvement politique qui la préoccupe. Nous citerons entre autres ceux de MM. Wergetend, Schwach, Velhaven, Munch et celui de M. Bierregaard, auteur d'un chant national. Mais tous ces écrivains n'ont encore produit que des compositions éparses, fugitives, qui n'indiquent point de tendance dé-
termiiiée et dont on ne saur^t tirer aucun prmiostic pour ravenir.
Ce que je viens de dire de la Norvège peut s'a{^>liquer en grande partie à la Finlande. Le peuple de Finbnde a, il est vrai, une poésie traditionnelle et une langue à lui« Mais celle-^i est complètement en dehors du rameau Scandinave et par conséquent du cadre que nous nous sommes tracé. Au xw siècle^ la Suède conquit la Finlande et lui donna ses premières notions littéraires, et sa langue qui devint peu a peu la langue obligée des écoles, des cloîtres, des fonctionnaires, en un mot, la langue administrative et savante du pays. L^histoire littéraire de celte conti*èe, dans ses nouveaux rapports , est donc liée à celle de la Suède presque aussi étroitement que Test celle de la Norvège au Danemark. Depuis 1B08, la Finlande a été réunie à la Russie : et depuis ce temps , elle n'a produit qu'un seul pôete remarquable, M. Runeberg.
Et maintenant que j'ai tenté d'e]q)liquer la pensée de cet ouvrage, dirai-^e avec quelle secrète sollicitude je l'abandonne à la publicité. Un livre dont on a été chercher les éléments sur une terre étrangère, c'est une pensée que l'on portait doucement au-dedans de soi; c'est un ami qui nous accompagnait dans notre solitude, qui nous récréait dans notre tristesse, qui de son souflte pur écartait parfob à wo$ yeux les nuages de l'avenir. Tant qu'il était près de nous, abrité sous l'aile du mystère, nous pouvions, dane une de ces heures dorées où l'âme enfonte ses illusions, le voir surgir et s'élancer avec bonheur dans son voyage aventureux. Mais quand vient le jour déoisif où il faut arracher cette pensée de son sein pour la livrer aux regards d'un monde inattentif ou dédaigneux^ oh ! c'est dors qu'on en comprend toute la faiblesse. Alors ce livre est comme ime barque fragile qui va s'eufmr sur la vague incertaine, et cette barque porte la meilleure partie de nous-mêmes. Si l'oeuvre à laquelle nous avons consacré avec amour noe
Teilles et nos rêveries nous revient froissée par la oritifue* ou repoussée par rindiiférence,elle jette au fond du cœur un regret profond pour le passé, un doute amer pour Tavenir; et si elle tombe sous un œil indulgent, si elle obtient Téloge qu'on lui souhaitait, chaque écrivain qui, pour sortir deson obscurité, soulève le rideau de sa retraite, quitte la paix de son foyer, chaque écrivain, en voyant son succès d'un jour, peut encore dire avec Sainte-Beuve : . ^
Gela vaut- il ce qae Je laisse , Tant de sUeoce et tant d'oabiiP
Cette histoire, ou plutôt cette simple étude littéraire, était achevée, quand je reçus Tordre de rejoindre à Drontheim Texpédition scientifique à laquelle, sur la demande de M. Gaimard, M. i*amiral Rosamel avait bien voulu m'adjoindre. Je partis de Stockholm au mois de mai, je visitai, avec mes compagnons de voyage, les côtes de Finnmark et la plupart des grandes lies dispersées dans Tocéan Glacial. Puis, au retour du Spitzberg, M. Gaimard, dans sa persévérante ardeur d'explorations scientifiques , nous fit traverser de nouveau tout le nord de la Norvège et toute la Laponie. Les recherches que nous avons dû faire dans le cours de ce voyage se rattachent à une vaste publication projetée depuis longtemps, et dont mes faibles travaux ne formeront qu'une des moindres parties.
Je ne puis terminer cette préface sans remercier les hommes de cœur que j'ai rencontrés dans le Nord et qui m'ont généreusement accordé leurs conseils ou prêté leur appui. Les témoignages de bienveillance que nous recevons en pays étranger laissent en nous un doux et profond souvenir. Moins on avait le droit de les espérer, plus ils nous imposent de reconnaissance. Qu'il me soit donc permis d'inscrire ici, comme il est inscrit dans ma mémoire, le nom de Finn Magnussen, le savant Islandais^
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de RosenTinge, qui rend à tous ceux qui rapprochent la science si aimable ; de M. le baron de Talfeyrand, de M. le comte Ch. de Momay, qui m'ont fait retrouver une patrie loin de ma patrie-, ie nom du comte de Brahe, de Lowenhielm et Biœmstierna, qui allient à la distinction d'esprit à Télévation de caractère , les formes aimables de la noblesse suédoise. Il est un autre nom que je voudrais inscrire en tète de ces pages fugitives , si un sentiment de respect n'arrêtait ici l'expression de ma reconnaissance. C'est celui du roi de Suède. C'est à lui que ce livre aurait dû être dédié , si ce livre eût été moins impar&it.
PREDIIÈRES ÉTUDES.